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Guendalina, mon n?amour?

 

 

Mon enfance a ?t? parsem?e de f?ves au lard, de beurre pommes de terres au lard, de sardines qui faisaient grincer le nez, et d?un pain des pauvre, sans levain, pr?t en cinq minutes.

Je me souviens tr?s bien?: c??tait en automne, et ? chaque fois que je revenais de l??cole, c??tait toujours le m?me menu. Je me gavais. Les ados ont besoin d?un ??surplus?? pour d?velopper leur squelette, leurs muscles. J?en ai connus qui avaient les jambes tellement longues qu?ils ont d? s?en faire scier un bout pour devenir ??normaux??.

Plus tard, proustien, j?ai associ? les f?ves au lard avec ?gaz de schiste? J?avais de la richesse l? o? personne n?avait pens??

Mon p?re, en ch?mage, fabriquait sa boisson ?nergisante que l?on vend aujourd?hui sous le sot de l??tat?: de l?alcool maison.? Mais pendant cet automne-l?, pendant que les feuilles tombaient, il e?t une accalmie dans sa soif, comme si la terre avait aval? toute l?eau de son corps pour l?hiver.

Nous ?tions tellement pauvres que ma m?re me fabriquait mes v?tements. Mes pantalons n??taient jamais pareils aux autres.

Heureusement, pas loin, il y avait le fleuve Saint-Laurent. Alors, j?allais de temps en temps p?cher la loche, un poisson d?daign? par la gente snobinarde. Mais vint un mets fin que je d?testais?: l?anguille. ? profusion. Il fallait se lever t?t le matin et la saisir dans la boue, elle qui dormait, la saisissant par des pinces ?normes.

Heureusement, le soir, mon p?re et moi, regardions la t?l? sur un bureau artisanal, une ?mission nomm?e ??Cin?philes??. C?est ? ce moment que je sentis les effets des f?ves au lard et de l?anguille. Je suis tomb? amoureux d?une italienne dans un film o? l?amour r?gnait?:?Guendalina?.

M?lang?e ? mes hormones d?ados, de f?ves au lard, de pauvret?, du parfum italien avec ses stigmates de passion, j??tais un fan fini?: ?En r?ve, j?allais vers le grand fleuve, et je hurlais?: Gueeeendaaaaaaaaaaaaaaalinaaaaaaaaaaaaaaa!

Comme chantais Charlebois?:

Pas de r?ponse

Faut que j?d?fonce

Un grand pas pour l?humanit?, un petit pas pour moi?.

Pour conqu?rir le monde, je devais ?tre comme ??eux???: manger des mets que je n?arrivais pas ? prononcer et acqu?rir une culture pour pouvoir parler, m?exprimer, et, en ?crivant, m?acheter des pantalons qui ?taient comme les autres.

D?une pierre, deux cous?

Le cou m?a rallong?, et la culture m?a l?vit?. Gr?ce au Canada, au Qu?bec, qui avait enfin d?cid? de donner ? la pl?be des lettres de noblesse.

Ils appelaient cela, l??ducation.

Nous dev?nmes si ?duqu?s que nous pouvions parler en pass? simple. Pour certain, ce fut le monde des math?matiques.

Peu importe. J?y rencontrai dans ma fine couche de culture ??classique?? des auteurs ?tonnants, et des Guendalina surprenantes. Il y en avait partout?: de la petite blonde rondelette jusqu?? la grande efflanqu?e noire, je transpirais de partout? M?me du cerveau. Car c?est en lisant Sartre, Camus, discutant philosophie apr?s les cours, portant le m?me pantalon, mangeant les dimanches du poulet aux normes hommes, ? citation de Ferrat -, j?entrai dans la brousse des snobs.

Bizarrement, ?Zola m?impressionna. D?autant que l?universit? d??Ottawa avait fait venir de Paris une dame sp?cialiste de l??uvre de Zola.

Le probl?me est que je me mis ? porter des jeans? En fait, j?en avais trois paires. Et quand, ? la caf?t?ria, je vis se promener ces futurs dirigeants, cravat?s, je n?arrivais pas ? dig?rer mon repas.

Apr?s avoir achet? la culture des ?tats, celle qui fournit du pareil, je finit par comprendre le g?nie de ma m?re?: la culotte, on la fabrique. Mon p?re, lui, avait voulu que je fusse avocat? Il y voyait l? une savantissime ?cr?ature cherchant le pouvoir et parlant devant une foule pour tenter de convaincre tout le monde que le coupable est innocent et que l?innocent est coupable? Pourvu que ?a paye.

Je me mis ? la po?sie.

En l?espace de trois ou quatre ans, j?avais fait des progr?s ?normes. J?avais toutefois d?velopp? une d?pendance en tentant de manger comme ??heux??, de boire du vin rouge, comme ??heux??, de me v?tir comme ??heux??, et de ne pas devenir riche et puissant comme ??heux??.

J?ai tout essay??: les citations, les grands livres, la bouffe, les v?tements, et la carri?re. C??tait la pire des choses qui ??puissait?? m?arriver et, surtout, me river.

Pas question.

Plus j?avalais, plus je d?glutinais.

Pour me lib?rer, j??crivis alors un po?me?: ??Na?tre et n?avoir??? J?ai d? le perdre.

La transformation ?

Je me suis lire des romans populaires, ? travailler, comme tout le monde, mais ?? non pas abandonner mon ?go?: il suffisait de le contr?ler. On cherche son image ? travers les yeux des autres alors qu?on l’a ?en soi.

C?est l?, ?galement, que j?ai compris que ma m?re ?tait une artiste, que mon p?re ?tait un artiste ? lui qui jouait du violon au coin de la rue de sa chambre -, et que ce qu?il reste apr?s cette vie est une ?me d?pouill?e avec un paire de culottes pas comme les autres.

Apr?s un demi-si?cle, et des poussi?res ? en faire un bon tas de compost, j?ai compris que mon corps n??tait qu?un vaisseau.

Pour ?largir mon ?uvre, j?ai d?cid? de fonder un mouvement?: Les SA. Snobs anonymes.

Les rencontres auront lieu dans des endroits diff?rents du monde, ou par la toile.

Il n?y a pas de vaccins pour les snobs. Il faut s?injecter du jus de snobs et r?fl?chir un peu.

Ce n?est pas la richesse qui nous enrichit, mais la pauvret? sans la mis?re.

La pauvret? se partage, car on a tous un peu quelque chose, mais la mis?re, elle s?accumule, parce que les riches sont pr?ts ? arracher votre peau pour se nourrir.

Le menu

De temps en temps, j?ai des rechutes. Je mange pour faire plaisir aux gens des mets? ?trangers. J?ai probablement ?un Alien dans le ventre? Comme dans le film.

Je lis des livres encore un peu trop blanchis par l??tat.

Mais je me soigne?

Moi, XX, je suis snob, mais je le sais?

Il reste Guendalina. Je viens de retrouver ce vieux film en langue italienne. Je n?y comprends presque rien. Probablement que le visage de l?amour n?a pas de langue, ni de culture.

Je retourne ? Guendalina et aux f?ves au lard? Les r?ties au beurre d?arachide?

 

Et je porte toujours les m?mes v?tements?

L?humain est probablement le singe le plus stupide?: il pense qu?en mangeant des bananes il deviendra? comme le singe.

 

 

Ga?tan Pelletier

12 octobre 2012

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