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Les ayatollahs du bilinguisme nous imposent deux arguments: parler anglais augmenterait nos chances d'emploi car l'anglais constitue la langue internationalise et le bilinguisme serait bon pour le d?veloppement cognitif des enfants. Ce sont l? deux fausses v?rit?s qu'il faudrait replacer dans leurs contextes respectifs.

Haro sur le bilinguisme!

? Je pratique mon anglais ?. Combien de fois par semaine entend-on cette plate justification? On s’adresse ? autrui dans la langue de Shakespeare et on a l’impression de faire quelque puissant exercice cognitif hautement utile. Quand quelqu’un me r?pond comme cela, je lui r?torque: ? Mais quand pratiqueras-tu ton fran?ais? ? On ne comprend pas l’ironie. On me regarde au mieux comme si j’?tais une relique pass?iste, au pire comme un enfant un peu lent ? qui il faut exposer les ? incroyables avantages ? de ? pratiquer ? son anglais.

Dans les faits, les avantages du tout-anglais ne sont pas si ?vidents que cela. Les ayatollahs du bilinguisme nous imposent deux arguments: parler anglais augmenterait nos chances d’emploi, car l’anglais constitue la langue internationalise et le bilinguisme serait bon pour le d?veloppement cognitif des enfants. Ce sont l? deux fausses v?rit?s qu’il faudrait replacer dans leurs contextes respectifs.

L’anglais, langue internationale?!

Personne de sens? aujourd’hui n’oserait nier que l’anglais occupe une place pr?pond?rante dans les ?changes internationaux. Quand un chef d’entreprise du Canada rencontre un PDG en Inde, vous pouvez parier qu’ils ne discutent pas dans la langue de Moli?re. Mais qui parmi nous occupe de hautes fonctions? La minorit?. L’?lite. Celle-ci est bilingue par n?cessit?, voire trilingue, mais est-ce parce que l’anglais occupe une place dominante au niveau international qu’il faut angliciser et bilinguiser la langue locale? En quoi est-ce que l’apprentissage de l’anglais pourrait ?tre r?ellement utile au garagiste de Saint-Sim?on ou de Roberval, dites-moi?

En fait, il s’agit d’un r?el revirement de la pens?e. ? une ?poque pas si lointaine, on se battait pour r?clamer la possibilit? pour les francophones de pouvoir atteindre les plus hauts ?chelons dans leur langue. Contre un reliquat d’empire britannique francophobe, on a pass? des lois, on a valoris? une ?lite francophone. Et aujourd’hui, on r?gresse. On pr?f?re angliciser tout un peuple plut?t que de lui donner les moyens n?cessaires de s’?panouir dans sa langue. Comme le notait le politologue Christian Dufour dans une lettre ouverte, ? [nous revenons] au bon vieux temps des Canadiens fran?ais qui ne pouvaient trouver d’emploi s’ils ne parlaient pas anglais et devaient supporter seuls le poids du bilinguisme. C’est faire des unilingues fran?ais qui le resteront des citoyens dont le statut sera inf?rieur – « ils ne sont m?me pas capables de parler anglais! ». C’est diminuer le statut du fran?ais seul, quand il n’est pas accompagn? de l’anglais. ? On recule, et on nous pr?sente cela comme une victoire.

Or, la vraie victoire ne serait-elle pas, si on suit la logique des fanatiques du bilinguisme, de ? mandariniser ? le Qu?bec? Si on pr?sente le tout-anglais comme un gain permettant d’internationaliser le Qu?bec (ou ce qui en reste), ne serait-il pas logique d’apprendre le mandarin, la v?ritable langue de l’avenir? La Chine constitue la future super-puissance mondiale; pourquoi ne pas permettre aux jeunes Qu?b?cois d’apprendre le mandarin plut?t que de leur imposer, de force, l’anglais d?s la premi?re ann?e du primaire? ? moins, bien s?r, que les arguments sur l’aspect international de l’anglais en dissimulent d’autres…

Le bilinguisme, bon pour les enfants?

Un autre argument propos? par les inconditionnels du bilinguisme est que celui-ci serait bon pour le d?veloppement cognitif des enfants. Manipulation.

En effet, d’affirmer b?tement que telle ou telle chose est ? bonne pour les enfants ? ne prouve absolument rien. Cette information n’est utile qu’en comparaison avec autre chose. De donner trois heures de cours d’anglais par semaine ? des enfants et ? rien ? ? d’autres ne prouve pas que l’anglais permet de davantage d?velopper la pens?e et l’int?r?t du premier groupe. La seule preuve est que l’anglais est sup?rieur ? ? rien ? ou ? davantage des m?mes vieilles choses. Avec une telle logique, on peut d?montrer n’importe quoi. Un enfant mangeant des vers de terre sera effectivement davantage en sant? que celui qui ne mange rien du tout. Pure logique.

Or, les gains au niveau cognitif proviennent-ils v?ritablement de l’apprentissage d’une autre langue ou plut?t simplement d’un exercice intellectuel suppl?mentaire, s’additionnant aux autres cours?

