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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
4 août 2009 |
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vu 1 068 fois « Je pratique mon anglais ». Combien de fois par semaine entend-on cette plate justification? On s’adresse à autrui dans la langue de Shakespeare et on a l’impression de faire quelque puissant exercice cognitif hautement utile. Quand quelqu’un me répond comme cela, je lui rétorque: « Mais quand pratiqueras-tu ton français? » On ne comprend pas l’ironie. On me regarde au mieux comme si j’étais une relique passéiste, au pire comme un enfant un peu lent à qui il faut exposer les « incroyables avantages » de « pratiquer » son anglais.
Dans les faits, les avantages du tout-anglais ne sont pas si évidents que cela. Les ayatollahs du bilinguisme nous imposent deux arguments: parler anglais augmenterait nos chances d’emploi, car l’anglais constitue la langue internationalise et le bilinguisme serait bon pour le développement cognitif des enfants. Ce sont là deux fausses vérités qu’il faudrait replacer dans leurs contextes respectifs.
L’anglais, langue internationale?!
Personne de sensé aujourd’hui n’oserait nier que l’anglais occupe une place prépondérante dans les échanges internationaux. Quand un chef d’entreprise du Canada rencontre un PDG en Inde, vous pouvez parier qu’ils ne discutent pas dans la langue de Molière. Mais qui parmi nous occupe de hautes fonctions? La minorité. L’élite. Celle-ci est bilingue par nécessité, voire trilingue, mais est-ce parce que l’anglais occupe une place dominante au niveau international qu’il faut angliciser et bilinguiser la langue locale? En quoi est-ce que l’apprentissage de l’anglais pourrait être réellement utile au garagiste de Saint-Siméon ou de Roberval, dites-moi?
En fait, il s’agit d’un réel revirement de la pensée. À une époque pas si lointaine, on se battait pour réclamer la possibilité pour les francophones de pouvoir atteindre les plus hauts échelons dans leur langue. Contre un reliquat d’empire britannique francophobe, on a passé des lois, on a valorisé une élite francophone. Et aujourd’hui, on régresse. On préfère angliciser tout un peuple plutôt que de lui donner les moyens nécessaires de s’épanouir dans sa langue. Comme le notait le politologue Christian Dufour dans une lettre ouverte, « [nous revenons] au bon vieux temps des Canadiens français qui ne pouvaient trouver d’emploi s’ils ne parlaient pas anglais et devaient supporter seuls le poids du bilinguisme. C’est faire des unilingues français qui le resteront des citoyens dont le statut sera inférieur – « ils ne sont même pas capables de parler anglais! ». C’est diminuer le statut du français seul, quand il n’est pas accompagné de l’anglais. » On recule, et on nous présente cela comme une victoire.
Or, la vraie victoire ne serait-elle pas, si on suit la logique des fanatiques du bilinguisme, de « mandariniser » le Québec? Si on présente le tout-anglais comme un gain permettant d’internationaliser le Québec (ou ce qui en reste), ne serait-il pas logique d’apprendre le mandarin, la véritable langue de l’avenir? La Chine constitue la future super-puissance mondiale; pourquoi ne pas permettre aux jeunes Québécois d’apprendre le mandarin plutôt que de leur imposer, de force, l’anglais dès la première année du primaire? À moins, bien sûr, que les arguments sur l’aspect international de l’anglais en dissimulent d’autres…
Le bilinguisme, bon pour les enfants?
Un autre argument proposé par les inconditionnels du bilinguisme est que celui-ci serait bon pour le développement cognitif des enfants. Manipulation.
En effet, d’affirmer bêtement que telle ou telle chose est « bonne pour les enfants » ne prouve absolument rien. Cette information n’est utile qu’en comparaison avec autre chose. De donner trois heures de cours d’anglais par semaine à des enfants et « rien » à d’autres ne prouve pas que l’anglais permet de davantage développer la pensée et l’intérêt du premier groupe. La seule preuve est que l’anglais est supérieur à « rien » ou à davantage des mêmes vieilles choses. Avec une telle logique, on peut démontrer n’importe quoi. Un enfant mangeant des vers de terre sera effectivement davantage en santé que celui qui ne mange rien du tout. Pure logique.
Or, les gains au niveau cognitif proviennent-ils véritablement de l’apprentissage d’une autre langue ou plutôt simplement d’un exercice intellectuel supplémentaire, s’additionnant aux autres cours?
