Accueil / A C T U A L I T É / Herv? Kempf : ? Il est vital pour l?oligarchie de maintenir la fiction d?une d?mocratie ?

Herv? Kempf : ? Il est vital pour l?oligarchie de maintenir la fiction d?une d?mocratie ?

Par Linda Maziz (10 mars 2011)

Les puissances d?argent ont acquis une influence d?mesur?e, les grands m?dias sont contr?l?s par les int?r?ts capitalistes, les lobbies d?cident des lois en coulisses, les libert?s sont jour apr?s jour entrav?es. Pour Herv? Kempf, journaliste et essayiste, si nous voulons r?pondre aux d?fis du 21e si?cle, il est imp?ratif de revenir en d?mocratie. Et mettre fin ? l?oligarchie, r?gime actuel qui maintient les privil?ges des riches au m?pris des urgences sociales et ?cologiques.

Dessin?: ?DR

Basta?! : Pourquoi affirmez-vous que nous ne sommes plus en d?mocratie, et pas encore en dictature, mais dans une ??oligarchie????

Herv? Kempf?: Dans les pays occidentaux, l??volution du capitalisme ces 30 derni?res ann?es a provoqu? une consid?rable augmentation des in?galit?s. Elle a conduit ? d?tacher encore plus le groupe des tr?s riches du reste de la soci?t?. Ce groupe a acquis un pouvoir ?norme, qui lui permet de contr?ler les grands choix collectifs. Derri?re l?apparence d?une d?mocratie repr?sentative, le destin de la collectivit? est d?termin? par un petit groupe de gens, la classe oligarchique.

Le r?gime oligarchique actuel se caract?rise par une extension du pouvoir des acteurs ?conomiques, bancaires et financiers. Et par un affaiblissement du pouvoir relatif de l??tat. L?histoire r?cente l?illustre clairement, avec les exemples de la Gr?ce, du Portugal, de l?Irlande?: ce sont d?sormais les sp?culateurs, les banques, les fonds de pension qui d?cident des politiques ?conomiques de ces pays. Le d?nouement de la crise financi?re montre ?galement la disproportion entre le pouvoir des ?tats et celui des agents priv?s. Le syst?me financier est sauv? fin 2008 par l?engagement des cr?dits et de l??pargne publics. ?viter l?effondrement du syst?me ?tait n?cessaire. Mais on est en droit d?attendre que la puissance publique reprenne le contr?le des agents financiers qui avaient conduit ? la crise par leur comportement irresponsable. Cela n?a absolument pas ?t? le cas. L?autonomie de d?cision du secteur bancaire a ?t? largement pr?serv?e. Les tentatives de r?gulation ne corrigent qu?? la marge les dysfonctionnements et les comportements sp?culatifs.

L?oligarchie d?signe ? la fois une r?alit? sociologique et un syst?me politique. Comment fonctionne cette ?lite puissante et fortun?e??

Une des caract?ristiques du r?gime oligarchique est l?imbrication ?troite entre les cercles dirigeants politiques et ?conomiques. Alors que l?un des principes fondamental de la d?mocratie est la s?paration?: d?un c?t? les ?lus, les hauts-fonctionnaires, les membres des cabinets minist?riels et de l?autre les dirigeants des banques et des grandes entreprises. Ils ne doivent pas ?tre adversaires, au contraire, c?est important qu?une soci?t? d?mocratique ait une activit? ?conomique prosp?re. Mais en d?mocratie, les affaires priv?es rel?vent d?une autre logique que les affaires publiques. Or on observe aujourd?hui une fusion des deux syst?mes de gestion. Ceux qui sont en charge des affaires publiques ont beaucoup moins le souci de l?int?r?t public. Ou plut?t, ils ont le souci que la gestion des int?r?ts publics n?entre pas en contradiction avec la pr?servation des grands int?r?ts priv?s. On observe aussi un constant va-et-vient, du point de vue des acteurs, entre les milieux de la haute d?cision publique et ceux des grandes entreprises ou de la banque.

Le glissement de la d?mocratie vers l?oligarchie ne s?est pas fait brutalement, mais plut?t de mani?re insidieuse?

