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George Orwell sur le chômage

Journaliste de terrain comme il y en eut peu, Orwell écrivit de nombreux articles et essais sur les sous-prolétariats français et anglais, sur l’exploitation des colonisés en Birmanie, sur les ravages du chômage.

 

En 1928, à l’âge de 25 ans, il publia dans la revue française Le Progrès Civiqueune série d’article sur “ La grand misère de l’ouvrier britannique ”. Jean Rostand, Henri Lévi-Bruhl, H.G. Wells collaborèrent à cet organe qui refusa “ la distribution des fonds secrets à la presse ” et qui se définissait comme “ un journal de perfectionnement social ” par le biais d’une critique “ sans merci ” de la société.

 

Lorsqu’il collabore au Progrès Civique, Orwell est moins à gauche qu’il ne le sera par la suite. Il a du mal à se défaire d’une approche morale de la description de la misère. Cependant, il progresse lentement mais sûrement, comme quand il qualifie le chômage de “ récompense offerte au travailleur britannique en échange de ses services comme soldat ”.

 

Extraits de son article, rédigé en anglais mais traduit et publié en français :

 

Avant la guerre [la Première Guerre mondiale], le chômage n’était certes pas inconnu, mais les sans-travail, relativement peu nombreux, représentaient une quantité négligeable.

 

Ils constituaient, pour ainsi dire, la “ réserve de l’armée du travail ” et servait de régulateur pour empêcher une ascencion trop rapide des salaires ; on les utilisait aussi, de temps en temps, pour boucher les trous quand la main-d’œuvre venait à manquer. [… L’opinion publique envisageait la situation avec sérénité, en se disant que jamais la machine ne pourrait beaucoup se détraquer..

 

Mais vint la guerre, et soudain tout se détraqua. La concurrence, essence même du commerce moderne, qui pousse les industriels d’un pays à rivaliser à outrance avec ceux d’un autre, en fut la cause.

 

[…] La guerre mit fin à la suprématie industrielle de l’Angleterre. Les pays non combattants, et notamment l’Amérique, détournèrent à leur profit la majeure partie de son commerce d’exportation. mais, pis encore, le reste du monde s’industrialisait plus vite qu’elle même.

 

[…] En Angleterre, la dualité de la propriété dans les régions minières occasionne une formidable déperdition de combustible, de labeur et d’outillage.

 

George Orwell sur le chômage

Des droits exorbitants sont payés aux propriétaires du sol sous lesquels passent les veines de charbon. En outre, chaque mine est dévorée par son groupe organisé de parasites : les actionnaires qui veulent des dividendes et, par suite, font hausser le prix du charbon.

 

Étant donné tous ces désavantages, peut-on s’étonner de ce que le charbon anglais ne trouve plus d’acheteurs ?

 

Pour remédier à cet état de chose, les capitalistes ont essayé de contraindre les mineurs à travailler pour un salaire insuffisant. Leurs efforts dans ce sens ont échoué mais, en attendant, le charbon polonais se vend à un prix de dix ou quinze francs inférieur au plus bas que puisse offrit l’Angleterre dans les conditions actuelles.

 

Il en va de même dans les aciéries et les filatures de coton. l’Angleterre paie cher aujourd’hui sa suprématie industrielle d’autrefois.

 

[…] Avec un ou deux millions d’individus affamés dans un pays, la révolution menace à bref délai, aussi comprit-on, dès le dès le début, que l’État devrait venir en aide aux sans-travail.

 

Finie la guerre, finie également la prospérité trompeuse et éphémère du temps de guerre. Aux soldatsq qui regagnaient leurs foyers, on avait dit qu’ils se battaient pour la civilisation “ pour un pays où des héros puissent vivre dignement ”, selon l’expression de M. Lloyd George [Premier ministre de 1916 à 1922] ; en bref que l’Angleterre d’après guerre serait un eldorado où la richesse irait de pair avec le confort.

 

C’est pourquoi le gouvernement passa hâtivement, en 1920, la loi d’assurances contre le chômage. […] Sage précaution contre la famine et la révolution.

 

[…] une légende absurde circule dans la presse conservatrice d’après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. Cette légende veut que l’ouvrier anglais n’ait d’autre but dans la vie que d’éviter tout labeur fatigant pour vivre. Et ce sont les inventeurs de cette légende qui ont inventé le terme “ aumône ” pour désigner les indemnités de chômage.