Par exemple, plusieurs études ont démontré que l’apprentissage d’un jeu comme les échecs permet de développer la pensée cognitive et logique chez les enfants. L’une d’elles a comparé les résultats à un test de jeunes ayant suivi des cours à ceux qui ne les ont pas suivis. Ceux ayant suivi les cours ont obtenu un résultat de 68%, contre un maigre 44% pour les autres. Les auteurs de l’étude notent, en conclusion: « Le processus [cognitif] de lecture est similaire à celui du joueur d’échecs. Les joueurs d’échecs mettent en relation un haut niveau de connaissances et d’information à propos d’une position et une approche interactive quant à savoir quel coup jouer, ce qui est considéré très semblable à un mot ou une phrase lors de la lecture. Les processus cognitifs sont très semblables. »
Ainsi, l’apprentissage d’une seconde langue améliore peut-être les capacités cognitives, mais ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une de ses composantes inhérentes. C’est l’activité cognitive elle-même qui contribue à l’évolution du cerveau. Que ce soient les échecs, un jeu de mémoire ou d’autres, c’est l’activité intellectuelle elle-même qui fait progresser les enfants et non le fait d’apprendre l’anglais. Parler et écrire fait fonctionner notre matière grise, et en apprenant une seconde langue on contribue certes à améliorer ses capacités, mais on reste dans les limites de la parole et de l’écriture. Utiliser des langages « neutres » comme les échecs, les mathématiques ou le latin mènent aux mêmes résultats. Ce n’est donc pas le bilinguisme qui aide les enfants, mais plutôt l’activité cérébrale diversifiée, qui peut être stimulée d’une foule de façons différentes.
Par ailleurs, une étude a démontré que les enfants bilingues ont un vocabulaire moins développé que les monolingues. Pire, leurs résultats peuvent en souffrir: « Il se peut que les enfants bilingues ne soient pas au même niveau que leurs pairs monolingues et que les apprenants d’une langue seconde qui ne parlent ni l’anglais ni le français à la maison n’aient pas acquis les habiletés nécessaires dans la langue d’instruction pour réussir à l’école. » (( Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants, ©2006-2009 Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants, Bialystok E, L’acquisition d’une deuxième langue, le bilinguisme pendant la petite enfance et leur impact sur le développement cognitif Précoce, ELLEN BIALYSTOK, Ph. D., York University, CANADA, (Publication sur Internet le 15 mars 2006) (Révisé le 9 février 2009) ))
Or, qu’est-ce que le vocabulaire, sinon la possibilité de faire du sens avec le monde, de comprendre l’environnement dans lequel nous vivons? Entre deux individus, l’un sachant qu’un chat est un chat et l’autre pour qui cet animal est « un animal à quatre pattes se frottant sur ses jambes, possède sa litière et se lèche tout le temps », qui possède la meilleure emprise sur le monde? Si à chaque fois que je parle d’un guéridon je dois parler de la petite table ronde avec un seul pied, ne suis-je pas moi-même un handicapé linguistique?
De plus en plus, on revendique une sorte de novlangue réduite et appauvrie. On nous présente cela comme une victoire, évidemment. Alexandre Duchêne, directeur de l’Institut du plurilinguisme suisse expose ce que constitue réellement le bilinguisme: « On doit en finir avec la définition normative, basée sur la maîtrise parfaite de deux langues, une vision élitiste de deux monolinguismes juxtaposés. Elle s’applique à un tout petit groupe. Mieux vaut retenir la définition fonctionnelle de l’usage régulier de deux langues, même avec des erreurs. » En clair, au lieu de maîtriser une seule langue, on en parle plusieurs « à peu près » et peu importe s’il faut douze mots pour en exprimer un seul. On nous vole une richesse et on a le culot de nous dire qu’on n’a rien perdu.
Soyons honnêtes: l’élite intellectuelle qui désire parler deux, trois, voire six langues, en profite largement. Elle est hyper-éduquée et la perte de qualité de chacune des langues peut être compensée par un fort désir de perfectionnement. Pour la majorité, cependant, l’apprentissage d’une langue seconde nuit à la qualité de la langue principale. Dans le contexte d’un Québec gangrené par l’analphabétisme et englué par son passé colonial où le joual et les expressions anglophones ont pris le dessus sur la bonne utilisation du français, faut-il réellement contribuer à abaisser davantage la qualité de l’utilisation de notre langue? Il faudrait peut-être commencer par bien savoir parler et écrire dans notre langue avant de penser en réduire la richesse en la mélangeant avec une autre, surtout si l’hégémonie historique de cette dernière la rend si dominante.
Dans tous les cas, l’anglais possède sa place au Québec. Au même titre que d’autres langues étrangères – espagnol, italien, russe, mandarin – elle peut être parlée et valorisée par l’élite, mais l’institutionnalisation du bilinguisme entraîne une dégénérescence de la qualité de la langue et une atrophie de la capacité des Québécois à bien se représenter le monde.
Il serait peut-être temps de davantage pratiquer son français avant qu’il ne devienne une langue morte sur l’autel de dévots du bilinguisme ayant oublié que la bonne connaissance d’une seule chose vaut infiniment mieux que celle, approximative, de quantité d’autres.
Texte original publié ici.
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