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Griezmann a-t-il commis un acte raciste ?

Lors d’une fête privée entre amis sur le thème des « Années 80 », Antoine Griezmann s’est récemment déguisé en Harlem Globetrotter en revêtant une tenue des célèbres basketteurs américains. Pour parfaire le déguisement, le footballeur s’est en outre coiffé d’une perruque afro et grimé en noir. En agissant ainsi, Griezmann a-t-il commis un acte raciste ? A-t-il en outre eu raison de retirer la vidéo des réseaux Instagram et Twitter où elle avait été postée ?

Depuis la semaine dernière, ces questions n’ont pas manqué de susciter de multiples réactions, tant chez les usagers lambda du web que sur les sites des blogueurs et des éditorialistes. Avec des tonalités très différentes entre ceux qui, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, ont condamné fermement, et parfois avec virulence, le comportement du footballeur, et ceux qui, au contraire, ont volé au secours d’Antoine Griezmann, ici pour dénoncer la censure dont il a été l’objet, là pour souligner le caractère anodin de ce déguisement.

Parmi les accusateurs figurent notamment l’universitaire Louis-Georges Tin, président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), et l’ancien ministre Jacques Toubon, défenseur des Droits depuis l’été 2014. « C’est incontestablement un acte raciste », a affirmé le premier dans plusieurs médias, sans chercher à nuancer son opinion. Un propos confirmé par le second, fort de sa légitimité de gardien des règles du savoir-vivre en communauté : « Nul n’ignore que le fait de se grimer en noir renvoie à une vision péjorative et humiliante des personnes noires ».

 

En l’occurrence, les deux hommes se réfèrent au blackface, une pratique née aux États-Unis au temps de l’esclavage et popularisée dans la première moitié du 19e siècle par les Minstrel shows et par un certain Thomas « Daddy » Rice dont la notoriété s’est construite sur le Jump Jim Crow, une danse grotesque visant à faire rire les Blancs en ridiculisant les Noirs. Aux USA, et à un degré moindre en Europe, le blackface était pratiqué par des « artistes » blancs grimés qui se produisaient dans des spectacles destinés à se moquer des Noirs en s’appuyant sur des stéréotypes comportementaux manifestement dictés par une idéologie raciste. Les spectacles ou numéros de ce genre, de moins en moins nombreux au fil du temps, ont totalement disparu dans la première moitié du 20e siècle.

Si le souvenir de ces prestations « artistiques » choquantes reste relativement ancré dans la mémoire collective aux États-Unis – où les tensions raciales n’ont jamais été totalement éradiquées malgré les lois sur les Droits civiques –, très peu de gens sont en France au courant de ces pratiques du passé depuis longtemps révolues dans notre pays. Et Antoine Griezmann lui-même est probablement tombé des nues en découvrant les remous provoqués sur les réseaux sociaux par son innocente mise en scène.

Dès lors, faire au footballeur un procès d’intention en le taxant de « racisme » au motif qu’il s’est grimé en noir et coiffé d’une perruque afro est parfaitement ridicule, n’en déplaise à MM. Tin et Toubon que l’on a connus mieux inspirés, et dont la prise de parole est nettement plus légitime lorsqu’ils dénoncent les véritables actes de racisme que l’on peut malheureusement constater dans la société française. À cet égard, l’accusation de mutisme adressée par le président du CRAN aux dirigeants de la FFF (Fédération française de football) et à la ministre des Sports Laura Flessel est totalement déplacée, ni les responsables fédéraux, ni la ministre n’ayant le moindre reproche objectif à faire à Griezmann.

Car de quoi parle-ton dans cette affaire de nature picrocholine ? D’un jeune sportif passionné de basket qui, pour illustrer une soirée sur le thème des « Années 80 », choisit un déguisement qui lui permet de coller au thème tout en rendant hommage aux surdoués qu’étaient les Harlem Globetrotters, ces géants noirs dont les prestations attiraient à l’époque les foules dans les salles où ils se produisaient. Or, c’est un fait, les Harlem Globetrotters, nés de la ségrégation dont étaient victimes les basketteurs « de couleur » – ils ont longtemps été cantonnés dans la Negro American Legion League – étaient tous noirs, au point que leur emblème représente un ballon qui tourne sur… l’index d’une main noire !

C’est donc pour coller au plus près à la réalité qu’Antoine Griezmann a choisi de se grimer, et en aucune manière par condescendance ou par racisme inconscient à l’égard des Noirs. Gageons d’ailleurs que si, fasciné par les romans de Walter Scott, il avait choisi de se mettre dans la peau d’un chef de clan écossais, il aurait revêtu kilt et calot issus du même tartan quadrillé et se serait affublé d’une belle perruque rousse complétée par une moustache assortie. Stéréotype ? Certes ! Mais qui ne s’est jamais appuyé sur un stéréotype de ce genre pour se déguiser soi-même ou pour déguiser ses enfants à l’occasion d’une fête scolaire de fin d’année ou d’une kermesse ? Et qui s’est offusqué, lors de la mise en place d’une crèche vivante enfantine, de voir faute d’un enfant noir un enfant blanc grimé en noir pour figurer le roi mage Balthazar ?

