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Guerres en Irak et en Afghanistan : Anthropologues embarqu

En Afghanistan comme en Irak, l’arm?e am?ricaine ??embarque?? d?sormais des anthropologues afin de mieux comprendre les cultures locales. Le ph?nom?ne ne date pas d’hier, mais il a d?clench? cette fois-ci un vif d?bat outre-atlantique.

??Vall?e de Shabak, Afghanistan. Dans ce bastion taliban isol? ? l’est de l’Afghanistan, les parachutistes am?ricains viennent de d?ployer une nouvelle arme essentielle aux op?rations de lutte contre l’insurrection?: une anthropologue ? la voix douce qui r?pond au nom de Tracy. Cette derni?re, qui a demand? que son nom de famille ne soit pas divulgu? pour des raisons de s?curit?, fait partie de la premi?re?Human Terrain Team, un programme exp?rimental du Pentagone qui affecte des anthropologues et autres sp?cialistes des sciences sociales aux unit?s de combat am?ricaines en Afghanistan et en Irak. Le talent de l’?quipe de Tracy ? saisir les subtilit?s de la vie tribale (elle a notamment r?ussi ? identifier un conflit territorial ayant permis aux talibans d’intimider une importante tribu) lui a valu les ?loges des officiers qui affirment constater des r?sultats concrets (1).??

 

Pour tenter de gagner des guerres dans lesquelles elle s’enferre, l’arm?e am?ricaine a ainsi d?cid? de faire appel ? ce qu’on pourrait appeler des ??embedded anthropologists?? (pour reprendre l’expression ayant servi ? qualifier les journalistes embarqu?s au sein des troupes am?ricaines lors de la seconde guerre en Irak). L’arm?e a charg? l’un de ses contractants,?BAE Systems, de recruter les anthropologues. L’annonce d’emploi stipule?: ??Le?Human Terrain System?est un nouveau programme de l’arm?e, con?u pour am?liorer la capacit? des militaires ? comprendre l’environnement socioculturel en Irak et en Afghanistan. La connaissance des populations locales permet aux militaires de planifier et accomplir leur mission plus efficacement et de recourir moins souvent ? la force.?? Au milieu du mois d’octobre 2007, six unit?s comptaient en leur sein des ??anthropologues embarqu?s??. En raison du succ?s des premiers essais, le financement du programme exp?rimental a ?t? augment? de mani?re ? pouvoir ? terme affecter des chercheurs en sciences sociales dans les 26 unit?s am?ricaines pr?sentes en Afghanistan et en Irak. Chaque?Human Terrain Team?est compos?e d’un anthropologue, d’un sp?cialiste de la langue locale, ainsi que de militaires ? la retraite, g?n?ralement d’anciens membres du renseignement, des affaires civiles ou des op?rations sp?ciales. Les anthropologues embarqu?s re?oivent un entra?nement militaire et, une fois sur le terrain, portent l’uniforme et une arme pour mener ? bien leurs recherches.

Le d?ploiement de ces anthropologues charg?s de collecter des donn?es socioculturelles pour l’arm?e est partie prenante de la nouvelle strat?gie am?ricaine de contre-insurrection (counter-insurgency) en Irak et en Afghanistan. Les anthropologues doivent en effet pouvoir aider les militaires ? gagner la confiance des populations – pi?ce essentielle des op?rations de ??pacification.?? On attend d’eux qu’ils permettent de gagner les ??tribus?? locales ? la cause am?ricaine en les emp?chant de se rallier ? celle des talibans ou des ??insurg?s?? irakiens. Si l’?crasante sup?riorit? militaire et technologique am?ricaine suffit en effet ? gagner une guerre contre l’arm?e d’un Etat, une bonne connaissance du ??terrain humain?? est n?cessaire pour contr?ler une population dans le contexte d’une guerre non-conventionnelle. Or, l’arm?e am?ricaine s’est r?v?l?e bien mal pr?par?e sur ce terrain. C’est ainsi que s’est impos?e l’id?e de recourir au ??renseignement ethnographique?? (ethnographic intelligence), singuli?re alliance du renseignement militaire et de l’ethnographie de terrain. A partir d’une collecte de donn?es de premi?re main, les anthropologues embarqu?s allaient ainsi pouvoir apporter ? l’arm?e am?ricaine une compr?hension de la culture et de l’organisation sociale des populations locales qui lui faisait cruellement d?faut. Les donn?es socioculturelles qui int?ressent l’arm?e et que sont susceptibles de leur fournir les anthropologues concernent par exemple l’organisation sociale des tribus, le code de l’honneur ou encore le r?le de la vendetta. L’un des objectifs est la cr?ation d’une base de donn?es identifiant les diff?rentes tribus et les chefs locaux, mais aussi les principaux probl?mes ?conomiques, sociaux et politiques des populations. Parfois, les anthropologues embarqu?s sont amen?s ? mettre eux-m?mes la main ? la t?che, l’?quipe de Tracy ayant par exemple particip? ? l’installation d’un dispensaire gratuit ? l’est de l’Afghanistan(iraqht.blogspot.com. Sur le quotidien des anthropologues embarqu?s, on peut tout de m?me consulter le blog que tient l’un d’entre eux depuis l’Irak?: [http://marcusgriffin.com/blog.?:?marcusgriffin.com)).]

