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Gregg Allman, retour à Rose Hill

La mauvaise nouvelle que l’on attendait, hélas est tombée hier soir.  Rongé par l’abus d’héroïne, le foie (pourtant transplanté en 2010) de Gregg Allman a cédé.  Peu de temps après son génial batteur, qui se serait suicidé pour éviter l’affront de la ruine financière, le groupe mythique vient de disparaître définitivement, laissant derrière lui un phénomène musical inédit.  Car, l’air de rien, le groupe des frères Allman, il y a quelques années (plus de 40 ans aujourd’hui !!!) avait sérieusement bousculé la musique de plusieurs manières, en créant une tonalité hors du temps et véritablement sans frontières, touchant en même temps à un sud profond dont on connaît les habitudes raciales, pour interpréter un blues innovant puisé chez les noirs, en flirtant aussi avec le jazz, interprété par des musiciens aguerris.  Une synthèse musicale particulièrement réussie, portée par les deux frères talentueux, Duane, l’aîné, qui avait écœuré son cadet à la guitare au point de lui faire apprendre le piano à la place, ce dernier devenant de fait le vocaliste hautement reconnaissable du groupe sans oublier le remplaçant étonnant, une fois Duane trop vite disparu, Dicky Betts, qui s’était très vite glissé dans le moule du groupe au point de jouer à l’identique de celui qu’il remplaçait.  Un groupe maudit, aussi, puisque marqué à la fois par les décès accidentels et l’abus de drogues.  Mais un groupe qui ne m’a personnellement jamais quitté depuis 1971 : en apprenant la mort de Gregg Allman, j’ai en effet pu re-compter le nombre d’albums que je possède chez moi des Allman Brothers :  en  comptant les « remastérisés, les bootlegs et les albums solos (car je suis aussi Hifiste à mes heures, je suis arrivé au chiffre effarant je l’avoue de… 138 Lps ou CDs).  Quand on aime on ne compte pas, c’est bien connu !  C’est pourquoi aussi j’estime pouvoir vous parler aujourd’hui de son importance, à mes yeux.  Jamais un groupe de musique ne m’a fait le même effet.  A en devenir dingue, dirons certains :  hier soir, on ressortait les interviews du leader disparu, qui quoique non croyant, parlait de la présence de son frangin auprès de lui.  Sans prétendre à la même singularité, j’avoue que quelques notes de la guitare de Duane ou quelques vocalises de Gregg me font le même effet :  ces deux-là ont failli en finir avec mon athéisme profond… car il faut bien en convenir :  j’ai chez moi en effet des fantômes venus de Macon qui sortent régulièrement de mes petites enceintes Dali !!!

