Centpapiers

  • Hommage à Mongo Béti, l’Homme du pays

    9 octobre 2008 | 0 commentaire(s) | 247 affichage(s)

    La soixantaine passée, Mongo Béti avait su garder une physionomie heureuse, empreinte de sérieux, qui prenait une espèce de vivacité espiègle lorsqu’il s’exprimait, une séduction pour tout dire irrésistible. Il y a plus de cinq ans qu’il s’en est allé !

    De taille moyenne, mince, une coupe de cheveux à la Soul to Soul, il avait un air modeste, plein de bonhomie et d’affabilité. Bien qu’à la retraite, il avait encore gagné en générosité, tel qu’un pommier qui s’architecture.

    La courtoisie à l’état brut

    Dans ses livres, Mongo Béti, c’est d’abord la respiration de la générosité et de la courtoisie à l’état brut, un grand style classique, à la fois sec, musclé, d’une familiarité, d’un tact exquis, qui place d’emblée la littérature dans une perspective souriante à l’homme qu’il rejoint au fond de ses exils. Au service des causes les moins entendues, sa passion d’écrivain traduit une âme toute droite, limpide, sans apprêts, d’une intelligence nette, pleine de jeunesse, une curiosité insatiable, qui a circulé comme nulle autre à travers les méandres et les accidents du siècle afin de nous donner en partage une lecture bienveillante et fraîche de l’histoire.

    Dans sa galerie de portraits, les illustres ne côtoient pas les humbles, les réprouvés, les marginaux, victimes de la grande machine à faire et défaire les réputations, qui trie, élague, jette parfois, hélas ! Sans y regarder de trop près. Aux laissés-pour-compte, aux oubliés en friche sur la large rive des purgatoires de toute espèce, il prête un instant sa voix, sa force, un peu de son temps et beaucoup de ses ressources cachées ; il leur fait recouvrer l’honneur galvaudé, sinon une famille, une filiation, aussi obscure fut-elle, une audience, une légitimité.

    Aux grands hommes, de grands sentiments


    Aussi, sous les multiples facettes de l’écrivain (Remember Ruben), du polémiste (Ville Cruelle, ce délicieux pamphlet anticolonialiste), de l’exégète (Pauvre Christ de Bomba - comment les citer tous ?), du chroniqueur (Au Messager ; La Nouvelle Expression, Génération…), est-ce finalement un regard uni qui s’impose. Révoquant en doute les codes établis, à l’encontre des magistères en renom, l’édifice Mongo Bétien est en même temps celui d’un moraliste qui, par sympathie, se sent solidaire d’une certaine forme de tradition nationaliste et panafricaniste, tout en postulant une connaissance qui ne se polarise pas dans des conflits d’inclusion ou d’exclusion. Sa lecture est à la fois fondamentalement aventureuse et systématique dans les exigences qui la gouvernent. Seuls les grands sentiments sont éternels, ils appartiennent à un fonds, ils s’inscrivent dans une recherche, ils se retrouvent sous la plume des cénobites forestiers ou de ces mystiques nouveaux, les poètes et les romanciers, dans leurs carnets et correspondances. Lire ou relire, c’est encore prendre part à la légende, rattacher ses propres idéaux et souffrances à une figure, à un thème ou un destin. Voici Mongo Béti, qui s’est tu voici cinq ans et plus. Voici Mongo Béti, qui renaît sous les palmes de son Mbalmayo natal.

    La plume active

    Cette conspiration universelle inspire à Mongo Béti la plus vibrante éloquence ; et celle-ci atteint un rare degré d’intensité dans sa Ville Cruelle, son chef-d’œuvre le plus accompli peut-être, par l’aspect concret du réseau de signifiants et d’emblèmes, la profusion des détails insolites, leur résurgence dans l’excroissance de l’appareil critique (notes coloniales, portraits iconographiques, récits) venant accentuer encore si possible le plaisir du lecteur. Toujours soucieuse de produire la clarté, la phrase vole, rapide et légère, elle sait rester simple de goût, de pensée, de caractère, à la fois souple et ferme, magistralement tenue, minutieuse et active, concise, élégante comme une pointe sèche.

    Vivre dans l’air du temps

    Comme il l’évoquait dans ses romans, les valeurs de simplicité étaient une qualité qui avait été imprimée en lui avec force, par son parcours, j’imagine. Souvent en rupture avec son milieu, en marge des grandes écoles, de leurs lobbies, Mongo Béti a persévéré dans la voie qu’il s’était donnée voici plus d’un demi-siècle, jusqu’à ce que se dégagent un caractère didactique, une ouverture de compas, une inflexion, la voix qui persiste, comme disait Aragon, même quelque temps après la mort physiologique. C’est cette bonne chaleur qui finit par manquer le plus crûment, peut-être, à certaine forme de critique collutoire érigée en dirigisme, partis et syndicats.

    Si pour lui l’écriture actualisait une sorte de « primum movents » (premiers pas) de la vie, toujours à délabyrinther l’univers à l’aune des mots des autres, elle témoigne avant tout d’une certaine confrontation à nos limites, où l’amour et la curiosité (mais c’est encore une composante indissoluble de l’amour) permettent de retrouver l’élan pour mettre en forme de nouvelles œuvres - quête des origines, retour à l’enfance, clarté au seuil de l’absolu -athéisme, animisme-. Nous sommes nés au langage parce que nous avons grandi dans l’insoutenable désirance d’une langue-mère infailliblement proche et présente, perdue aussitôt que retrouvée, c’est ce qui fait la particularité de l’homme africain libre ; c’est le propre de l’oralité de notre culture. C’est dans cette brèche, large comme on voit, que s’insère l’œuvre de l’écrivain Mongo Béti.

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