Comme on peut s’en douter, ces anthropologues embarqu?s ont engendr? une vive pol?mique au sein de l’anthropologie am?ricaine. Un r?seau – le?Network of Concerned Anthropologists?- s’est constitu? pour appeler au boycott du programme?Human Terrain System?(HTS). La tr?s influente?American Anthropological Association?(AAA) s’est ?galement saisie de l’affaire et a ouvert un forum de discussion sur son site Internet. Le 31 octobre 2007, son bureau ex?cutif prend m?me officiellement position contre le HTS. Loin d’?tre in?dite, une telle mobilisation des anthropologues au service de l’arm?e et du renseignement s’inscrit au contraire dans l’histoire complexe des rapports de l’anthropologie avec les pouvoirs politiques. Depuis le tournant critique de l’anthropologie am?ricaine notamment, il est devenu courant de revenir sur le pass?, parfois peu reluisant, de la discipline. L’exemple de l’anthropologie coloniale est notoire?: au XIXe et au d?but du XXe si?cles, des ethnologues travaillent au service de l’administration coloniale des ??indig?nes?? aussi bien dans l’Empire fran?ais ou britannique que sur le territoire des Etats-Unis (avec les r?serves indiennes).

L’engagement des anthropologues pendant les deux guerres mondiales est une page souvent moins connue de l’histoire de la discipline (2). Plusieurs chercheurs de renom tels Margaret Mead, Gregory Bateson ou Ruth Benedict ont pourtant mis leur savoir anthropologique (sur les soci?t?s d’Asie et du Pacifique notamment) au service de l’effort de guerre alli?. Certains anthropologues ont ?t? jusqu’? collecter clandestinement des informations pour l’OSS (le pr?curseur de la CIA) sous couverture de fausses enqu?tes de terrain. Cet engagement d’anthropologues patriotes au service d’une ??guerre juste?? fait dans l’ensemble peu d?bat. Certes, dans un article de?The Nation?publi? en 1919, Franz Boas accuse (sans les nommer) quatre chercheurs d’avoir utilis? leur statut d’anthropologue pour mener des activit?s d’espionnage en Am?rique latine pendant la premi?re guerre mondiale (3). Son r?quisitoire repose sur une opposition entre les anthropologues qui doivent ?tre au service de la v?rit? et les espions qui sont au service d’un gouvernement. Suite ? la publication de cet article, le p?re fondateur de l’anthropologie am?ricaine est vivement critiqu? par ses pairs?: lors de son congr?s annuel, l’AAA passe une motion de censure contre lui, le limoge de son conseil de direction et fait pression sur lui pour qu’il d?missionne ?galement du?National Research Council.