Cela s?est op?r? avec le creusement progressif des in?galit?s ? dont on a v?ritablement pris la mesure ces derni?res ann?es. Tout le discours de l?oligarchie consiste ? pr?server la fiction de la d?mocratie. Il est vital pour le maintien d?un syst?me in?galitaire que le peuple continue ? croire qu?il est en d?mocratie, que c?est lui qui d?cide. Aujourd?hui, une partie de la classe dirigeante est cependant en train d?abandonner l?id?al d?mocratique et aspire plus ou moins ouvertement ? un r?gime totalitaire. Il n?y a qu?? voir le nombre de capitalistes en admiration devant le r?gime chinois, parce qu?il atteint des taux de croissance ?conomique records gr?ce ? un gouvernement autoritaire.

L?oligarchie t?moigne d?une conscience de classe aiguis?e, d?une communaut? sociologique solidaire. Mais, face ? l?oligarchie, pourquoi une telle passivit?, une telle apathie collective?? Pourquoi ne se rebelle-t-on pas??

L??volution du capitalisme s?est accompagn?e d?une transformation majeure de la culture collective. L?individualisme s?est exacerb? ? un point sans doute jamais vu. Il forme aujourd?hui le fond de notre culture, de notre conscience collective, de notre fa?on d??tre. C?est ce qui cause notre faiblesse et notre incapacit? ? nous rebeller. L?individualisme fragmente la soci?t?. Il nous paralyse et nous handicape face ? des gens qui, m?me s?ils sont peu nombreux, ??jouent collectif?? et sont tr?s coh?rents.

Pour d?passer cela, il faut nous affranchir d?un conditionnement extr?mement fort des m?dias, et particuli?rement de la t?l?vision. Elle est devenue si quotidienne et banale, on ne se rend m?me plus compte ? quel point elle mod?le et diffuse la culture collective. Le syst?me de valeurs qu?elle projette, avec la publicit?, est individualiste, ax? sur la consommation, et n?invite pas ? intervenir dans la sph?re publique.

Sommes-nous indiff?rents ? ce qui est en train de se passer??

Il y a, dans une large part des classes moyennes, un conservatisme fond? sur la crainte. Elles savent que les m?canismes de la d?mocratie sont tr?s affaiblis, que la situation g?n?rale se d?lite, que les institutions de solidarit? collective sont mises ? mal. Mais elles estiment que le capitalisme finissant et l?oligarchie leur garantissent une certaine s?curit? face ? l??branlement du monde. Apr?s tout, cet ordre existant, bien que tr?s critiquable, nous assure un confort qui pourrait ?tre perdu en cas de changement majeur. Mais la situation ne peut pas rester stable. La s?curit? actuelle est une fausse s?curit?. Si l?on n?agit pas, si le sentiment d?indignation exprim? par les lecteurs de St?phane Hessel ne se transforme pas en engagement, les oligarques, face ? la mont?e de la crise sociale et ?cologique, nous entra?neront dans un r?gime de plus en plus autoritaire. Un r?gime qui affaiblira le confort, mais aussi la libert? et la dignit? de chacun.

L?enjeu politique le plus imm?diat est-il de ??d?-financiariser?? l??conomie et de reprendre le contr?le du syst?me bancaire??

Oui. L?un des leviers essentiels pour revenir en d?mocratie ? et pour donner des capacit?s d?action au politique ? est d?affaiblir cette puissance financi?re. Il faut reprendre le contr?le, par des r?gles que les sp?cialistes de la finance connaissent bien?: s?paration des activit?s sp?culatives et des activit?s de d?p?t, gestion collective du cr?dit, taux de r?serve obligatoire pour les banques? On peut aussi envisager la socialisation d?une partie du secteur bancaire.

Autre enjeu crucial?: r?duire drastiquement les in?galit?s. Cela est indispensable pour que notre soci?t? ait les moyens de se transformer, de s?orienter vers une politique ?cologique de la ville, de l??nergie, des transports. Il faut d?velopper des activit?s moins destructrices de l?environnement, et moins tourn?es vers la production mat?rielle, comme l??ducation, la sant?, la culture. Des activit?s qui ont un impact ?cologique plus faible, mais qui sont beaucoup plus riches en termes de lien social et de cr?ation d?emplois. Et la d?mocratie est fond?e sur un principe d??galit?. Or aujourd?hui, certains sont dans une telle position de richesse qu?ils peuvent influencer tr?s largement la d?cision collective. Par des activit?s de lobbying, par le financement des campagnes des candidats, par le contr?le des m?dias, autant d?actions qui conditionnent les esprits.

Comment r?agit l?oligarchie face ? la crise ?cologique??