Il est des cas où les accusations de racisme relèvent de la pure sottise, fussent-elles émises par des personnalités comme Louis-Georges Tin ou Jacques Toubon. Un avis que partagent de nombreux sportifs, artistes et intellectuels qui n’ont pas hésité à dénoncer, ici une censure, là une dictature de le bien-pensance dévoyée. Djibril Cissé se montre à cet égard très sévère dans une éloquente vidéo postée sur Youtube (lien) : « Dire qu’Antoine Griezmann est raciste est ʺune belle connerieʺ », affirme l’ancien international avant d’ajouter « Regardez avec qui il traîne, regardez ses « stories« , regardez son Instagram. Un de ses meilleurs potes est black, il traîne tout le temps avec Paul Pogba ».

Qu’ajouter à cela ? Sinon que des précédents en matière de blackface ont été bien loin de susciter des réactions aussi négatives. Parmi eux : en 1973, Louis de Funès dans Les aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury ; en 1976, Coluche pour un enregistrement du Schmilblick ; en 2008, Valérie Lemercier dans Agathe Cléry, un film « antiraciste » d’Étienne Chatiliez.

En conclusion : non, Antoine Griezmann n’a pas commis un acte raciste. Et si l’on peut comprendre qu’il ait – de sa propre initiative ou à la demande des dirigeants de la fédération – retiré sa vidéo des réseaux Instagram et Twitter pour éteindre les polémiques, on ne peut que le regretter car cela renforce le poids des censeurs dans une société qui, d’année en année, devient toujours plus étouffante !

Commentaires

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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6 Commentaire

  1. avatar

    Fergus, ne vous perdez pas dans ces épiphénomènes montées en boucle par des pseudo-informateurs qui n’ont rien d’autre ce jour là que de monter en épingle une affaire idiote et par des TITRES attirants pour obtenir des « clics » sur leur site de m…

    il y a plus important que cela…

    l’article monté en épingle l’a été ici dans le Monde par ce genre de journaliste :
    http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/18/le-blackface-une-pratique-raciste-encore-presentee-comme-humoristique-en-france_5231575_3224.html

    visiblement elle ne connait pas les origines du Blues où on a fait la même chose… historiquement c’est la première référence à citer mais son absence de culture sur le sujet est FLAGRANT.

    référence

    http://journals.openedition.org/transatlantica/6553

    phrase cl&

    « Il sera ainsi question des performances de race à l’œuvre lorsque des artistes blancs comme Elvis Presley ou Mick Jagger ont porté un masque blackface, « empruntant » des signes à la tradition africaine-américaine. »…

    regardez plutôt ce qu’elle a écrit d’autre :

    http://www.lemonde.fr/journaliste/cecile-bouanchaud/

    la bouffe, l’écriture inclusive et la coke au boulot…

    ca ne pèse pas très lourd comme sujets…

    ailleurs ça donne ça : une toute autre orientation il semble…

    http://www.lemonde.fr/journaliste/cecile-bouanchaud/

    perso, je la trouve en tout cas constamment à la REMORQUE de l’actualité et là encore l’article sur Griezman est dans la même lignée….

    il semble que les petits nouveaux du journalisme sont oublié que leurs fondamentaux est la RECHERCHE de l’info et non la recopie de ce que d’autres ont déjà traité. Là, je trouve que ça fait beaucoup… d’absence de recherche véritable, et de CULTURE surtout. Comment ignorer les ménestrels à la face bouchonnée en parlant de ça ?

    on a donné une ampleur trop grande à une affaire que le premier intéressé a lui-même taxée de connerie. Il ne l’est certainement pas, raciste, à jouer avec toute une flopée de joueurs d’origine différentes depuis des années, et lui faire un tel procès d’intention me semble typique de cette presse prête à monter en épingle un truc qui ne présente aucun intérêt en fait.

    le net fonctionne avec des choses simples : un titre hyper accrocheur et des articles creux

    les gamins eux se content de ce qu’ils apprennent encore après via You Tube ou Instagram ou Facebook : on est loin, très loin de l’INFORMATION et de la CULTURE..

    pourtant, tout est là sur le net à qui sait dénicher cette information… à condition de savoir trier et de comparer : ce à quoi devrait se consacrer l’éducation nationale en priorité…

    un gamin qui aurait su l’existence d’une tradition musicale, même raciste, se serait gaussé de cette pale imitation de footballeur. Alors que là ça va tourner en boucle avec des immitateurs de mauvais goût « pour faire comme Griezman »… et ça ça sera déplorable !