La p?riode de la guerre froide qui s’ouvre apr?s 1945 ne met pas un terme ? l’engagement des anthropologues am?ricains, au contraire. Certains d’entre eux sont enr?l?s au service de l’arm?e ou du renseignement lors des guerres de Cor?e et du Vietnam, mais aussi lors d’op?rations plus clandestines en Am?rique latine. En 1964, le Pentagone lance ainsi le Projet Camelot pour recruter des anthropologues et les envoyer mener des enqu?tes de terrain dans des pays politiquement sensibles en Am?rique latine (au Chili notamment). La mobilisation de l’anthropologie au service d’op?rations de contre-insurrection en Am?rique latine et en Asie du Sud-est engendre des d?bats houleux au sein de l’AAA, notamment lors de son congr?s annuel de 1971. Le changement progressif d’attitude de l’association la conduit alors ? se doter d’un code d?ontologique dans les ann?es 1970 afin d’encadrer l’exercice de l’anthropologie appliqu?e. Mais l’inflexion de la politique ?trang?re am?ricaine apr?s les attentats du 11 septembre 2001 remet ? l’ordre du jour la mobilisation de l’anthropologie. D’une part, les conservateurs se lancent dans une v?ritable campagne maccarthiste contre les progressistes (liberals), largement majoritaires sur les campus, notamment en anthropologie (4). Un livre,?The Professors?: The 101 Most Dangerous Academics in America, publi? par David Horowitz, ancien gauchiste converti au n?o-conservatisme, d?nonce les universitaires critiques ? l’?gard de la politique ?trang?re am?ricaine en les accusant de trahir leur pays et d’endoctriner les ?tudiants. D’autre part, les agences du gouvernement relancent les programmes de mobilisation des universitaires au service du renseignement et de l’arm?e.

En 2004, une br?ve parue dans?Anthropology Today, une revue qui s’int?resse aux questions d’?thique anthropologique, r?v?le ainsi que la CIA projette d’entra?ner ses apprentis espions en les inscrivant, secr?tement, en anthropologie ? l’Universit? (5). Con?u par Felix Moos, professeur d’anthropologie ? l’Universit? du Kansas, le?Pat Roberts Intelligence Scholars Program?(PRISP) part du principe que les menaces terroristes auxquelles sont confront?s les Etats-Unis exigent un rapprochement urgent entre le monde acad?mique et les services de renseignement. Les services secrets am?ricains sont en effet accus?s de ne pas avoir su d?jouer les attentats du 11 septembre 2001 du fait de leur incomp?tence en ??renseignement humain?? (human intelligence), ayant n?glig? les agents de terrain au profit du renseignement technologique. Le PRISP propose ainsi des bourses substantielles ? des ?tudiants qui s’engageraient ensuite ? travailler pour la CIA. Les candidats sont en outre tenus de cacher ? l’Universit? leur lien avec la CIA – ce qui est d’ailleurs une bonne fa?on de commencer sa carri?re d’espion. Une s?rie de projets similaires sont ?galement mis sur pied avec appel officiel ? candidature sur le site Internet de l’AAA?:?Intelligence Community Scholars Program, puis?Defense Intelligence Scholars Program. Un d?bat virulent s’engage alors autour de la question de l’engagement de l’anthropologie au service du renseignement, notamment dans les colonnes d’Anthropology Today?qui publie toute une s?rie d’articles et de r?ponses. Face ? Moos et quelques autres anthropologues qui d?fendent le PRISP, les contradicteurs les plus mobilis?s sont David Price, Roberto Gonz?lez et Hugh Gusterson, qui constitueront d’ailleurs ensuite les fers de lance de l’opposition aux anthropologues embarqu?s. L’AAA ne se prononce pas officiellement contre le PRISP, mais – fait notable – elle d?cide en 2005 d’abroger officiellement la motion de censure contre Franz Boas, 86 ans apr?s les faits. En Grande-Bretagne, l’Association of Social Anthropologists?prend quant ? elle publiquement position contre le PRISP (nombre d’?tudiants am?ricains venant faire leurs ?tudes dans les universit?s britanniques) (6). Selon elle, la promiscuit? entre anthropologie et espionnage ne peut que nuire ? la r?putation de la discipline, et m?me ? la s?curit? des anthropologues qui risqueraient sur le terrain d’?tre suspect?s (encore plus souvent que d’habitude) d’?tre des espions. Comme le soulignent pourtant ses partisans, le PRISP vise ? faire l’?ducation anthropologique des futurs espions et non ? les envoyer dans des pays ?trangers sous une couverture d’anthropologues. C’est donc en r?alit? ? l’Universit? que les espions sont infiltr?s comme anthropologues et non sur le terrain.

