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Gilets jaunes vs Macron : stop ou encore ?

Samedi 20 avril s’est déroulée – avec son habituel lot de graves incidents – la 23e journée de revendication des Gilets jaunes. Mais assurément pas la dernière du genre. Nul ne voit en effet se profiler la fin de ce mouvement sans précédent et, à bien des égards, révélateur de l’état d’une société française contemporaine malade de ses fractures. Un conflit social en l’occurrence aussi remarquable par son exceptionnelle longévité que par sa capacité à pourrir l’action des pouvoirs publics…

On l’a dit et écrit sur tous les tons, tant dans les médias – tous supports confondus – que sur les réseaux sociaux : le mouvement des Gilets jaunes est une nébuleuse constituée de personnes, actives et retraitées, venues d’horizons très divers et, de ce fait, porteuses de revendications hétéroclites, voire contradictoires pour certaines d’entre elles, ici portées par des employés et ouvriers modestes, là par des petits patrons ou des artisans. Or, malgré son caractère hétérogène avéré, le mouvement fait sens car il met en évidence la déconnexion des élites, tant politiques qu’industrielles, financières et médiatiques, avec les classes populaires et moyennes confrontées à la précarité ou menacées de régression sociale.

Le problème qui est désormais clairement posé à la société française réside dans la convergence d’intérêts qui, samedi après samedi, se cristallise entre les Gilets jaunes radicalisés, les casseurs opportunistes infiltrés dans les cortèges, et les black blocs venus en découdre avec les représentants en uniforme d’un « système » honni. Une convergence qui s’opère malgré des objectifs pour le moins disparates entre ceux qui, de bonne foi, entendent lutter pour améliorer le sort de leurs compatriotes, ceux qui se fondent dans la masse pour se livrer à des exactions gratuites ou à des pillages, et les militants anarcho-mondialistes venus frapper les symboles du capitalisme.

Le problème pour l’exécutif vient précisément de cette convergence. C’est elle qui, malgré une participation limitée chaque samedi à quelques dizaines de milliers de personnes, donne sa force au mouvement des Gilets jaunes. Grâce aux violences perpétrées – d’où qu’elles viennent –, cette convergence leur assure une visibilité médiatique et un moyen de pression sur les pouvoirs publics incomparablement plus puissants que les grandes manifestations traditionnelles. Les Français ne sont évidemment pas dupes de ce déséquilibre, mais ils n’en continuent pas moins de soutenir très largement le mouvement en dépit des débordements commis comme s’il était, à leurs yeux, définitivement « impossible de réussir l’omelette sans casser des œufs ».

En décembre, Macron a cru pouvoir éteindre cet incendie – que ni lui ni les préfets n’ont vu venir – en mettant sur la table 10 milliards d’euros non budgétisés destinés à financer quelques mesures sociales et fiscales décidées sans réelle concertation avec les membres concernés du gouvernement. Résultat : un coup d’épée dans l’eau ! Non seulement le mouvement ne s’est pas arrêté, mais les Gilets jaunes ont vu dans ce geste, dicté par la fébrilité du monarque, l’illustration de leur capacité à obtenir encore plus en maintenant le bras de fer avec l’exécutif. Et ce ne sont pas les revendications ayant émergé des différentes formes du Grand débat national qui ont pu mettre du baume sur les plaies présidentielles. Aux fortes attentes exprimées, les réponses qu’apportera Macron jeudi seront évidemment déterminantes pour la suite du mouvement.

Le peuple français dans le rôle de l’arbitre

Mais d’ores et déjà une chose est sûre : tant au plan socioéconomique qu’au plan institutionnel, les annonces de Macron seront jugées insuffisantes par les Gilets jaunes radicalisés, voire totalement hors-sujet, à l’image de la possible suppression de l’ENA (École nationale d’administration) dont les médias mainstream nous rebattent les oreilles alors que l’essentiel n’est évidemment pas là. Le mouvement est donc appelé à se perpétuer dans les semaines à venir, et cela sous une forme de plus en plus polluée par les discours de sédition haineuse proférés par une poignée d’agitateurs et d’illuminés. Une forme exacerbée dont on peut craindre qu’elle soit propice à de graves dérives dans les rangs des manifestants et à de nouvelles bavures de la part de policiers et de gendarmes exténués et appelés par d’irresponsables abrutis à se « suicider ».

Les Gilets jaunes parviendront-ils, avec l’aide intéressée des casseurs et des black blocs, à imposer ce perpetuum mobile auquel aspirent les plus radicalisés d’entre eux jusqu’à la destruction du « système » ? Nul ne le sait. Mais il est évident que Macron jouera d’autant plus gros jeudi que le Grand débat qu’il a mis en place pour gagner du temps et sortir du guêpier à moindres frais a généré de fortes attentes chez les Français. Sans annonces significatives de sa part, le mouvement des Gilets jaunes se perpétuera et pourrait même bénéficier de renforts venus des rangs de nos compatriotes les plus frustrés au lendemain de la prestation présidentielle. A contrario, si le « premier de cordée » Macron parvient à hisser ses annonces à la hauteur des enjeux en prenant des mesures sociales et fiscales de nature à améliorer réellement les conditions de vie des classes populaires et moyennes, ce sont les Français qui pourraient siffler la fin de la partie en retirant leur soutien aux Gilets jaunes jusqu’au-boutistes.

Macron peut-il entendre ce genre d’avertissement ? Rien n’est moins certain : entre son attachement foncier aux « vertus » du néolibéralisme et sa servilité manifeste à l’égard des oligarques de l’industrie et de la finance, il est à craindre que les annonces de jeudi ne prennent la forme d’une litanie de mesurettes et, via la constitution de commissions dédiées, de renvoi des vrais problèmes aux calendes grecques. Ce serait une faute politique possiblement génératrice d’un blocage durable de la gouvernance du pays. Certes, le pire n’est jamais sûr. Mais serait-ce vraiment le pire ? Un tel blocage entraînerait en effet tôt ou tard une dissolution de l’Assemblée nationale. Avec à la clé des élections législatives anticipées dont rien ne dit qu’elles ne modifieraient pas profondément le paysage politique. Mais dont rien ne dit non plus qu’elles n’auraient pas pour effet de redonner le pouvoir à une majorité néolibérale de facto relégitimée pour continuer le détricotage des acquis sociaux entrepris sous Chirac et poursuivi avec zèle par ses successeurs…

Comme le dit de manière quelque peu triviale une vieille image populaire qui illustre bien la situation politique actuelle, « on n’a pas le cul sorti des ronces » ! Cela vaut évidemment pour Macron au premier chef. Mais cela vaut également – ne nous faisons pas d’illusions – pour l’ensemble du peuple français, meurtri par ses propres contradictions dont le mouvement des Gilets jaunes, enferré dans ses propres divergences, est le plus flagrant symptôme.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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