Tout a commencé en quelque sorte au cimetière, pour Allman Brothers, et c’est bien là le plus surprenant : pour une musique « habitée », il faut des fantômes de présents !!! C’est à la fois une superbe et dérangeante photo prise en 1980 qui nous le disait déjà : deux tombes, côte à côte, situées dans le cimetière de Rose Hill, à Macon, en Georgie, un cimetière qui date de 1840.  Un lieu devenu endroit de libations pour une jeunesse un peu perdue. Dans les années 80; on y venait en effet s’y droguer ou boire et c’est ce que décrivait alors un étonnant article de Rolling Stone, photo à l’appui : « lorsque l’Allman Brothers Band s’est d’abord déplacé à Macon, en Géorgie, après avoir signé avec Capricorn Records en 1969, les membres se retrouvaient souvent à faire des promenades du soir dans le calme frais du cimetière Rose Hill près de leur maison communale. Parfois, Dickey Betts prenait une guitare acoustique et écrivait des chansons. » En fait, la plupart des chansons du premier album. Altman Brothers Band ont été écrites à Rose Hill, » a dit un ancien tourneur. Le plus célèbre d’entre eux est « En mémoire de Helisabeth Reed », dont la tombe centenaire  se trouve à seulement 150 pas de l’endroit où Duane Allman et Berry Oakley sont enterrés. Duane Allman, maître de la guitare slide et du bottleneck, est décédé le 29 octobre 1971, peu de temps après avoir quitté la maison du bassiste Oakley sur sa moto. Lorsque Allman a fait une embardée pour éviter un camion, sa moto s’est renversée, le traînant près de cinquante pieds. Berry Oakley a été tué un an et deux semaines plus tard, à trois pâtés de maisons seulement, du lieu de l’accident mortel de Allman, quand sa moto a percuté un bus de Macon. Malgré la perte des deux membres du groupe, les Allman Brothers sont restés ensemble dans la plupart des années soixante-dix; en fait, les tragédies semblaient renforcer la légende du groupe.  Aujourd’hui, les visiteurs qui arrivent à Rose Hill assez tôt le matin, avant que les gardiens n’arrivent, peuvent souvent trouver des médiators ou des joints abandonnés sur les dalles de marbre – des traces laissées par les fans au lieu de fleurs ». Toute l’histoire d’Allman Brothers est là : l’endroit où les membres du groupe aimaient se retrouver loin de la fureur des villes pour y boire, fumer et composer était un cimetière, et l’une de ses tombes centenaire d’une inconnue, (ici à droite) deviendrait un de ses plus grands succès commerciaux avant même que deux de ses membres y soient enterrés… en attendant le troisième, en l’occurrence celui disparu hier.  Avouez que c’est plutôt rare ou incongru, en tout cas, comme l’est leur musique, surprenante à plus d’un titre… A noter que si l’aîné des deux Allman s’était orienté vers l’orgue (donnée par Booker T en personne !), il n’était pas pour autant manchot à la guitare…. (et non !).

Cela fait très longtemps que leur musique m’accompagne.  Mon tout premier contact avec le groupe c’est un double album, enregistré en public, qui est devenu depuis l’un des meilleurs albums rock de tous les temps, selon tous les spécialistes.  Pour des tas de raisons, la principale étant je pense le degré de sophistication des morceaux joués, ainsi que la nature du groupe, bâti autour d’une assise rythmique à deux batteurs, plutôt inédite à l’époque.  Enregistré au célèbre Fillmore East, c’est pour moi l’album absolu, commençant blues, de façon appuyée (seule la version musclée de Taj Mahal sortie en 1969 lui est comparable) par une version de « Statesboro Blues », de Blind Willie McTell… enregistré au départ en 1928 par son auteur (pour comparer c’est ici).  Ils finiront même par le jouer ensemble... D’emblée s’impose l’énergie démentielle du groupe, avec ses batteurs bûcherons qui vont se révéler progressivement de plus en plus en plus subtils, le duo de guitares (la seconde en slide étant celle de Duane) et la voix à la tessiture particulière de bluesman de Gregg, toute teintée de fumée et d’alcool. Pour mieux observer le jeu de batterie double je vous recommande cette version de 1986… dans laquelle « Dangerous » Dan Toler, membre intermittent du groupe ne démérite pas.  On peut aussi y entendre Chuck Leavell, un ravissement pianistique à lui tout seul ( la preuve est ici, fort pédagogique).  Une autre pointure recrutée par le groupe, qui a commis de superbes albums solo dont un double live en Allemagne que je vous recommande.  A partir de ce double LP, c’était emballé et décidé : j’achèterai désormais tout ce que le groupe ferait.  Et croyez-moi à part quelques albums, j’ai rarement été déçu.  Dès le second pour moi, paru en février 1972, (en fait le quatrième de leur discographie) ce serait confirmé, avec un autre double illustré d’une pêche qui va devenir leur emblème (en Georgie c’est en effet ce qu’on produit en agriculture).  Avec des perles, et un chef d’œuvre qui n’est pas de Gregg Altman mais de Diccky Betts, obligé de tenir le groupe à bout de bras en guitare après la mort subite de Duane.  Le morceau de bravoure s’appelle « Whipping Post » (ici en studio), et ça va faire 45 ans que je l’écoute sans jamais m’en être lassé.  Le groupe l’interprétait déjà en 1970, en fait, avec Duane à la guitare solo.  Sa composition, sa richesse en harmonies lyriques demeure des années après toujours aussi emballant.  En 1982, dix ans plus tard, sur scène c’était toujours enthousiasmant.  Comme le sont leurs morceaux de « chauffe », faits de brisures de rythme ou de tentatives de son nouveaux (ceux apportés par Chuck Leavel).  Dicky Betts étant vraiment devenu, je l’ai dit, le double parfait de son prédécesseur.  Pour ceux qui douteraient de l’intemporalité des morceaux, ils peuvent toujours écouter la version de 1994 de Woodstock : ou pourquoi pas celle en 2012 de Devon Allman, digne fils de son père (sa maman étant  Shelley Kay Jefts).  Ça marche aussi quand on change de guitariste, comme ici avec le futur du blues avec… Derek Trucks (neveu d’un des deux batteurs du groupe !) et Warren Haynes (ici avec Bonamassa, autre futur en marche !)…. et toujours Gregg Allman derrière (de son vrai nom Gregory LeNoir Allman) comme capitaine du navire.  Un navire dont la cargaison illicite emportait il est vrai pas mal de choses : la pochette intérieure de Eat a Peach nous apprend que ce ne sont pas non plus des fruits de la région de Macon.  Hallucinant !!!