La m?me ann?e, une autre affaire ?branle l’anthropologie. Dans un article explosif paru dans leNew Yorker, Seymour Hersh affirme que la torture par les soldats am?ricains de prisonniers ? Abu Ghraib en Irak n’est pas le fait de sadiques isol?s, mais a ?t? planifi?e au plus haut niveau par le Pentagone (7). Il r?v?le en outre que l’ouvrage d’un anthropologue a constitu? une source d’inspiration pour la torture psychologique, notamment les techniques d’humiliation sexuelle. Il s’agit de?The Arab Mind, un livre publi? en 1973 par Raphael Patai (1910-1996), un anthropologue qui a enseign? ? Columbia et ? Princeton. Dans la droite ligne de l’anthropologie culturaliste am?ricaine, ce livre dresse un portrait st?r?otyp? de la ??personnalit? arabe??, un chapitre entier ?tant consacr? ? la sexualit? et ses tabous. M?me s’il a ?t? depuis largement critiqu? par les anthropologues,?The Arab Mind?aurait ?t? la Bible des n?o-conservateurs am?ricains sur le sujet. Ceux-ci y auraient alors puis? l’id?e que les Arabes seraient particuli?rement vuln?rables ? l’humiliation sexuelle, id?e ensuite sinistrement mise en pratique ? Abu Ghraib. Certes, l’exercice de la torture peut sans doute fort bien se passer de la lecture de la litt?rature anthropologique?; le t?moignage d’un ??interrogateur?? repenti confirme toutefois que livre de Patai ?tait bien cit? par les instructeurs de l’arm?e am?ricaine (8). Cette instrumentalisation du savoir anthropologique – aussi p?rim? soit-il – au service de la torture choque en tout cas suffisamment les universitaires pour que l’AAA d?cide de la condamner officiellement lors de son congr?s annuel en 2006 (sur une proposition de Gonz?lez). C’est donc dans un contexte d?j? tr?s charg? que l’AAA d?cide l’ann?e suivante de se prononcer ?galement contre le programme HTS et les anthropologues embarqu?s. C’est le r?le probl?matique que pourrait ?tre amen?e ? jouer l’expertise anthropologique dans la ??War on Terror?? men?e par les Etats-Unis qui est ici en question.

Si la plupart des anthropologues am?ricains sont sceptiques ? l’?gard du projet HTS, tous sont loin d’y ?tre fermement oppos?s. Certains en sont m?me de fervents partisans. Le principal promoteur du programme est ainsi Montgomery McFate, une anthropologue de Yale qui milite depuis longtemps en faveur d’une mobilisation de l’anthropologie au service des militaires (9). Habitu?e ? travailler pour l’arm?e, elle est co-auteur en 2006 d’un manuel de contre-insurrection qui innove en pr?nant une approche socioculturelle (10). McFate se d?fend de ??militariser?? l’anthropologie et affirme au contraire vouloir ??anthropologiser?? les militaires. Reprenant l’argumentaire de l’anthropologie appliqu?e, elle accuse ses d?tracteurs de s’enfermer dans leur tour d’ivoire acad?mique en refusant de mettre leur savoir au service de la soci?t??: mieux vaut chercher ? aider plut?t que de ne rien faire. Il faut donc ?duquer les militaires plut?t que les critiquer. Steve Fondacaro, l’un des militaires qui pilotent le HTS, fait directement ?cho ? ses pr?occupations p?dagogiques?: ??Ce n’est pas que nous soyons des gens mauvais, c’est juste que nous sommes stupides. Or, le rem?de contre la stupidit?, c’est l’?ducation. Et qui est capable de faire notre ?ducation, si ce n’est vous, les anthropologues????

