Accueil / A C T U A L I T É / Gratification fictive

Gratification fictive

L’annonce devra suffire.

Les principes de gestion des employés ne sont plus à une pirouette près. Un manager, homme important, bardé de son pouvoir tout autant que de son statut a voulu encourager une subalterne, femme dévouée et courageuse, performante malgré le peu de reconnaissance financière que lui octroie cette belle entreprise. Il l’a faite venir dans son bureau pour lui annoncer grande et belle nouvelle. La dame, dans un contexte délicat au sein de son équipe menacée de dispersion, se rend à l’injonction le cœur battant.

Elle est épiée par ses collègues. Elle travail dans un espace ouvert, ce concept effrayant qui vous place toujours sous le regard de tous les autres, vous mettant ainsi sous surveillance sans le moindre espace d’intimité. Se curer les dents ou bien se gratter le nez devient dans ce bocal malfaisant la source de moqueries ou bien d’humiliation. Le confort des employés n’étant qu’une variable d’ajustement qui est passée à la trappe dans ce groupe.

On chuchote à son passage. Des sourires narquois, inévitables sous-entendus graveleux, des regards en biais, des vacheries à n’en plus finir ; il faut bien admettre que dans un tel endroit, les pauvres travailleurs pris au piège d’une visibilité permanente et sans intimité, finissent rapidement par se détester cordialement. Comme c’est le but recherché, tout est bien dans le meilleur des mondes économiques.

Elle se moque de tout ça. Elle a depuis bien longtemps renoncé à se faire apprécier de ses voisines. Elle fait son travail du mieux qu’elle peut, quand les soucis familiaux, la vie de dingue qu’elle mène, la course permanente après le temps lui en donnent encore la force. Elle est tout en bas de l’échelle salariale, sans espoir de progresser et sans perspective réelle pour l’avenir. Elle a dû oublier son passé plus glorieux, ses rêves d’alors et sa formidable capacité à communiquer. Ici, elle est une exécutante basique qui n’a rien à espérer en dépit de ses initiatives toujours pertinentes.

Son salaire lui permet tout juste de survivre, de tenir ses obligations, de donner à ses enfants le maximum qu’elle peut leur offrir. Le mari parti comme bien souvent n’a plus le souci du confort de sa progéniture, moins il en donne, mieux il se porte et c’est elle qui se prive du superflu et parfois même de l’indispensable pour rester dans les clous. Elle fait partie de cette immense cohorte des petits salaires, des gens de peu qu’on considère si mal.

Pourtant là, elle va recevoir éloges et félicitations. Le manager, un n+ quelque chose dans cette structure si hiérarchisée, l’a fait venir pour lui signifier tout le bien que les cadres de la maison pensent d’elle et tout particulièrement des charges de travail qu’elle a acceptées de tenir en plus de sa fonction initiale et basique.

Elle est heureuse de cette reconnaissance qui n’est pourtant pas évidente puisqu’on lui dénie un grade pour ces statistiques qu’elle gère à merveille. Elle attend la suite, elle s’interroge sur l’issue d’une telle envolée de fleurs. Elle va vite retomber sur terre, dans son marasme personnel, son quotidien étriqué à défaut d’être sordide quand il s’agit de son univers professionnel.

L’homme lui affirme sans ambages que ses efforts auraient mérité une rétribution subséquente, en rapport avec les progrès qu’elle a permis de réaliser dans l’analyse statistique des traitements des dossiers. Le manager, généreusement a proposé une prime, une bouffée d’oxygène quand on se prive au quotidien. Elle a même été approuvée au niveau supérieur tant cette gratification semblait justifiée.

La dame se pince, elle n’en croit pas ses oreilles. Un petit quelque chose, c’est toujours bon à prendre dans son cas. Elle sourit, se détend un peu, elle qui venait pour s’entendre dire qu’elle ferait partie de la charrette. Quelle belle journée soudainement. La malheureuse s’est bien trop vite réjouie. L’homme important continue et lui sert le couplet habituel de la conjoncture, des difficultés économiques, des aléas de la vie du groupe pour finir par lui avouer qu’elle ne touchera rien mais que sans tous ces éléments indépendants de sa volonté, sa prime eut été belle.

Elle s’en retourne, gardant sa dignité et la rage au fond du cœur. Elle tient à faire bonne figure devant toutes les autres qui lèvent à nouveau le nez de leur écran. Elle s’assied et reprend son travail. Le beau parleur lui a joué du violon pour la laisser choir en fin de tirade. Quelle belle vilenie ! Ce monde de l’encadrement est une effroyable saloperie sans aucune humanité en dépit du nom de la boîte.

Voilà, vous savez tout. Ainsi va la vie pour les gens de peu, ces privilégiés selon notre bon président, ceux qui ont un emploi et qui espèrent disposer de quelques avantages naturellement indus du point de vue des dirigeants. La dame s’en est retournée chez elle, la rage au cœur et les larmes aux yeux. Il ne serait pas étonnant qu’elle retombe malade, l’esprit supporte difficilement de tels coups bas.

Honteusement leur.

http://www.cabinet-psy-paris.fr/accueil/la-souffrance-au-travail/

Commentaires

commentaires

A propos de C'est Nabum

avatar

Check Also

Ce capitalisme qui doit tout à La Réforme

La Réforme a cinq siècles. Elle a transformé l’économie européenne et a largement contribué à ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *