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Haïr ce que l’on n’est pas, détester ce que l’on pourrait aimer

Lors du très bel hommage à notre ami Michel Cornaton, deux intervenants algériens se sont succédés pour parler des camps de regroupement, dans le sillage des travaux de Michel sur la question. Nous eûmes droit à deux exposés brillants (par deux esprits supérieurs, comme on disait autrefois), quoique totalement différents. Une universitaire nous offrit une analyse socio-historique très complète tandis qu’un écrivain  ayant passé sa jeune enfance dans un camp de regroupement proposa une approche personnelle.

 

J’écoutai ces deux interventions en linguiste, ou, plus exactement, en praticien et amoureux professionnel des langues. Les deux Algériens n’étaient pas de la même génération : l’universitaire avait une quarantaine d’années, le romancier pas loin de soixante-dix ans. Leur production du français oral – je ne connais pas leur  français écrit – était bien distinctes. Le romancier s’exprimait dans un français parfait : rigoureux, littéraire, superbement fluide. L’universitaire, pour sa part, ne pouvait pas parler trente secondes sans qu’un vocable anglais vienne polluer – tel un impromptu furoncle sur un visage lisse – le syntagme de son français, avec des « Ah, comment dit-on déjà, en français ? », comme si elle ne le savait pas, mais en se délectant d’attendre deux ou trois secondes qu’un spectateur lui offre une traduction. J’observai par parenthèse que, quand elle utilisait un mot anglais, c’était avec un léger accent franco-algérien, ce qui signifiait que l’anglais ne coulait pas de source chez elle.

 

Par delà le léger snobisme de la convocation, par exemple, du mot “ overview ” (« Je vous propose une overview de la situation ») alors que “ panorama ” aurait parfaitement convenu, ce maniérisme en disait long sur la place du français et de l’anglais en Afrique du Nord, l’effacement relatif mais inexorable du français, en une génération, dans l’élite intellectuelle pour le moment. On peut utiliser une langue sans la désirer, sans entretenir avec elle un rapport de sensualité. C’est ce qui se passe désormais avec le français chez de nombreux intellectuels algériens. Leur pratique est fonctionnelle. Et comme l’anglais – plus exactement l’anglo-américain – est dominant, il recouvre le français, non seulement en termes de vocables mais aussi de tournures de phrases, de concepts. Le français est couché sur le papier une fois qu’il est passé par le filtre de l’anglais.

 

Le romancier ne vivait pas cet empêtrement. Nullement nostalgique de la période coloniale – lui et sa famille avaient beaucoup souffert jusqu’en 1962 – il abordait la langue française, et donc la France, d’égal à égal. Il nous prenait pour ce que nous étions dans toute notre complexité, nos contradictions, en aimant aimer la France et les Français pour tout ce qu’ils avaient accompli à échelle historique de bon comme de mauvais, et il utilisait la langue française sans aucune inhibition. Bref, il avait envie de France. L’universitaire haïssait ce qu’elle n’était pas et détestait ce qu’elle ne voulait pas ou ne pourrait plus aimer.

 

Pour beaucoup, en Algérie, le français est la langue de la démocratie, de la laïcité. Pour simplifier, l’anglo-américain est la langue de certains pans de la science, des affaires et des intégristes islamistes. Le français serait ringard et empêcherait le développement du pays, l’anglo-américain serait la seule ouverture efficace sur la planète, permettant de se différencier, donc d’être différent ou d’exprimer une différence déjà existante. Le français ne serait plus qu’un porteur de digressions, l’anglo-américain le vecteur permettant de se couler dans le monde.

 

Pour sa part, le peuple continue à parler l’algérien, un mélange d’arabe, de berbère, de français, d’espagnol, de turc etc. 

 

Bernard Gensane

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