L’argumentaire de McFate repose sur l’id?e que les conflits en Irak et en Afghanistan sont des ??guerres culturo-centr?es?? (culture-centric warfare). Elle entend par l? que les probl?mes auxquels est confront?e l’arm?e

am?ricaine r?sultent en partie d’une s?rie de malentendus culturels. Un exemple aussi simple que frappant illustre habituellement son propos. Dans la culture am?ricaine, tendre le bras paume en avant signifie ??stop?? alors que dans la culture irakienne, ce m?me geste signifie ??bienvenue??. Les militaires am?ricains prennent ainsi des Irakiens innocents pour de dangereux kamikazes. Les ??dommages collat?raux?? ne seraient donc que quiproquo interculturel. C’est pourquoi McFate plaide pour une ??occupation culturellement avertie?? (culturally informed occupation). Il s’agit ainsi d’op?rer un v?ritable changement de point de vue?: les anthropologues embarqu?s doivent permettre aux militaires am?ricains de voir la situation du point de vue des Irakiens ou des Afghans eux-m?mes. Depuis Malinowski et l’invention de l’ethnographie de terrain, l’anthropologie se distingue en effet par sa capacit? ? d?crire les choses ??du point de vue indig?ne?? (from a native’s point of view). Retraduit en langage militaire, il s’agit alors de ??voir les probl?mes ? travers les yeux de la population-cible??. Cette conversion du regard ne va toutefois pas sans ambigu?t?. Si les militaires entendent voir les choses du point de vue des populations locales gr?ce aux anthropologues embarqu?s, ces derniers semblent surtout s’efforcer de voir les choses du point de vue des militaires. C’est du moins ce qui ressort du blog tenu par l’un d’entre eux depuis l’Irak. Citant un pr?cepte m?thodologique fameux, Marcus Griffin insiste ? juste titre sur la n?cessit? de ??devenir indig?ne?? (going native) pour accomplir son travail. Mais ses indig?nes ne sont pas ceux que l’on croit. Il d?crit en effet un processus d’identification progressive aux militaires ? travers la coupe de cheveux r?glementaire, les exercices de musculation, le port de l’uniforme, les entra?nements au tir et l’apprentissage du jargon militaire (notamment un amour immod?r? des acronymes). Comment faire alors pour d?crire le conflit du point de vue des Irakiens lorsque l’on est soi-m?me ??militaris???

L’arm?e se d?clare pourtant satisfaite de ses anthropologues?: ??Nous voyons d?sormais les choses d’un point de vue humain, d’un point de vue sociologique. Nous ne sommes plus focalis?s sur l’adversaire. Nous cherchons maintenant ? aider ? une meilleure gouvernance locale (we’re focused on bringing governance down to the people).?? Un commandant affirme ainsi que la pr?sence d’anthropologues embarqu?s dans son unit? a permis de r?duire de 60% les op?rations de combat, les militaires pouvant alors se concentrer sur la s?curit?, la sant? et l’?ducation des populations locales. La diminution du recours ? la violence et par cons?quent des pertes humaines tant am?ricaines qu’afghanes ou irakiennes constitue en effet la principale justification du HTS selon ses partisans. Prouvant sa ma?trise du vocabulaire indig?ne, Griffin affirme ainsi?: ??Ce que nous faisons, c’est aider l’arm?e ? comprendre les populations locales dans le contexte d’un conflit ayant provoqu? des op?rations cin?tiques (euph?misme pour d?signer les combats dans le jargon militaire) alors que des solutions non-cin?tiques auraient pu ?tre trouv?es si une compr?hension plus subtile de la culture avait ?t? disponible??. McFate soutient quant ? elle que ??le savoir socioculturel r?duit la violence, engendre la stabilit?, permet une meilleure gouvernance et am?liore le processus de d?cision militaire??. Les anthropologues embarqu?s sont ainsi charg?s de rendre la guerre plus humaine. McFate les d?crit d’ailleurs comme des ??petits anges sur l’?paule des militaires??. Toujours selon sa propre expression, il s’agit d’un ??travail social arm? (armed social work) qui doit permettre de ??gagner la bataille du c?ur et des esprits??. Le HTS fait ainsi partie d’une strat?gie plus large de l’arm?e am?ricaine visant ? requalifier les op?rations militaires d’occupation en op?rations civiles de gouvernance. Comme l’affirme ing?nument Griffin, l’arm?e am?ricaine est l? pour prot?ger les Irakiens (g?n?ralement contre d’autres Irakiens, ce qui complique quelque peu l’affaire). Selon lui, l’anthropologie aurait ainsi l’occasion de promouvoir ??la libert? en temps de crise gr?ce ? sa compr?hension des cultures??. Bref, gr?ce aux anthropologues embarqu?s, la guerre, c’est la paix.