 

[… Il se peut que le chômeur soit célibataire. Dans ce cas il élira domicile dans une de ces vastes casernes (lodging houses) à l’usage des gens très pauvres. Il pourra, de cette façon, arriver à économiser un shilling ou deux sur son loyer hebdomadaire.

 

Ces logis sont exploités par d’importantes sociétés qui en retirent d’appréciables bénéfices.

 

Les locataires couchent dans d’immenses dortoirs où sont alignées 30 à 40 lits de sangle, comme ceux des soldats, séparés par un intervalle de trois pieds. [Orwell publiera en 1932, dans New Statesman and Nation, un article saisissant sur les common lodging houses, ou hospices].

 

Ils passent leurs journées dans des cuisines souterraines, creusées sous la rue, où ils peuvent préparer leurs aliments, quand ils en ont, dans des poêles à frire sur un feu de déchets de charbon. [ C’est là que le chômeur prend ses repas, consistant en pain  et en thé. Il passe, hébété, le cerveau vide, devant le feu, les longues heures qu’il ne consacrera pas à la recherche d’un travail. […] On comprend que, dans ces conditions, il aspire à travailler, à accomplir n’importe quelle besogne, même la plus répugnante et la moins rémunérée, car cette existence absolument vide, sans amusements ni distractions d’aucune sorte – et d’où la faim n’est jamais entièrement exclue – est d’une monotonie et d’une tristesse insupportable.

 

Orwell en 1930 sur une plage du Suffolk

 

Bernard Gensane

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4 Commentaire

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    Très intéressant… Et rien n’a vraiment changé. Au temps où le chômage était « humain », on recevait 70% de son salaire ( du Canada) si je ne m’abuse. Mais on a picoré dans les fonds pour faire fondre la dette et ramené le chômage ( payé par les citoyens) à une somme de misère.
    Qui a donc envie d’être sur le chômage?
    Encore aujourd’hui on accusera le travailleur de ne pas chercher d’emploi. Cloués à la recherche d’emplois et à s’exiler pour travailler. Même au McDo.
    Le PhD comme serveur de café et pas aucun droit au pourboire. C’est la politique du Mc Donald.
    Finalement, les recettes des contributeurs est devenu une arnaque pour les gouvernements. Un autre fonds « à dévier ». Car, selon les plaintes faites par les chômeurs ( leurs organismes), les gouvernements ont le droit d’utiliser ces fonds comme il leur semble. Ils n’appartiennent pas aux chômeurs.
    Un petit F-18 avec ça?

  2. avatar

    Les entreprises sont favorisées, bien qu’elles travaillent à éliminer le plus possible le besoin de main-d’oeuvre. Les gouvernements les aident en ce sens, en les subventionnant et en leur proposant divers allègements fiscaux… avec l’argent des contribuables, lequel argent ne peut donc servir à renflouer les caisses créées pour aider ces mêmes contribuables lorsque les entreprises n’ont évidemment plus besoin de leurs services.

    On dirait une énorme roulette à hamster avec un bouton d’éjection au premier tour complété (avant on nous laissait tourner plus longtemps…) et un entonnoir au fond de la cage avec un broyeur en inox tiens (histoire que ça ait de la gueule et pour ne pas écrire histoire de se payer le luxe de souffrir).

    J’ai la vague impression que l’arnaque s’amplifie… On lui a donné un nom: austérité. Les dernières infos qui dérangent (publiées hier) recoupent deux informations parues la semaine dernière, lesquelles contredisent tous les discours du gouvernement du Québec au sujet de l’emploi et des perspectives d’emploi… Pourtant le financement des entreprises, qui échappent comme par miracle à l’austérité, bat son plein… On peut se rabattre sur le chômage atrophié du fédéral en guise de consolation et se dire qu’austérité aidant, perspectives d’emploi quasi nulles et finances des contribuables gravement atteintes aidant, les derniers remparts des droits et libertés (incluant les privilèges) vont continuer de s’effriter.

    http://centpapiers.com/les-infos-qui-derangent-no-11/

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    Gaëtan Pelletier

    «Fuck» toute!
    Une génération d’enfants-rois à ce qu’on dit. Une génération endettée qui n’aura probablement pas de pension, un âge de retraite à 74 ans, des hypothèques sur 50 ans, des emplois précaires à vie, un système de santé lentement privatisé et un environnement ravagé par leurs parents et leur laxisme. Ses enfants, si elle ose en avoir, auront l’éducation qu’ils pourront, si le système n’est pas détruit sous la pression. Coupes tous azimuts, hausses infinies.