 

Le son du groupe, c’est un assemblage magique champignonné de plusieurs choses.  Une « alchimie » qui a marché du premier coup nous avait expliqué Butch Trucks ici : les deux batteurs, qui ont eu une influence l’un sur l’autre (« en changeant même mes muscles » disait-il), Jaimoe « jouant façon Max Roach« ), plus jazzy, décrit-il dans la même interview. La base rythmique est en effet là, omniprésente.  Expliqué par Butch (ici à gauche) ça paraît extrêmement simple… cet assemblage d’instruments en patchwork qui se meut de lui-même, une fois lancé, avec des breaks pour relancer le morceau.  La partie rythmique, on a en effet tendance à l’oublier derrière les deux talentueux leaders. Mais la magie d’Allman Brothers c’était aussi ça.  Comme l’expliquait si bien le défunt et regretté Butch, décédé en janvier dernier.  Ce que confirme ici Jaimoe en expliquant l’influence primordiale du jazz dans sa jeunesse (en ajoutant ici sa fascination pour le jeu de Duane, véritablement unique).  Le son du groupe doit aussi à la marque de disques qui l’a repéré et signé : Capricorn Records, créé en 1969 à Macon même par Phil et Alan Walden ainsi que Frank Fente.  Il produira une autre perle, The Marshall Tucker Band, lui aussi à la frontière du Jazz, un autre groupe mythique, Lynyrd Skynyrd, ainsi qu’un groupe encore trop méconnu, Grinderswitch.  Tous devront leur son à la dextérité d’un ingénieur resté hélas dans l’ombre, Gregg Atwill.  Un véritable forçat du son : à cette époque, Capricorn fait tourner 28 jours par mois ces artistes, et tous enregistrent en live… le pauvre !!!

Le groupe va vite développer l’art de fabriquer des morceaux qui restent en tête, tout simplement parce qu’ils sont particulièrement bien écrits : de petits concertos rock, en fait, à bien les écouter.  Dans le genre, on aura tout d’abord « Melissa », apparu dès 1972 sur East A Peach, décidément bien riche album.  Un morceau adaptable au jeu de seules guitares sèches, pour devenir cet autre chef d’œuvre en live… un autre morceau hors du temps ; car rejoué en 2014 avec Jackson Browne en invité il n’a pas pris une ride, à l’entendre (c’est extrait de « All My Friends – Celebrating The Songs And Voice of Gregg Allman« , album à chaudement recommander).  Idem pour sa version sept ans auparavant joué live, en festival, pour le Farm Aid avec comme invité  Dave Matthews).  Le groupe récidivera dans le genre, mais cette fois sans paroles, avec une composition musicale pure sortie en 1973 appelée « Jessica » signée Betts (extrait de l’album  » Brothers and Sisters«  et sorti en 45 tours, ici à gauche), que les plus jeunes connaissent depuis que les trois fêlés de To Gear l’ont choisi comme générique à leurs folies automobiles. Personnellement animant une émission de Radio au thème Country sur une radio de Radio-France, je l’avais choisi comme indicatif, recevant régulièrement invariablement des courriers me demandant la référence du groupe qui le jouait.  Joué par Chuck Leavell, le morceau, joué toujours à deux batteurs, a toujours gardé son charme, avec son pont musical, montée chromatique et la répétition de son  thème (nota sur la pochette, le mignon petit garçon c’est Vaylor Trucks, le fils de Butch Trucks et de sa femme Linda).