L’argumentaire des partisans du HTS part en d?finitive du principe que la pr?sence militaire am?ricaine en Irak et en Afghanistan est un pur ?tat de fait?: la guerre est l?. Les anthropologues doivent alors ?uvrer ? ce qu’elle se passe le mieux, ou du moins le moins mal possible. Et puisque leur savoir sur les cultures peut contribuer ? ?pargner des vies, alors il est de leur devoir moral de le mettre au service de cette cause forc?ment noble. Comme le dit Griffin, ??les hommes politiques d?clarent la guerre, les soldats ex?cutent les ordres??. Prouvant qu’il a parfaitement r?ussi ? devenir indig?ne, Griffin raisonne ainsi comme si les anthropologues devaient eux-m?mes se comporter comme des soldats et qu’il n’?tait pas de leur ressort de s’interroger sur la justification de la guerre elle-m?me avant de s’impliquer ou non. David Kilcullen, un anthropologue et militaire australien mis au service de l’arm?e am?ricaine (et qui a contribu? avec McFate au manuel de contre-insurrection), rationalise cette position (11)?: ??c’est du « jus in bello » – l’application du droit une fois que la guerre est d?clar?e – et non du « jus ad bellum » – le droit de faire la guerre??. L’engagement des anthropologues est en effet ?thique puisqu’il contribue ??au plus grand bien pour le plus grand nombre?? – en contexte de guerre, le plus grand bien ?tant synonyme de moindre mal. Kilcullen souligne que la question de la l?gitimit? de la guerre n’est pas proprement du ressort des anthropologues mais int?resse plus largement tous les citoyens. Il n’est en revanche pas certain que le d?bat autour de l’engagement des anthropologues puisse ?tre tranch? en faisant l’?conomie d’une r?ponse ? cette question. En esquivant le d?bat sur la justification de l’intervention militaire am?ricaine, le probl?me est ainsi r?duit ? une d?cision ?thique d’ordre purement instrumental. L’argumentaire des partisans du HTS repose en d?finitive sur une double op?ration de culturalisation et de d?politisation de la guerre.

Du c?t? des d?tracteurs du HTS, tout le monde s’accorde ? dire que faire l’?ducation anthropologique des militaires am?ricains est en soi une intention louable, mais qu’il serait n?anmoins biais? d’aborder la question de l’engagement de l’anthropologie sous ce seul angle. Les opposants s’attachent donc ? recadrer autrement les termes du probl?me. Certains d?noncent avec virulence la mobilisation d’une ??anthropologie mercenaire?? au service de l’imp?rialisme am?ricain?: loin d’?uvrer ? un monde plus s?r, les anthropologues embarqu?s cautionnent une guerre d’occupation brutale. Il s’agit purement et simplement de transformer l’anthropologie en arme de guerre (weaponization of anthropology). Les principaux arguments critiques sont toutefois davantage ?thiques que politiques. Aux Etats-Unis, tout projet de recherche portant sur des sujets humains doit recevoir l’aval d’un?Institutional Review Board(IRB) qui ?value s’il respecte les droits et garantit le bien-?tre de l’ensemble des personnes impliqu?es. Les anthropologues d?battent alors pour savoir si leurs confr?res travaillant pour le HTS sont pass?s ou non devant un IRB, ou s’ils en sont dispens?s au motif qu’ils rel?veraient directement du d?partement de la d?fense et non de leur universit? d’origine.