  2. avatar

    Bonjour, Ghostofmomo

    Je partage très largement votre commentaire sous ses différents aspects. Et si j’ai réagi, c’est en fonction de propos entendus ici et là, et formulés sans le moindre recul ni la plus petite culture de ce qu’ont été les rapports entre les communautés blanche et noire aux Etats-Unis.

    Ce qui ne m’empêche pas de penser que cette affaire n’en est pas une, et c’est pourquoi j’ai usé du mot « picrocholine » dans l’article.

    Merci pour vos liens édifiants à bien des égards.

  3. avatar

    picrocholine

    joli mot qui démontre votre sagacité devenue légendaire sur le net, Fergus.

    Toujours un plaisir de vous lire ici… si je puis vous permettre un conseil, faites comme moi et ne mêlez plus stp votre signature à un site infesté par l’extrême droite et une absence criante de modération qui a laissé entrer les loups dans la bergerie malgré mes multiples appels à ne pas les laisser faire… vous êtes bien mieux ici avec des lecteurs qui vous suivent bien mieux et se délectent régulièrement de votre prose.

    • avatar

      @ ghostofmomo

      C’est très gentil de votre part, et je suis sincèrement touché même si je pense que vous surestimez mon rôle sur le net.

      Vous avez évidemment raison pour ce qui concerne AgoraVox dont je suis navré d’avoir observé la déliquescence et, comme vous le soulignez, les carences de modération. C’est pourquoi j’ai moi aussi envisagé d’arrêter d’y produire mes articles et mes commentaires.

      Je ne l’ai pourtant pas fait jusque-là, non parce que je cherche une audience – j’écris avant tout pour fixer mes propres idées et me contraindre à approfondir des sujets que je ne maîtrise pas suffisamment -, mais parce qu’il y a encore quelques auteurs que j’apprécie, et pour ne pas abandonner le terrain aux extrémistes et aux radicaux sectaires.

      Mais peut-être serai-je amené à faire évoluer cette position dans les mois à venir tant les trollages malveillants et mensongers sont parfois pesants…

      Bien à vous !

  4. avatar

    Vos arguments sont mauvais :

    -Vous parlez des tensions raciales aux USA en oubliant que celles-ci existent également en France

    -l’expression taxer de racisme ne veut rien dire, est-ce que Griezmann à dû payer pour son grimage ?

    -les comparaison entre noirs et écossais ca fonctionne pas très bien historiquement pour mille différentes raisons.

    -Vous parlez d’intellectuels allant dans votre sens, donnez moi un nom à part Djbril Cissé qui ne sait pas faire la différence entre noir et black ?

    -Votre dernier argument est un des plus mauvais. Ce n’est pas parce que vous n’écoutez les critiques venant des communautés noires qu’elles n’existent pas. Je me souviens très bien des critiques à l’encontre du film de Valérie Lemercier. Pour Rabbi Jacob dans les années 1970 tout le monde n’avait pas l’opportunité de se faire entendre.

    • avatar

      Bonjour, Gad

      Les tensions qui existent en France, même si elles existent ici et là, n’ont rien à voir avec celles qui continuent de se manifester dans les états du Sud outre-Atlantique. Pour avoir été éducateur de jeunes footballeurs et avoir pas mal circulé dans les communes de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, j’en sais quelque chose, non sans reconnaitre que les choses se sont dégradées depuis dans les cités les plus délaissées par les pouvoirs publics.

      Je ne comprends pas votre 2e phrase.

      Que vous rejetiez la comparaison Noirs / Ecossais s’entend : ce n’est affectivement pas tout à fait de même nature, même si dans les deux cas, on fait appel à des stéréotypes. En revanche, voir des gamins ou des adultes grimés en noir pour représenter Balthazar dans une crèche vivante est bien de même nature que le déguisement de Griezmann, sans la moindre connotation raciste (comme l’a souligné Djibrill Cissé).

      Je ne comprends pas non plus votre 4e point sur la différence entre « Noir » et « Black », ces deux mots étant utilisés tant par des Blancs que par des Noirs, parfois dans un contexte raciste, le plus souvent sans la moindre arrière-pensée négative.

      Enfin, sur le dernier point, sachez qu’au moment de Rabbi Jacob, je jouais dans une équipe de football composée exclusivement d’Antillais, moi excepté : j’étais le seul Blanc de l’équipe ! Or, il se trouve que je me souviens très bien des discussions que j’ai entendues sur ce film que plusieurs de mes coéquipiers ont vu sans que cela ne les choque en aucune manière, pas plus d’ailleurs que mes amis juifs (dont l’un est figurant dans le film) ne se sont offusqués de la farce induite par ce rabbin de pacotille. En revanche, oui, j’ai entendu quelques critiques sur le film de Chatiliez, mais moins pour dénoncer le grimage de Lemercier que pour souligner la médiocrité de cet opus dont la finalité antiraciste est d’ailleurs reconnue, sauf par les intégristes du Cran !