Après cette période enrichissante, le groupe, déjà amputé de son guitariste et de son bassiste originaux, va un peu se perdre, dévoré par les problèmes d’addiction à la drogue qui connaîtront un épisode lamentable, avec celui du leader, Gregg Allman, venu témoigner pour éviter la prison contre les propres membres de son groupe, dont Dicky Betts, qui restera des années en froid, et on le comprend, après cet épisode sidérant.  Gregg faisant après la une des tabloïds avec son fugace mariage (9 jours) avec Cher, juste divorcée de Sonny.  La drogue, qui a hanté et dévoré le groupe, au final, Hollywood, qui récupère un peu tout, on le sait, a même réussi à en faire un sujet de film !  C’est en effet Gregg Allman qui joue le rôle du salaud (Will Gaines) dans Rush, sorti en 1991. L’histoire d’un patron de bar dealer d’héroïne surveillé par un agent de la police (Jim Raynor joué par Jason Patric ) devenu par force lui aussi consommateur.  La copine du gars, tué entre temps, lors d’un procès, se rétractera au dernier moment après que le fameux Gaines ait réussi à faire adroitement le geste d’un coup de pistolet, en lui faisant donc peur.  Le film se terminant par l’assassinat du dealer abattu dans sa propre voiture par une main inconnue (que l’on suppose être la fille menacée, appelée Kristen Cates joué par Jennifer Jason Leigh ).  Un film en forme de catharsis, à coup sûr pour lui… sur la bande son, on peut entendre Tears in Heaven d’Eric Clapton, écrit au départ pour son fils décédé lors d’un accident (le groupe le retrouvera sur scène en 2009).  Sa prestation d’acteur, pas si mauvaise que ça pour un premier film, aurait pu lui ouvrir les portes d’autres studios cinématographiques, il semble bien.  Le groupe en capilotade après son départ, Gregg commettra de très bons albums solos durant cette période agitée. Le tout premier, « Laid Back« , très apaisé et plus country, est excellent (superbe version de « These Days »), a été salué par toutes les critiques », le (double) live qui suit est très bien, l’un des suivants, Playin in a Storm, est aussi bon (on oublie au passage celui avec Cher).  « I’m no Angel » est une réussite, « Just Before the Bullets Fly sorti en 1998 contient le titre phare très Rythm and Blues, mais le reste est en retrait.  C’est le suivant, en 1997 que l’on retiendra : « Searching for Simplicity » est une pure merveille, une sorte de testament. « Whipping Post » y est littéralement transfiguré…  « Dark End of the Street » une excellente version,  « I’ve Got News for You » très BB. King, démontre que sa voix était en effet faite pour chanter le blues… comme solos, on peut aussi ajourer les plus récents : l’indispensable « Live, Back to Macon » sorti en 2015, double album particulièrement bien enregistré avec un « Can’t Be Satisfied » qui démontre son sens de la réinterprétation de titre connu.  La palme revenant au magnifique hommage que lui ont rendu ses amis dans « All My Friends », avec un John Hiatt transcendant sur « One Way Out« , le « These Days » de Jackson Browne pure merveille, le « Dreams » joué par le groupe développant son atmosphère si particulière, porté par la voix plus que reconnaissable de Gregg.  Mais la surprise provient d’un autre album « Tribute », qui revisite bien mieux encore tout le répertoire des frères Allman :  Pat Travers jouant une interprétation musclée de « Midnignt Flyer« , Molly Hachett se chargeant d’un superbe « Melissa », Artimus Pyle reprenant de façon fidèle « Blue Sky »…. la palme venant à Roy Rogers et sa version plutôt déjantée de « Jessica », bien suivie par celle, plutôt nerveuse et enjouée de « One Way Out » jouée par un Robben Ford en pleine forme.  La plus belle version étant celle délivrée par Eric Gale, et un batteur à la frappe de caisse claire et au tempo surprenant sur « In Memory of Elisabeth Reed » :  un album qui vous fait comprendre que tous ses morceaux sont désormais des standards du patrimoine musical US (sans oublier l’association Commander Cody – Sonny Landreth pour jouer à la slide pour le second « Southbound »…  Un disque indispensable !!!