Par exemple, plusieurs ?tudes ont d?montr? que l’apprentissage d’un jeu comme les ?checs permet de d?velopper la pens?e cognitive et logique chez les enfants. L’une d’elles a compar? les r?sultats ? un test de jeunes ayant suivi des cours ? ceux qui ne les ont pas suivis. Ceux ayant suivi les cours ont obtenu un r?sultat de 68%, contre un maigre 44% pour les autres. Les auteurs de l’?tude notent, en conclusion: ? Le processus [cognitif] de lecture est similaire ? celui du joueur d’?checs. Les joueurs d’?checs mettent en relation un haut niveau de connaissances et d’information ? propos d’une position et une approche interactive quant ? savoir quel coup jouer, ce qui est consid?r? tr?s semblable ? un mot ou une phrase lors de la lecture. Les processus cognitifs sont tr?s semblables. ?

Ainsi, l’apprentissage d’une seconde langue am?liore peut-?tre les capacit?s cognitives, mais ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une de ses composantes inh?rentes. C’est l’activit? cognitive elle-m?me qui contribue ? l’?volution du cerveau. Que ce soient les ?checs, un jeu de m?moire ou d’autres, c’est l’activit? intellectuelle elle-m?me qui fait progresser les enfants et non le fait d’apprendre l’anglais. Parler et ?crire fait fonctionner notre mati?re grise, et en apprenant une seconde langue on contribue certes ? am?liorer ses capacit?s, mais on reste dans les limites de la parole et de l’?criture. Utiliser des langages ? neutres ? comme les ?checs, les math?matiques ou le latin m?nent aux m?mes r?sultats. Ce n’est donc pas le bilinguisme qui aide les enfants, mais plut?t l’activit? c?r?brale diversifi?e, qui peut ?tre stimul?e d’une foule de fa?ons diff?rentes.

Par ailleurs, une ?tude a d?montr? que les enfants bilingues ont un vocabulaire moins d?velopp? que les monolingues. Pire, leurs r?sultats peuvent en souffrir: ? Il se peut que les enfants bilingues ne soient pas au m?me niveau que leurs pairs monolingues et que les apprenants d?une langue seconde qui ne parlent ni l?anglais ni le fran?ais ? la maison n?aient pas acquis les habilet?s n?cessaires dans la langue d?instruction pour r?ussir ? l??cole. ? (( Encyclop?die sur le d?veloppement des jeunes enfants, ?2006-2009 Centre d?excellence pour le d?veloppement des jeunes enfants, Bialystok E, L?acquisition d?une deuxi?me langue, le bilinguisme pendant la petite enfance et leur impact sur le d?veloppement cognitif Pr?coce, ELLEN BIALYSTOK, Ph. D., York University, CANADA, (Publication sur Internet le 15 mars 2006) (R?vis? le 9 f?vrier 2009) ))

Or, qu’est-ce que le vocabulaire, sinon la possibilit? de faire du sens avec le monde, de comprendre l’environnement dans lequel nous vivons? Entre deux individus, l?un sachant qu?un chat est un chat et l’autre pour qui cet animal est ? un animal ? quatre pattes se frottant sur ses jambes, poss?de sa liti?re et se l?che tout le temps ?, qui poss?de la meilleure emprise sur le monde? Si ? chaque fois que je parle d’un gu?ridon je dois parler de la petite table ronde avec un seul pied, ne suis-je pas moi-m?me un handicap? linguistique?

De plus en plus, on revendique une sorte de novlangue r?duite et appauvrie. On nous pr?sente cela comme une victoire, ?videmment. Alexandre Duch?ne, directeur de l?Institut du plurilinguisme suisse expose ce que constitue r?ellement le bilinguisme: ? On doit en finir avec la d?finition normative, bas?e sur la ma?trise parfaite de deux langues, une vision ?litiste de deux monolinguismes juxtapos?s. Elle s?applique ? un tout petit groupe. Mieux vaut retenir la d?finition fonctionnelle de l?usage r?gulier de deux langues, m?me avec des erreurs. ? En clair, au lieu de ma?triser une seule langue, on en parle plusieurs ? ? peu pr?s ? et peu importe s’il faut douze mots pour en exprimer un seul. On nous vole une richesse et on a le culot de nous dire qu’on n’a rien perdu.

Soyons honn?tes: l’?lite intellectuelle qui d?sire parler deux, trois, voire six langues, en profite largement. Elle est hyper-?duqu?e et la perte de qualit? de chacune des langues peut ?tre compens?e par un fort d?sir de perfectionnement. Pour la majorit?, cependant, l’apprentissage d’une langue seconde nuit ? la qualit? de la langue principale. Dans le contexte d’un Qu?bec gangren? par l’analphab?tisme et englu? par son pass? colonial o? le joual et les expressions anglophones ont pris le dessus sur la bonne utilisation du fran?ais, faut-il r?ellement contribuer ? abaisser davantage la qualit? de l’utilisation de notre langue? Il faudrait peut-?tre commencer par bien savoir parler et ?crire dans notre langue avant de penser en r?duire la richesse en la m?langeant avec une autre, surtout si l’h?g?monie historique de cette derni?re la rend si dominante.

Dans tous les cas, l’anglais poss?de sa place au Qu?bec. Au m?me titre que d’autres langues ?trang?res – espagnol, italien, russe, mandarin – elle peut ?tre parl?e et valoris?e par l’?lite, mais l’institutionnalisation du bilinguisme entra?ne une d?g?n?rescence de la qualit? de la langue et une atrophie de la capacit? des Qu?b?cois ? bien se repr?senter le monde.

Il serait peut-?tre temps de davantage pratiquer son fran?ais avant qu’il ne devienne une langue morte sur l’autel de d?vots du bilinguisme ayant oubli? que la bonne connaissance d’une seule chose vaut infiniment mieux que celle, approximative, de quantit? d’autres.

Texte original publi? ici.

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