Cette focalisation singuli?re du d?bat t?moigne de l’importance des pr?occupations ?thiques dans le champ de l’anthropologie am?ricaine. La prise de position officielle de l’AAA est particuli?rement int?ressante de ce point de vue. A son congr?s annuel de 2006, une table ronde intitul?e ??Pratiquer l’anthropologie au sein de l’arm?e et du renseignement?? (Practicing anthropology in national military and intelligence communities) r?unit plusieurs anthropologues collaborant avec l’arm?e. Suite aux inqui?tudes de nombreux membres, l’AAA d?cide toutefois de mettre sur pied une commission de r?flexion sur l’engagement de l’anthropologie au service du renseignement et de l’arm?e (Commission on the Engagement of Anthropology with the US Security and Intelligence Communities). Sans attendre l’avis de cette commission ad hoc (dont le mandat est de trois ans), le bureau ex?cutif de l’AAA d?cide le 31 octobre 2007 de prendre officiellement position contre le programme HTS car il pose de s?rieux ??probl?mes ?thiques??. 1? Les anthropologues embarqu?s ne peuvent se d?marquer clairement des militaires. 2? Leurs obligations vis-?-vis de l’arm?e am?ricaine qui les emploie risquent d’entrer en conflit avec les devoirs qu’ils ont professionnellement envers leurs interlocuteurs parmi les populations locales, notamment l’obligation de ne pas leur faire du tort (violation de la section III, A, 1 du code d?ontologique de l’AAA r?vis? en 1998). 3? Leurs informateurs ne sont pas en position d’exprimer leur consentement ?clair? (violation de la section III, A, 4 du code d?ontologique). 4? Les informations qu’ils fournissent aux militaires risquent d’?tre utilis?es contre leurs informateurs (violation de la section III, A, 1 du code d?ontologique). 5? L’identification des anthropologues embarqu?s aux militaires risque de mettre en danger les autres anthropologues et les populations qu’ils ?tudient.

Le bureau ex?cutif conclut alors dans une formule quelque peu contourn?e ??(i) que le programme HTS cr?e des conditions susceptibles de placer les anthropologues dans une position o? leur travail entrerait en violation avec le code d?ontologique de l’AAA et (ii) que l’emploi qui est fait des anthropologues fait courir un danger ? la fois aux autres anthropologues et aux personnes qu’ils ?tudient. C’est pourquoi le bureau ex?cutif d?sapprouve le programme HTS.?? Un paragraphe conclusif reconna?t cependant que ??l’anthropologie peut et doit aider ? am?liorer la politique du gouvernement am?ricain par la diffusion la plus large possible du savoir anthropologique dans la sph?re publique, de fa?on ? contribuer de mani?re transparente et ?clair?e ? l’?laboration et ? la mise en ?uvre d’une politique par le biais de proc?dures d?mocratiques ?prouv?es, tels que la collecte de faits, le d?bat, le dialogue et la d?lib?ration. C’est de cette fa?on que l’anthropologie peut l?gitimement et efficacement aider ? orienter la politique am?ricaine au service de la paix mondiale et de la justice sociale.?? Le paragraphe reprend d’une certaine fa?on un argument de McFate elle-m?me?: si les anthropologues jugent que la guerre en Irak est injuste, il est de leur devoir de travailler aux c?t?s des militaires et des hommes politiques pour que ceux-ci ne reproduisent plus les m?mes erreurs.