Une deuxième apparition filmée lui sera proposée tardivement en 2013, par Randall Miller et Jody Savin, une sorte de biopic de la vie de Gregg, qui devait en effet se faire.  Comme acteur on a prévu en autre William Hurt.  Mais elle tournera au fiasco : au premier jour de tournage, un train de fret de chez CSX  tamponne 7 membres de l’équipe et tue l’assistante du cameraman, Sarah Jones.  Miller sera jugé en 2015 pour grave négligence et envoyé en prison (condamné à 10 ans il devrait t en faire un peu plus de 2).  Le film, interrompu dès la semaine qui a suivi le drame n’a jamais été repris depuis.  Mais libéré depuis, Miller a semble-t-il essayé de refaire un film similaire, appelé Slick Rock Trail (le nom est aussi celui d’un célèbre parcours de vélo tout-terrain en Utah).  A croire que tout ce qui touche à la famille Allman est maudit !!!  Car le mauvais sort les accablant, c’est une vieille histoire chez eux.  Le moment en effet de rappeler que les deux frangins nés à un an d’intervalle (1946 et 1947 à Nashville dans le Tennessee) ont dû très tôt apprendre à se débrouiller seuls : leur père ayant été tué lors d’une rixe dans un bar… ils ont passé toute leur enfance dans un appartement de deux pièces, loué au mois 50 dollars.  Plus tard il ont déménagé à Daytona Beach, en Floride, dans la mecque de l’automobile de course US et des surfeurs à la Beach Boys.  Ce que l’aîné a décrit ainsi avec beaucoup d’humour décalé : « La scène sociale à Daytona Beach était simple, » selon Duane Allman : « les blancs surfaient et les noirs jouaient de la musique. »  Les Allman, bien sûr, ont joué de la musique, et en 1963, à l’époque des droits civiques, des marches et des meurtres (de noirs). »  Le groupe sudiste pro-droits des noirs, c’est aussi la singularité du groupe (les parents des frères ne voulaient pas entendre parler de leurs amis de couleur !).  Pour jouer, ils jouent effectivement beaucoup car c’est devenu leur seul moyen de vivre (Duane a laissé tomber ses études) : en 1967 ils se retrouvent à St-Louis, vivant avec leurs amis musiciens dans leur minuscule van.  Il se sont intitulés « The Allman Joy ».  Leur premier contrat de disque ne se fera pas chez Capricorn (qui n’est pas encore fondé) mais chez Liberty, sous le nom de Hourglass.  Mais Liberty à l’époque impose son propre son, trop étouffé à leur goût, et n’enregistre aucun album live, alors que c’est sur scène qu’ils sont les meilleurs.  Liberty leur ayant payé d’avance 48 000 dollars pour deux albums, il passeront donc les premières années de leur succès à rembourser cette dette… Duane lui s’est fait embaucher pour des sessions de studio, pour survivre : c’est ainsi qu’il forgera le son de la guitare d’airain sortie de nulle part dans la version de Hey Jude de Wilson Pickett, absolument renversante.  Pour ce qui est du style, c’est à JacksonVille qu’ils rencontreront Dicky Betts et Berry Oakley… et un autre personnage d’une grande influence guitaristique : Larry Rheinhardt, surnommé « Rhino », dont le jeu favori consiste à doubler une guitare en jouant en canon avec elle : exactement ce que le groupe reproduira plus tard à profusion sur scène en en studio. Rheinhardt on le retrouvera un peu plus tard chez Iron Butterfly, aux côtés de Mike Pinera… Rheinardt,au nom tsigane évident, resté méconnu, n’obtiendra son album solo qu’en 2009.  Sans le savoir, ils imitent en fait Bach dans l »Art de la fugue », dans leur façon de composer leurs morceaux, ils ont aussi repéré un batteur (Jaimoe) qui adore le jazz, et un second qui joue plutôt rock : leur groupe, c’est simple, est un vrai melting pot musical dès ses débuts sous le nom d’Allman Brothers !  Pour ce qui est des tournées, leur « mentor » Rhino en a vu de belles aussi : enrôlé un soir pour remplacer le guitariste (parti au Viet-Nam) de Tommy Roe, qui fait alors un malheur dans les charts (avec « Sheila » !!!), il fera toute une tournée sans jamais avoir le chanteur auprès de lui :  constamment saoul, il n’arrivait jamais à escalader la scène ! C’est le bassiste, qui chantait faux, qui prenait le micro à sa place !!!

