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Gr?goire Chamayou, entretien

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Dans son livre Les chasses ? l?homme, le philosophe Gr?goire Chamayou se penche sur l?histoire de la violence du pouvoir sur ceux qu?il estime ind?sirables. Des esclaves, aux Juifs, jusqu?aux sans-papiers ou aux Roms, il rel?ve que cette forme de pr?dation des dominants s?appuie davantage sur des structures sociales ?tablies que sur un racisme ordinaire. Un ?clairage pr?cieux sur le r?le de l??tat et son rapport ? l?exclusion.? Bastamag

BIO EXPRESS Gr?goire Chamayou

Agr?g? de philosophie et chercheur ? l?institut Max-Planck ? Berlin, il a r?cemment publi? Les Corps vils ? Exp?rimenter sur les ?tres humains aux XVIIIe et XIXe si?cles (La D?couverte). Sp?cialiste de Kant, Foucault?, il a ?crit sa th?se sous la direction de Dominique Lecourt. Il s?occupe de la maison d??dition Zones, centr? sur la contre-culture, l?activisme et les nouvelles formes de contestation.

Traqu?s, poursuivis, captur?s, tu?s, les hommes se font chasser depuis l?Antiquit?, ?crivez-vous dans Les Chasses ? l?homme.

La chasse ? l?homme n?est pas une m?taphore. Dans l?Antiquit?, on capture en leur faisant la guerre des populations enti?res qu?on transforme en esclaves. Aristote a th?oris? cette forme de guerre-chasse : les barbares, n?s pour ob?ir, sont proies par nature. L?Eglise, elle, officiellement, ne capture pas ses sujets : elle pr?sente son pouvoir comme celui d?un pasteur qui guide son troupeau et en prend soin. Mais elle m?ne alors des chasses d?exclusion (aux h?r?tiques, aux sorci?res?) qui s??noncent paradoxalement au nom d?un imp?ratif de protection : on extirpe la brebis galeuse pour ?viter la contagion du troupeau. Ce sont les deux formes classiques : chasse-capture et chasse-expulsion. Mon projet ?tait de relire l?histoire de la philosophie politique en partant de cette id?e centrale : tout rapport de domination pr?suppose un rapport de pr?dation. Foucault, en faisant la g?n?alogie du ?pouvoir pastoral?, a montr? que l?Occident a largement consid?r? la politique comme une affaire de bergerie ; j?ai essay? de montrer qu?on la voit aussi comme une affaire de chasse.

A partir de quels moments s?est d?ploy?e cette id?ologie de la chasse ?

Le moment historique crucial, au seuil de l??poque moderne, correspond ? ce que Marx a appel? la ?phase d?accumulation primitive du capital?, vaste mouvement d?appropriation ?conomique par l?ultraviolence : conqu?te de l?Am?rique et chasse aux Indiens, traite transatlantique et chasse aux peaux noires. Pour justifier la chasse aux Indiens, on a pris le pr?texte de leurs m?urs : l?anthropophagie ?tant contraire ? la loi naturelle, ils sont exclus de l?humanit?. Ce discours de la guerre imp?riale ?labor? par Sep?lveda et Bacon contre des peuples r?put?s ?ennemis de l?humanit?? n?est pas tout ? fait mort. Relisez les discours de Bush appelant ? la chasse ? l?homme dans les grottes d?Afghanistan? Les marchands d?esclaves europ?ens, eux, en m?me temps qu?ils d?l?guaient ? des interm?diaires locaux les t?ches de la capture, rejetaient sur les N?gres la responsabilit? de leur asservissement.

A partir de quand les institutions ?tatiques, police en t?te, ont-elles monopolis? ce pouvoir de chasse ?

Au XVIIe si?cle, les Etats europ?ens se lancent dans de vastes chasses aux pauvres pour les enfermer et les dresser au travail. C?est la naissance de la police comme bras chasseur de l?Etat. Cela ne va pas sans r?sistances, avec des ?meutes populaires contre les chasse-gueux. Bien s?r, ce n?est pas en enfermant les pauvres qu?on fait dispara?tre la pauvret? ? ?a la rend seulement invisible. Le point important, c?est que le dispositif traque-enfermement na?t hors du contexte judiciaire. Alors qu?on nous pr?sente la police comme l?incarnation de la loi, elle est d?abord tout autre chose. L?id?e qu?un flic, pour ?tre flic, doit m?priser le droit qui lui fait obstacle ? le syndrome inspecteur Harry ? n?est pas n?e du cerveau des sc?naristes : c?est une tension structurelle. La police ne fonctionne pas au respect de la loi ? ce n?est pas l? sa motivation principale ? mais au plaisir de la traque. Aujourd?hui, les policiers de la BAC ne disent pas autre chose : ?Nous sommes des chasseurs.?

Comment d?finir le chasseur lorsque sa proie appartient ? la m?me communaut? humaine que lui ? Sur quel m?canisme repose son plaisir, son excitation animale ?

L?excitation supr?me, c?est de chasser des ?tres dont on sait qu?ils sont des hommes et non des b?tes. Balzac l?a ?crit : ?La chasse ? l?homme est sup?rieure ? l?autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux.? C?est pour cela qu?elle procure les ?motions les plus intenses : elle confronte des intelligences de m?me nature. Pour le chasseur, le d?fi est pr?cis?ment d?effacer cette distance entre l?homme et l?animal, en pla?ant l?homme dans la position du gibier. Mais on n?est jamais ? l?abri d?un retournement. Les proies, parfois, se rassemblent et se font chasseurs ? leur tour. Ce qu?indique le titre original du film Les Chasses du comte Zaroff, ?The Most Dangerous Game? : si la chasse ? l?homme est le jeu le plus dangereux, c?est parce que l?homme reste le plus redoutable des gibiers.

La politique men?e contre les ?trangers en situation irr?guli?re s?inscrit-elle dans cette histoire de la chasse ? l?homme ?

Pour atteindre les objectifs d?expulsion chiffr?s, la police ne peut plus se contenter d?arrestations au hasard : elle doit mener une po?litique de chasse active. Eric Besson est le ministre des rafles et la x?nophobie d?Etat tue. On se souvient de cette Chinoise qui se jette de sa fen?tre ? Belleville pour fuir une descente de police ou de cet enfant qui fait une chute ? Amiens, depuis un balcon, pour ?chapper ? une arrestation. Priv?s de droits, les sans-papiers repr?sentent les proscrits modernes, expos?s sans protection ? la pr?dation du march? du travail. En contexte de crise, la x?nophobie d?Etat peut s?accompagner de ce qu?Elias Canetti appelait des ?chasses de meute?. R?cemment, en Italie, des habitants de la ville de Rosarno ont attaqu? des travailleurs immigr?s, armes au poing. En 1848, alors que la r?volution l?emportait ? Paris, on a assist? aux premiers ph?nom?nes spontan?s de chasse ? l??tranger. Des travailleurs immigr?s allemands avaient ?crit ceci : ?Il y a en outre beaucoup de r?flexions ? faire sur cette chasse aux ouvriers ?trangers ; mais nous n?ajouterons que ceci : il est n?cessaire que les ouvriers, les prol?taires de tous les pays se reconnaissent comme fr?res, c?est-?-dire (?) tous et partout solidaires contre les exploiteurs.?

Les Chasses ? l?homme (La Fabrique ?ditions), 247 pages, 13 ?

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