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Georges de La Tour : la « Rixe des musiciens »

« La musique n’adoucit pas toujours les mœurs », semble nous dire le peintre lorrain avec ce tableau. Le sujet est toutefois beaucoup moins trivial qu’il en a l’air au premier abord. Et si la Rixe des musiciens n’est pas la plus connue des œuvres de Georges de La Tour (1593-1652), cette toile n’est pas pour autant dénuée d’intérêt…

Certes, des œuvres comme Le nouveau-né, Le tricheur à l’as de trèfle, La diseuse de bonne aventure ou Saint Joseph charpentier sont nettement plus connues du public, et plus souvent commentées dans les médias spécialisés par les experts de l’art pictural, que la Rixe des musiciens. Ce tableau n’en présente pas moins des aspects instructifs à plusieurs égards.

À commencer par le thème : les musiciens itinérants. En l’occurrence des hommes qui, autrefois, gagnaient de quoi subsister en allant de ville en ville faire sonner vielles, hautbois et violons dans les rues ou sur les places, notamment à l’occasion des foires et des marchés. Ces musiciens pauvres – leur seule « richesse » était l’instrument qui leur permettait de vivre – étaient, comme les bateleurs et autres montreurs d’animaux ambulants, fort mal vus des autorités dans les localités où ils se produisaient car ils provoquaient des attroupements propices aux incidents et aux larçins des vide-goussets. Bref, ils étaient indésirables et, la plupart du temps, les édiles voulaient se débarrasser d’eux sans tarder, au point qu’« il y avait des « chasse-coquins » qui demandaient aux nouveaux arrivants sans le sou leur nom, origine et destination, veillant à ce qu’ils partent le plus vite possible », soulignait il y a quelques années le peintre et plasticien belge Francis Méan.

Malheureusement pour ces gens de condition modeste, il n’y avait pas que les échevins et les baillis pour leur chercher querelle. La concurrence était parfois rude pour occuper les meilleures places, ce qui n’allait pas sans provoquer de temps à autre des frictions entre les instrumentistes itinérants en quête de quelques sous pour se nourrir et se loger. C’est un épisode de ce type que Georges de La Tour met en scène dans la Rixe des musiciens. On y voit aux prises un joueur de chalumeau (une sorte de hautbois) et un joueur de vielle aveugle*, deux personnages visiblement à peine mieux lotis que les gueux mendiants.

Notons à cet égard qu’il était fréquent à cette époque que les musiciens frappés de cécité soient des vielleux, ce que confirme l’homme de lettres Antoine Furetière (1619-1688) dans son Dictionnaire universel : « Les aveugles sont ordinairement ceux qui gagnent leur vie à vieller. » Encore fallait-il être certain que ces aveugles musiciens soient effectivement atteints de cécité et n’utilisent pas une prétendue infimité pour susciter la compassion du public, synonyme d’un meilleur rendement au détriment des musiciens voyants. « Avant de donner à des aveugles, reconnaissez de quelle espèce ils sont », avait-on d’ailleurs coutume de prévenir les badauds à propos de cette pratique d’usurpation d’état fréquente en ce temps-là.

C’est probablement pour ne pas être lésé par un imposteur que le joueur de chalumeau veut s’assurer de la réalité de l’infirmité du vielleur : tandis qu’il brandit son instrument pour parer une riposte, l’homme tente de projeter du jus de citron dans les yeux de l’aveugle. Face à lui, l’infirme – ou prétendu tel, le peintre n’apporte pas la réponse – se fait menaçant en retour, ses deux poings étant fermés, l’un sur un couteau, l’autre sur la manivelle de sa vielle. À gauche des deux protagonistes, la femme appuyée sur un bourdon de marche, manifestement effrayée, implore le Seigneur, les yeux levés au ciel ; sans doute s’agit-il de la compagne de l’aveugle. À droite, se tiennent deux autres musiciens qui ne prennent aucune part active à la rixe : un cornemuseux dont on ne peut dire s’il est indifférent ou vaguement amusé par la querelle, et un violoniste que la scène semble au contraire beaucoup divertir ; à noter, concernant ce dernier, qu’il est possiblement atteint d’une exophtalmie, si l’on en croit l’observation faite naguère par le célèbre ophtalmologue Pierre Amalric.

La composition de ce tableau est dite « en frise » car directement inspirée des bas-reliefs de l’antiquité. Cette disposition permet de montrer les faciès de tous les protagonistes, quels que soient leur âge, leur sexe et leur condition. Chacun peut en outre constater que cette œuvre utilise la technique du clair-obscur qui offre des contrastes marqués, destinés à mettre le sujet principal en évidence en estompant le fond, voire en l’occultant totalement. Un contraste qui, dans le cas de la Rixe des musiciens, est en outre complété par un autre contraste plus subtil entre les couleurs sombres des habits dont sont vêtus les deux personnages principaux, et les tons plus clairs de ceux des personnages secondaires, le but étant évidemment de renforcer l’attention portée sur les premiers nommés. La qualité du travail de Georges de La Tour est particulièrement évidente dans le traitement des cheveux et des barbes, ainsi que dans celui des rides. Par son réalisme et le recours au clair-obscur, cette œuvre – comme celle, en Picardie, des frères Le Nain, contemporains du Lorrain – se situe incontestablement dans la filiation artistique du Caravage, mais également dans le goût flamand pour les « scènes de genre » qui étaient en vogue dans la bourgeoisie.

À noter, à propos du Caravage que, longtemps, la Rixe des musiciens a été attribuée au maître Italien, comme pour donner raison à un proverbe si souvent illustré dans le domaine des arts : « On ne prête qu’aux riches ». Il a fallu attendre l’année 1958 et les travaux de deux éminents historiens d’art français, Charles Sterling et François-Georges Pariset, pour qu’enfin la paternité de l’œuvre soit reconnue à Georges de La Tour. Nul ne sait quand a été peint ce tableau, mais les experts s’accordent sur une date probablement comprise entre 1625 et 1630. Georges de La Tour, reconnu et reçu à la cour de Lorraine, vivait alors dans une belle propriété de Lunéville sous la protection du duc. Mis en vente dans les années 70, la Rixe des musiciens a été acquise en 1973 par le J. Paul Getty Museum de Malibu (Californie) où elle peut être admirée gratuitement – hors fermeture temporaire liée au Covid-19 –, l’accès à ce musée étant libre toute l’année. Une copie de très belle facture de cette œuvre est également visible au musée des Beaux-Arts de Chambéry.

Georges de La Tour s’est beaucoup intéressé aux vielleurs. Cinq tableaux représentant ces musiciens figurent au répertoire de ses œuvres. Les plus remarquables sont Le vielleur au chien (musée du Mont-de-Piété de Bergues), Le vielleur à la mouche (musée des Beaux-Arts de Nantes) et Le vielleur au ruban (musée du Prado) ; tous les trois sont aveugles.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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