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Histoire du revenu d?existence

Par?Yoland Bresson

Aussi surprenant que cela puisse para?tre, l?id?e du revenu d?existence provient de l?avion « Concorde« . En 1971 commencent les ?tudes commerciales sur le « Concorde » techniquement pr?t a relier Paris ? New-York en gagnant trois heures de trajet. Il s?agit de d?terminer le prix du transport permettant de garantir la rentabilit? de l?avion. Un groupe de recherche franco-am?ricain,Math?matica-Snecma?est constitu? ? cette fin, r?unissant des professeurs d??conomie de l?Universit? de Princeton, ayant fond? la soci?t? de recherche?Math?matica?dirig?e par Morgenstern, le grand sp?cialiste de la th?orie des jeux et quelques enseignants chercheurs et universitaires fran?ais, dont je suis, en qualit? de professeur d??conomie, alors essentiellement ?conom?tre.

Pendant pr?s de deux ans d?intenses recherches, nous nous sommes heurt?s ? l?impuissance des outils traditionnels de la micro-?conomie ? appr?hender efficacement le temps comme un bien ?conomique, et la mesure du prix que les demandeurs potentiels ?taient pr?ts ? payer pour ce gain de trois heures sur un voyage Paris-New-York. Finalement le mod?le que nous avons ?labor? n?a que peu emprunt? aux concepts micro-?conomiques habituels. Nous nous sommes pr?f?rentiellement appuy?s sur des enqu?tes qualitatives qui r?v?l?rent un fait paradoxal?: les revenus et particuli?rement les b?n?ficiaires de hauts revenus susceptibles de devenir des clients du?Concorde, d?pendaient fort peu de leur contribution ? la production de richesse, de la quantit? de leur travail, pour simplifier. Au contraire, la corr?lation ?tait manifeste, incontestable, entre le temps disponible et le niveau de revenu. C??tait ceux qui disposaient le plus de la ma?trise de leur temps et de son emploi, qui simultan?ment disposaient des ressources mon?taires les plus ?lev?es. Savoir et pouvoir allaient aussi de pair. Aucune th?orie ?conomique n?avait jusqu?alors non seulement retenu ce qui apparaissait comme un paradoxe, mais en outre ne permettait de l?expliquer.

C?est ? cette t?che que je me suis d?s lors attel?. Le « Capital-Temps » publi? en 1977 donnait une grille de lecture de la mobilit? sociale et de l??volution des revenus individuels li?es au temps disponible. Elle ?tablissait une sorte de carte d? « iso-revenus » conforme ? la hi?rarchie des fonctions ordonn?es selon le temps disponible et qui dessinait l?avenir des revenus auxquels pourrait pr?tendre un individu, tout au long de sa vie, s?il restait dans la m?me cat?gorie. Les revenus de d?part, ? l?entr?e dans la vie active, sont ordonn?s dans le m?me sens que les temps disponibles laiss?s par les fonctions dans lesquelles les individus sont engag?s. Les revenus s??l?vent d?autant plus et d?autant plus longtemps que ce temps libre permet d?obtenir des promotions, d?acc?der ? des fonctions qui lib?rent mieux du temps socialement contraint, ? la condition ?videmment de l?exploiter, selon son libre choix, ? cette fin.

Le « Capital-Temps » n?apportait cependant qu?une justification, non pas une th?orie rigoureuse, math?matiquement v?rifiable. Il fallait trouver la loi th?orique reliant revenu et temps disponible personnel. Cette loi de la « valeur-temps » a ?t?, enfin, d?couverte et publi?e dans la revue d? « ?conomie Appliqu?e » (N??2, 3) en 1981. Et « L?Apr?s-Salariat » parut en 1984. En cons?quence de la loi de r?partition des revenus ?tablie, d?montr?e et v?rifi?e, fond?e sur la valeur-temps, une conclusion s?imposait?: « la valeur-temps est aussi le revenu minimum, le seuil de pauvret? ? partir duquel l?individu est ?conomiquement int?gr?, avec lequel il participe ? la communication sociale. C?est le revenu minimum pour tout individu quel que soit son ?ge, et sa fonction dans une communaut? ?conomique homog?ne? Ma?triser l??volution de la valeur du temps? c?est s?armer pour mener une politique ?conomique lucide? c?est aussi, ? condition que chacun per?oive cette allocation minimum, satisfaire la demande ?l?mentaire de s?curit?? Pour y parvenir il faut que la collectivit?, par le biais de l??tat, alloue p?riodiquement ? tout citoyen ?conomique, sans autres consid?rations que celle de son existence, l??quivalent mon?taire de la valeur de l?unit? de temps« . (page 150 de?L?Apr?s-Salariat, 1?re ?dition 1984).