    Quand elle marche pour dénoncer ce qui se passe, on lui pète la gueule. « Reste chez toi, étudie », qu’on lui dit. Les gens applaudissent la police dressée à la brutaliser avec la complicité des médias qui la démonise avec complaisance. Quand on l’interroge, c’est pour la ridiculiser. Le même gouvernement imposant l’austérité se vote des retraites et des salaires exemplaires alors que ces mêmes pourris accusés de collusion sont libres comme l’air.

    La génération d’avant est en train de lui enlever les acquis sociaux dont ils ont largement profité pour payer une dette qu’ils ont eux-mêmes créée, en prenant des moyens qui ne fonctionnent pas, moyens dictés par une élite qui n’en fera pas les frais. Elle sait également qu’elle ne peut même plus parler d’acquis… Alors que le reste de la société se résigne et la regarde de haut comme si cela ne les touchait pas, elle veut un monde meilleur pour tout le monde. Elle fait la grève, mais on tente de lui enlever ce droit vieux de 700 ans. On lui donne comme alternative de participer à une démocratie brisée qui donne un pouvoir totalitaire à un parti élu par une minorité.

    On se demande pourquoi elle ne vote pas. On se demande pourquoi elle a le goût de tout casser… Quelque part, elle a une bannière où il est écrit : « Fuck toute ! »

    On ne comprend pas. On la trouve donc conne cette génération d’enfants-rois.
    Sébastien Jean, Lettre au Devoir

  4. avatar

    Je ferai bientôt un article sur les horreurs liées aux études, article dont je conservais l’ébauche depuis plusieurs mois, espérant par-dessus tout que le premier printemps érable et un troisième gouvernement élu depuis (pas possible les élus ont un bonus à chaque élection…) aient servi à améliorer les choses.

    Il n’en est rien et le dernier budget confirme qu’elles iront en empirant. On a été obligé de se séparer (à regret pour les libéraux) du ministre de l’éducation, monsieur « pas de livres ça fait la job quand même », en le payant bien sûr pour le remercier de son incompétence, mais il était tout de même le meilleur indicateur du total mépris des dirigeants envers le dossier de l’éducation. Leur gourou (Jean Charest) l’avait pourtant annoncé il y a 3 ans: que les étudiants aillent travailler au plan nord ! (comprendre que le plan nord tient lieu de plantations…). Le plan nord est aussi le baromètre de l’austérité, tel que je l’ai mentionné récemment, bien que depuis le début de cette saga furieuse d’austérité, personne ne fait mention de son impact sur les finances publiques…

    Présentement les étudiants se débattent seuls contre l’austérité. Certaines associations (infirmières, garderies, etc) y vont de leur mécontentement institué à grand renfort de publicités onéreuses, mais elles évitent de faire le trottoir… Il se crée des dissensions par omission volontaire de participer.. à l’intérieur même d’une lutte que l’on sent prévue pour demeurer stérile et surtout inéquitable.

    L’attitude de la masse des syndiqués est tout simplement honteuse. On ne parle pas des syndicats étudiants auxquels on ne reconnaît pratiquement plus de droits. Cette semaine, le gouvernement imposera un deuxième bâillon en un an pour pouvoir adopter une loi fourre-tout permettant de légitimer plusieurs mesures d’austérité précédemment décrétées (loi 28), et ce afin de bien assommer le principe de démocratie.

    Où sont les policiers, les infirmières, les professeurs, les éducateurs, le personnel médical, les citoyens ? Derrière leur télé à parier sur le nombre d’arrestations d’étudiants… (sauf les policiers qui eux participent… sans aucune gêne à réprimer la contestation). C’est le zoo des dingues… avec ses mascottes en bonus.

    Il se peut messieurs, mesdames les syndiqués, que les étudiants et les milliers de personnes qui souffraient, souffre et souffriront encore plus des mesures d’austérité et de l’avenir sombre tracé pour eux, duquel vous ne cherchez pas à les protéger, se souviennent de votre désengagement et de votre inertie coupable. Que faisiez-vous au temps « chaud » ?