La condamnation de l’AAA reste donc prudente et mod?r?e. Certes, la d?claration mentionne tout de m?me au passage que la guerre en Irak viole les droits de l’homme et les principes d?mocratiques. Mais l’essentiel des critiques contre les anthropologues embarqu?s est d?ontologique et non pas politique (et vaudrait en ce sens pour toute guerre, qu’elle soit jug?e juste ou injuste). Une partie des arguments est d’ordre proprement ?thique?: les anthropologues ne doivent pas extorquer l’information ? leurs informateurs ni surtout les mettre en danger. Mais un autre argument, cit? ? deux reprises dans la d?claration de l’AAA et constamment mobilis? dans les d?bats, a une tonalit? plus corporatiste?: les anthropologues embarqu?s ruinent le cr?dit de tous leurs confr?res en risquant de les faire passer pour des espions sur leur terrain. Cette inqui?tude fait directement ?cho ? une exp?rience partag?e par tous les anthropologues?: se distinguant par une curiosit? insatiable et la manie de noter tout ce qu’ils voient et entendent, les anthropologues commencent toujours par attirer la m?fiance des populations parmi lesquelles ils travaillent. Tout apprenti anthropologue doit ainsi apprendre ? surmonter le malaise d’?tre per?u, mais souvent aussi de se percevoir soi-m?me, comme un espion. C’est sans doute pour cette raison que l’argument a pu prendre une telle importance dans le d?bat contre les anthropologues embarqu?s et les programmes de collaboration avec les agences du renseignement. Comme le note Marshall Sahlins dans une?lettre ouverte?adress?e au?New York Times, il y a toutefois quelque ind?cence ? critiquer les anthropologues embarqu?s sur la base d’un int?r?t corporatiste finalement assez ?go?ste. Poser le probl?me purement en termes corporatistes ou m?me d?ontologiques n’est selon lui qu’une (mauvaise) fa?on d’esquiver le v?ritable enjeu qui est politique?: les anthropologues embarqu?s sont les complices volontaires d’un imp?rialisme culturel cherchant ? imposer les valeurs am?ricaines ? des ??populations qui ont su depuis longtemps conserver leurs propres modes de vie??. Sahlins contribue ainsi, lui aussi, ? culturaliser le conflit, mais d’une mani?re sensiblement diff?rente de celle des partisans du HTS. Sous couvert de permettre aux militaires am?ricains d’adopter le point de vue des cultures locales, les anthropologues seraient en fait l? pour les aider ? forcer les populations locales ? adopter le point de vue de la culture am?ricaine.

En d?finitive, loin de se r?sumer ? une question d’?thique professionnelle, comme le pensent pourtant certains protagonistes (z?lateurs comme critiques), la controverse des anthropologues embarqu?s engage n?cessairement en filigrane des prises de position concernant la l?gitimit? de la guerre en Irak et la politique ?trang?re am?ricaine. C’est pourquoi le probl?me se pose en r?alit? diff?remment dans la situation actuelle que lors de la Seconde Guerre mondiale. Il ne s’agit pas d’une question technique de?jus in belloque l’on pourrait trancher?in abstracto, mais bien d’une question politique de?jus ad bellum?elle-m?me prise dans le nouveau contexte g?opolitique post 11-septembre.

Julien Bonhomme

 

Julien Bonhomme

Notes

(1) David Rohde, ??Army Enlists Anthropology in War Zones??,?New York Times, 5 octobre 2007. Voir ?galement Kambiz Fattahi, ??US army enlists anthropologists??,?BBC News, 16 octobre 2007.

(2) David H. Price, ??Anthropologists as Spies??,?The Nation, 20 novembre 2000.

(3) Franz Boas, ??Scientists as Spies??,?The Nation, 20 d?cembre 1919.

(4) Dean J. Saitta, ??Higher education and the dangerous professor?: challenges for anthropology??,Anthropology Today, 2006, 22(4), pp.1-3.

(5) ??CIA seeks anthropologists??,?Anthropology Today, 2004, 20(4), p.29.

(6) Phil Baty, ??CIA outrages UK academics by planting spies in classroom??,?The Times Higher Education Supplement, 3 juin 2005.

(7) Seymour M. Hersh, ??The Gray Zone. How a secret Pentagon program came to Abu Ghraib??,?The New Yorker, 24 mai 2004.

(8) Roberto J. Gonz?lez, ??Patai and Abu Ghraib??,?Anthropology Today, 2007, 23(5), p.23.

(9) Matthew B. Stannard, ??Montgomery McFate’s Mission. Can one anthropologist possibly steer the course in Iraq????,?The San Francisco Chronicle, 29 avril 2007. Voir aussi Montgomery McFate, ??Burning bridges or burning heretics????,?Anthropology Today, 2007, 23(3), p.21.

(10) Pour un examen critique du manuel par un anthropologue hostile au HTS, cf. Roberto J. Gonz?lez, ??Towards mercenary anthropology?? The new US Army counterinsurgency manual FM 3-24 and the military-anthropology complex??,?Anthropology Today, 2007, 23(3), pp.14-19.

(11) David Kilcullen, ??Ethics, politics and non-state warfare??, Anthropology Today, 2007, 23(3), p.20. Voir aussi George Packer, ??Knowing the enemy. Can social scientists redefine the « war on terror »????,The New Yorker, 18 d?cembre 2006.

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