L’époque était en effet épique, raconte le batteur (blanc) du groupe : « Pendant longtemps, » dit Butch Trucks, « notre seul mode de voyager était une camionnette Econoline » (comme celle ici à droite).  « Onze à bord, avec neuf à dormir à l’arrière sur deux matelas.  La seule façon nous l’avons fait était avec un grand et vieux sac de riz rouge mexicain et deux gallons de Robitussin HC (du dextrométhorphane !!!). Cinq doses de « rouge » et un peu de HC et vous pouviez dormir sans problèmes.  »  Les deux ou trois premières tournées ont été un désastre, mais, dit, Trucks, « Phil Walden avait une foi totale en nous, et je le respecterai toujours pour cela.  Je pense qu’il a perdu environ 150 000 dollars avec nous. I l était souvent proche de la faillite et Atlantic (sa maison mère) lui disait que nous n’avions pas de chance, mais pendant les trois premières années, Phil n’a jamais essayé de nous changer.  The Allman Brothers Band est sorti en 1970.  Ça a été un succès critique modéré, mais ça n’a pas fait grand-chose pour la situation financière du groupe. « Nous avons découvert New York une fois que nous devions être au Fillmore Ouest dans la même semaine », se souvient Twiggs.  « Nous avions à peine eu assez d’argent pour le faire et quand nous sommes tombés sur le Golden Gate Bridge, nous ne pouvions même pas payer le péage, même en s’y mettant tous les onze.  Nous avons dû nous garer et faire la manche pour taper les gens:  genre « Hey, nous sommes les Allman Brothers et nous jouons au Fillmore.  Nous allons vous laisser libre si vous nous donnez un sou ».  Au moment d’Idlewild South, le deuxième album d’Allman Brothers, le groupe avait ramassé un public de plus en plus fidèle et dédié.  Une plus grande attention s’est portée sur le groupe après le travail de Duane avec Eric Clapton et sur Layla.  Même si Duane est apparu une ou deux fois avec Derek et les Dominos, dit le roadie Red Dogs, « Il n’a jamais oublié l’Allman Brothers Band.  Il pouvait être là-bas, pour jouer pendant une semaine, une semaine et demie, puis revenait … car il était le père de la famille ».  En octobre 1971, le troisième album, The Allman Brothers Band au Fillmore East, était sur son chemin vers le sommet des charts et vers le million d’exemplaires vendus.  Il y avait une foule débordante à chaque arrêt, désormais, et il semblait que, au bout de deux ans sur la route, il fallait  prendre de courtes vacances et profiter d’un certain succès.  C’est pendant ces vacances que Duane Allman a été mortellement blessé dans un accident de moto.  « La nuit avant qu’il n’ait été tué », dit Red Dog « , Duane et moi avions discuté.  Nous étions juste à Macon quelques jours auparavant.  « Nous l’avons fait maintenant », dit-il,  « Nous sommes sur notre chemin et ça ne va pas être des haricots au petit déjeuner »… Mais le groupe est aussi un groupe tragique, ou maudit,  mais il ne le savait pas encore :  « le lendemain 29 Octobre 1971, Duane a visité la maison d’Oakley pour souhaiter un joyeux anniversaire à la femme de Berry, Linda.  Peu de temps après avoir quitté la maison à environ 17h45, il a fait une embardée pour éviter un camion, qui se déplaçait dans la même direction, qu’il n’avait apparemment pas vu à ce moment-là  après avoir tourné sur la rue.  La moto a dérapé et a capoté, traînant Duane sur près de 50 pieds.  Il est mort de blessures massives à l’âge de 24 ans.  En deuil, le groupe est retourné à Macon à partir de ses différents endroits de vacances.  Il n’y avait pas de doute dans l’esprit de tout le monde: le groupe continuerait.  Ils ont joué à l’enterrement et la chapelle commémorative de Macon: ensemble ils ont joint leurs mains avec des gens comme  Dr John et Delaney Bramlett pour chanter « Will the Circle Be Unbroken. »