La crise ?cologique cr?e une contrainte historique tout ? fait nouvelle et impose une v?ritable transformation de nos soci?t?s occidentales, de nos modes de vies. Notre ?conomie repose sur un accroissement continu de la consommation, et nous savons pertinemment que cette course ? l?enrichissement mat?riel ne peut se poursuivre ind?finiment. En termes de pr?l?vement des mati?res premi?res ou de recyclage, nous avons atteint les limites de la biosph?re. Et les pays ?mergents revendiquent l?gitimement d??tre trait?s sur un pied d??galit? avec les pays occidentaux, en terme d?acc?s aux ressources et de consommation. Historiquement, nous allons vers une convergence des niveaux de vie. La situation ?cologique ne permet pas que cette convergence se fasse par un alignement sur le niveau de vie occidental. Celui-ci doit changer, ce qui se traduira par une baisse du niveau de vie mat?riel. C?est le d?fi majeur de nos soci?t?s. L?oligarchie ne peut pas le relever.

Pourquoi en est-elle incapable??

Pour l?oligarchie, il est vital que croissance ?conomique et promesse d?augmentation de la consommation mat?rielle soient consid?r?es comme un objectif absolu. C?est la condition pour que les in?galit?s actuelles restent acceptables?: la croissance du PIB est cens?e permettre l??l?vation du niveau de vie de tous. La question ?cologique est donc toujours minor?e et la critique de la croissance consid?r?e comme absurde. Il est essentiel que la d?lib?ration collective porte sur ces questions, qui sont la cl? d?un avenir pacifique. La d?mocratie est le seul moyen de parvenir ? cette transition, qui doit ?tre r?fl?chie et choisie collectivement, dans une logique de r?duction des in?galit?s.

Propos recueillis par Linda Maziz

? lire?: Herv? Kempf, Comment les riches d?truisent la plan?te, ?ditions du Seuil, 2007 et Pour sauver la plan?te, sortez du capitaliste, ?ditions du Seuil, 2009.

Herv? Kempf, L?oligarchie ?a suffit, vive la d?mocratie, ?ditions du Seuil, 14 euros.

Site d?Herv? Kempf?: www.reporterre.net

Source: http://www.bastamag.net/article1450.html

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Les Etats-Unis, bernés par les Russes… depuis Reagan !

Ah, on l’avait oublié celui-là, avec sa carrière discrète de lobbyiste et ses amitiés affichées ...

6 Commentaire

  1. avatar

    Je commence à penser que l’équilibre social ne se fera pas sous une impulsion philosophique mais sous la contrainte d’évènements géologiques.

    Et ce sera probablement le fait de l’extraction minière.

    Petite explication très simple:

    La Terre physique reste unifiée à cause de la gravitation.

    L’exploitation du pétrole et des gaz se fait dans des « poches » de pétrole et de gaz où la pression est énorme. C’est cette pression qui fait sortir le gaz et le pétrole.

    Évidemment cette « pression » diminue constamment suite à l’extraction. Lorsque la pression n’est plus suffisante, le puits ne « produit » plus et on bouche le trou.

    La « poches » vidée n’a donc plus de pression.

    Est-il possible que la gravitation fasse s’effondrer le sol qui se trouve au-dessus de ces « poches » parce qu’il n’y a plus de « pression » pour les supporter?

    Je pense qu’éventuellement, il est possible que ces sols s’effondrent.

    Un exemple:

    La lybie possède en son sous-sol une mer d’eau que le pays extrait pour ses besoins. que va-t-il arriver au sol de surface lorsque cette eau sera extraite et que la « pression interne » sera annulée?

    Amicalement

    Elie l’Artiste

  2. avatar

    Le XXI eme siecle n’a et n’aura pas lieu

  3. avatar

    Bien d’accord ! L’individualisme consumériste développé dans la société vise à détourner les gens de l’action collective et donc à les affaiblir !
    Les activités et services non marchands sont dévalorisés et insidieusement détruits, et d’abord les services publics ,ce qui est aussi une manière de priver le peuple de moyens de défense . .

    • avatar

      Exact.Frédéric.
      Notre vie et nos acquis matériels nous donnent l’illusion qu’on peut tout par soi.
      On encourage grandement le développement individualiste. Le rêve de la réussite personnelle.
      Sorte de culture de l’égo…dans l’oubli des autres et de l’interdépendance toujours présente.
      Une méthode de…diviser pour régner.