La m?me ann?e, sans aucun lien et par des voies d?analyse diff?rentes, Philippe Van Parijs de l?Universit? de Louvain (Belgique) propose dans un m?moire « l?Allocation Universelle« . Il est sp?cialiste de philosophie politique et conduit avec son ?quipe universitaire une r?flexion sur la th?orie de la Justice. L?allocation universelle est tout ? fait identique dans son principe avec la conclusion de?L?Apr?s-Salariat, r?sultant, elle, d?une analyse ?conomique de la r?partition des revenus. Elle est con?ue ?gale pour tous, inconditionnelle, et cumulable avec des revenus d?activit?. Claus Offee, sociologue, lui, en Allemagne, aboutit au m?me r?sultat et propose un « Basic Inkommen« . Keith Roberts, en Angleterre, ? partir d?une analyse des pratiques administratives de la protection sociale, conclut ? l?introduction d?un « Citizen Income » parfaitement semblable, qu?il juge plus simple et plus efficace que la multiplicit? des allocations conditionnelles. Hermione Parker en Irlande rejoint cette affirmation. Synchronicit? ?tonnante?! Philippe Van Parijs re?oit, pour ces travaux, le prix du Roi Baudouin. Il a le m?rite d?avoir d?couvert cette convergence et nous rassemble ? Louvain pour en d?battre. ? l?issue de ce s?minaire nous fondons le BIEN (Basic Income European Network) et d?cidons de nous retrouver tous les deux ans en congr?s pour discuter de l?avancement de l?id?e.

? Paris le professeur Henri Guitton, ma?tre incontest? parmi les ?conomistes fran?ais, maintenant membre de l?Acad?mie des Sciences Morales et Politiques, me contacte apr?s avoir lu « L?Apr?s-Salariat« . Il est enthousiaste?: voil? des ann?es qu?il bute sur les liens entre le temps et l??conomie et m?assure que je viens d?ouvrir la voie ? la solution. De plus, il vient de participer ? Chantilly ? un colloque sur « les nouveaux modes de vie » organis? par le mouvement catholique, et l?allocation inconditionnelle est pour lui la r?ponse aux interrogations qui ont pr?sid? ? l?organisation du colloque, ainsi qu?? l??vidente d?gradation de notre mod?le social de plus en plus impuissant avec la persistance du ch?mage ? ?radiquer la pauvret? et la pr?carit?, qui ne vont cesser de s?amplifier. Nous sommes en total accord de pens?e et d?cidons de cr?er un groupe de r?flexion pour approfondir le sujet.

Le groupe se r?unit d?abord ? l?Universit? catholique de Paris, dans le prolongement du colloque de Chantilly avec certains de ceux qui y ont particip?. Puis ensuite ? l?ancienne ?cole Polytechnique o? na?t l?AIRE. Je me rappellerai toujours ce moment o? apr?s un long d?bat vers 19 heures, nous avons enfin d?cid? de nommer cette allocation inconditionnelle le?Revenu d?Existence. Revenu et non allocation, parce qu?un revenu est pour les ?conomistes, une dotation re?ue en contrepartie d?une participation ? la cr?ation de richesses, tandis que l?allocation est une attribution d?assistance. Existence, parce qu?il s?agit d?attribuer ce revenu, parce qu?on existe et non pour exister. Que d?s qu?on existe on participe ? des ?changes de temps, ou comme les b?b?s on les suscite par l?interm?diaire de leurs parents. Que tout ?change de temps est cr?ateur de richesses que le support mon?taire rend visible. Nous fondons une?association pour l?instauration du revenu d?existence?l?AIRE, dont le premier pr?sident est Henri Guitton ? qui je succ?derai ? sa mort. Notre objectif est clair?: il s?agit « d?instaurer » le Revenu d?Existence, c?est ? dire de transformer concr?tement notre mod?le social et donc de propager l?id?e, de l?exposer de la mani?re la plus claire, de faire effort de p?dagogie afin que tout citoyen la comprenne, se l?approprie, change sa repr?sentation de l??conomie et de la soci?t?, que la politique en fasse un projet collectif. Ce travail sur l?id?e, sur les objections qu?elle suscite, impose la poursuite de recherches plus scientifiques dont nous amor?ons le programme.

Depuis, que de chemin parcouru?! D?abord, nul n?a plus de doute que celui qui ?labore une nouvelle th?orie. N?y a t-il pas une erreur cach?e dans le raisonnement ou dans la mod?lisation?? Une erreur de calcul ne s?est elle pas gliss?e subrepticement, malgr? les multiples v?rifications?? Le r?sultat n?est-il pas un artefact?? Est-il vraiment solide??? ? cet ?gard l?accord d?Henri Guitton a ?t? d?terminant, ainsi que celui d?autres de mes coll?gues ?conomistes. Mais le plus grand soulagement me vint de l?AIRE. Un membre nous rejoint?: Fran?ois Perdrizet, polytechnicien, haut fonctionnaire. Il ne me connaissait pas, moi si. Nous ?tions en effet ensemble au Lyc?e Lakanal, en premi?re, mais lui tr?s brillant ?l?ve, obtient un prix au concours g?n?ral en math?matique, il devient une vedette du lyc?e, et par rapport ? lui je n??tais qu?un lyc?en anonyme. Or, un crayon en main, il se prend ? refaire tous les calculs de?L?Apr?s-Salariat. Il arrive ? l?AIRE, fort de cette v?rification.