Tout cela, Gregg Allman, malgré ses frasques et ses trahisons, n’a pas pu l’oublier.  Le voici donc il y a quelques temps déjà arrivé au moment pour lui, après de longues années passées en Californie, à revenir sur les lieux de son enfance à Macon, pour y jouer les mêmes morceaux (avec cette fois derrière lui une section de cuivres).  En passant par la célèbre salle du Beacon (à New-York) pour revenir à d’autres sources, là-même où ils avaient enregistré de superbes versions, après un petit hiatus d’organisation.  Le temps ces derniers mois d’enregistrer un album qui reste à venir (il était en train d’être mixé ces derniers jours), après en avoir produit un excellent Low Country Blues sorti en 2011, bien marqué blues traditionnel; façon Magic Sam, version plutôt laid back.  Celui que l’on peut appeler le Midnight Rider en personne (autre superbe morceau  ici  avec les Neville Brothers – la  voix d’Aaron-  et Bonnie Raitt) a enfourché pour la dernière fois sa moto céleste pour rejoindre son frère, à qui il disait parler tous les jours depuis 1971 (ici à écouter une autre très belle version avec Zac Brown du « cavalier de la nuit »).  Bon d’accord ce n’était pas un ange… mais p… ce qu’il chantait bien !!!   De toute façon aujourd’hui, il a du temps devant lui… comme il n’en a jamais eu.  Et moins de soucis aussi, c’est sûr.  Un seule direction désormais pour lui !!!   Il m’a procuré quarante ans et plus de plaisir, en tout cas, avec ces morceaux interprétés à chaque fois de façon si proche et parfois si imaginatives.  Tout vient donc hélas de s’arrêter, on n’entendra plus la voix éraillée de celui qui viendra donc faire le troisième larron dans le cimetière de Rose Hill, aux côtés de son frère et de son pote (reposant ici à droite).  A espérer que d’autres fêtards viendront aussi boire chanter ou fumer (peut-être moins se droguer) sur les trois tombes dont celle toute fraîche.  Célébrant à leur façon le rock n’roll et ses mythes, en quelque sorte !  Depuis hier soir, j’écoute en boucle In Memory Of Elisabeth Reed et Whipping Post... sans toujours m’en lasser… 45 ans après !!!  Les frères Allman, c’est simple à constater : ils sont immortels, leur musique défie le temps !!!

le monument de 1971  :

un document rare : Whipping Post sur scène avec Duane Allman :

 

un concert emblématique, où l’on entend bien le jeu différentiel des deux batteurs

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2 Commentaire

  1. avatar

    Memory of Elisabeth Reed est une pièce musicale bien particulière. Par certaines tonalités et rythmes, elle rappelle parfois Santana et Yes aussi (je pense à Long Distance Runaround), ce qui ajoute à la complexité de la pièce musicale, les 3 groupes ayant chacun une musique et un style bien différents.

    Merci pour cet hommage qui donne non seulement l’occasion, mais surtout l’envie d’entendre toutes ces chansons, dont certaines que je ne connaissais pas.

  2. avatar

    un très bel hommage avec un superbe titre ici :

    http://www.newsweek.com/gregg-allman-allman-brothers-band-allman-brothers-greg-allman-dies-music-617008

    le groupe, mixte dès ses débuts, est l’un de ceux qui a en effet influé sur le changement de mentalités pour faire accepter les noirs dans le Sud profond américain.

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