Autre ?tape, pour moi inoubliable. Pour beaucoup de ceux qui adh?raient ? l?id?e d?un Revenu d?Existence, elle apparaissait cependant comme utopique, irr?alisable dans un avenir proche. Ils la repoussaient dans un futur ?loign?. Le montant tel qu?il ressortait de la th?orie, en quelque sorte objectif, aujourd?hui de l?ordre de 300 euros (Ce texte date de 2007) et plus ? verser inconditionnellement au 63 millions de fran?ais para?t astronomique. Comment donc penser instaurer vraiment le Revenu d?Existence?? Beaucoup de ses plus chauds partisans le croyait impossible, surtout quand on ne cesse d?agiter la dette de l??tat, la fiscalit? d?j? si lourde et la raret? de la monnaie. Ce doute me gagnait, jusqu?? ce que me vint l??clair de la solution. Je sais quand et o? il me traversa comme une r?v?lation?: en voiture, dans un embouteillage?! depuis je ne peste jamais en cette circonstance, au contraire c?est souvent l?, arr?t? que je r?fl?chis le mieux.

Il serait trop long de raconter dans le d?tail toutes les p?rip?ties, toutes les rencontres f?condes, toutes les objections qui nous ont fait progresser, tous les colloques et conf?rences, toutes les publications ainsi que toute la vie de l?AIRE. De m?me que tous les groupes, et institutions qui nous ont soutenu et contribu? ? la diffusion de l?id?e, je risquerais d?en oublier et ce serait regrettable, tant sont nombreux ceux qui ont particip? ? sa promotion. Sur le fond cependant je retiendrai comme essentiel?:

1 –?Nous avons d?couvert que cette id?e n??tait pas vraiment neuve. En France, d?j? Duboin bien que diff?remment formul?e l?avait propos?e, ainsi qu?A. Marc avec « Le revenu garanti« . Le major Douglas aussi aux USA et d?autres plus nombreux qu?on ne pouvait le pressentir aux Pays-Bas par exemple. Les historiens du BIEN ont exhum? ce que l?on peut, pour l?instant, consid?rer comme la plus ancienne proposition semblable?: celle de Thomas Paine, le d?put? franco-am?ricain d?clarant ? la Convention en 1792, en substance?: libert?-?galit?-fraternit? ne sera vraiment r?alis? que lorsque chacun recevra inconditionnellement de quoi, au minimum se nourrir.

2 –?En croisant la th?orie de la valeur-temps et les mod?les modernes dits de croissance endog?ne, on comprend le sens concret et fondamental du Revenu d?Existence. La croissance s?appuie sur un capital mat?riel et humain collectif accumul? qui permet au capital humain pr?sent de cr?er de la richesse, mais en retour l?activit? ?conomique pr?sente renforce le capital humain social. Tout revenu courant issu de l?activit? comporte deux parts?: la rente issue du capital mat?riel et humain social et le r?sultat d? ? l?effort imm?diat. Cette rente commune est le revenu d?existence, ?galement partag?e entre tous. La valeur-temps, la mesure du revenu d?existence, est la vraie d?couverte, car elle ?value pr?cis?ment ce qui restait inconnu?: le montant de ce qui provient du capital mat?riel et humain social.

3 –?Le revenu d?existence et son fondement th?orique et doctrinal apportent une repr?sentation de l?homme en soci?t? qui harmonise solidairement l?individuel et le collectif, la libert? et l??galit?.

L?AIRE continue patiemment son ?uvre car elle n?est pas achev?e. D?j? se pr?pare un au-del? du Revenu d?Existence dont la parution prochaine d?un livre intitul? « L?Erreur de Marx » tracera les contours. Mais d?s ? pr?sent nous pouvons dire que nous voici pr?ts ? instaurer concr?tement le Revenu d?Existence, non seulement en France, ou dans les pays europ?ens, mais dans le monde entier. D?ailleurs le BIEN, en conservant son acronyme a d?cid? lors de son dernier congr?s de Barcelone en 2005, vingt ans apr?s sa naissance, de se traduire par?Basic Income Earth Network. Nous pouvons d?clarer imm?diatement possible l?Abolition de l?Extr?me Pauvret? pour tout ?tre humain sur la Terre. Le r?ve va devenir r?alit?.

Yoland Bresson
Janvier 2007

revenudexistence.org

http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article22682

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