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George Orwell et les intellectuels (1)

Ci-dessous, la première partie d’un article (larges extraits) publiée il y a une bonne dizaine d’années.
Orthodoxies, whether of the Right or the Left, flourish chiefly among the literary intelligentsia, the people who ought in theory to be the guardians of freedom of thought.
George Orwell
Intellectuals […] take their cookery from Paris and their opinions from Moscow. […] England is perhaps the only great country whose intellectuals are ashamed of their own nationality.
George Orwell
Anglicité, classification générique du monde en termes d’odeurs, socialisme, souci d’honnêteté constituent le hochepot de la démarche orwellienne dans la deuxième moitié des années trente, au moment où l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne se démarque des intellectuels britanniques, les communisants en particulier, et se constitue en tant que directeur de conscience d’un lectorat intellectuel et de gauche gagné, en grande partie, lors de la publication par le Left Book Club de The Road to Wigan Pier.
Cette constitution de l’image publique s’est opérée après qu’Eric Blair eut, en position défensive, reconnu qu’il était coupable d’appartenir à la classe des exploitants1, et, sur le mode offensif, décidé de s’en prendre à l’intelligentsia des années trente, à ses yeux irresponsable. A la première phase correspondent les premiers ro­mans qui expriment, de manière plus ou moins explicite, le syndrome de l’homme vaincu, ainsi que les premiers essais où une conscience innocente découvre et révèle les horreurs du monde2. A la seconde phase correspondent un roman3 où l’auteur est largement parvenu à dissocier ses affres et réflexions personnelles de celles de son narrateur s’exprimant en “je”, et des essais où Orwell se démarque, sur des bases principalement politiques, de tous ceux qui, culturellement, socialement et idéologiquement lui sont proches4.
Pour ce qui me préoccupe ici, la différence entre l’Angleterre des années trente et celle des années vingt est l’absence de ce qu’Orwell appelle une «intelligentsia libérale». Il voit en Bertrand Russell le parangon de l’intellectuel libre, le modèle édifiant de l’homme intelligent, concentré d’esprit de tolérance et de force de caractère, courtois, magnanime, autonome, capable de faire un sort aux idées à la mode (Collected Essays, Journalism and Letters – CEJL, I, p. 413). Mais, déplore-t-il, le culte de la force est devenu la religion universelle.
Avant même de rendre publiques ses réflexions substantielles sur le totalitarisme, Orwell pose qu’il convient, à la suite de Russell — ou, avant lui, de Charles Dickens, d’être profondément moral quand on souhaite mettre son intelli­gence au service des autres, et il allègue que l’intelligence doit être une composante de la morale. Bien sûr, dans ce cas, l’épistémologie ne risque pas d’être rompue. On en voudra pour preuve le vibrant obit qu’Orwell écrit à l’occasion de la mort de Rudyard Kipling. Si l’impérialisme de la fin du dix-neuvième siècle était aux yeux d’Orwell ignorant et dangereux, il n’en était pas pour autant «entièrement méprisable». Il était encore possible d’être à la fois «un colon et un gentle­man», ou encore un écrivain populaire, consensuel, véritable dieu lare des classes moyennes (CEJL, I, pp. 183-84). Inversement, la trop grande intelligence d’un H.G. Wells ne pouvait qu’aveugler un penseur manichéen, incapable d’ac­cepter que le fanatisme puisse être plus fort que la raison, que les ténèbres du passé aient fait irruption dans le présent, simplement parce que sa vision du monde était commandée par la dualité simpliste d’un scientisme mondialiste subis­sant les assauts d’une anarchie réactionnaire et passéiste (CEJL, II, p. 169). Ayant observé que le haut niveau de la science allemande n’avait pas empêché la barbarie hitlérienne, Orwell conteste formellement l’affirmation de Wells selon la­quelle le bon sens finira par l’emporter sur le totalitarisme. En conséquence, alors qu’Orwell soutient moralement la vi­sion impérialiste, vertueuse de Kipling, c’est au nom d’une certaine rationalité politique qu’il pourfend le discours scientiste wellsien.
Moraliste mais sans système moral, homme d’idées se méfiant des idéologies, contempteur de l’obscurantisme ou des replis lawrenciens vers un passé mythique ou un plexus cul-de-sac, Orwell joue sans relâche de ses hésitations entre les impulsions d’un sujet moral généreux, ouvert aux difficultés de l’autre, et les raisonnements lucides — quoique paradoxaux — d’un activiste de la pensée constamment sur ses gardes.
Dans sa préface à The Road to Wigan Pier, l’éditeur Gollancz avait tenu à se démarquer de son jeune auteur :
Emotional Socialism must become scientific Socialism — even if some of us have to concern ourselves with what Mr Orwell, in his extremely intellectual anti-intellectualism, calls «the Sacred Sisters» — Thesis, Antithesis and Synthesis5.
Les émotions pourfendues par un Gollancz qui, à l’époque, dialectisait sa pensée, Orwell va leur trouver un singulier substrat : les odeurs. Dans les œuvres d’Orwell des années trente et, à un degré moindre, des années quarante, l’expéri­ence, puis le discours sur l’expérience sont particularisés par des odeurs. Rarement, est-il besoin de le préciser, des fumets enivrants. Ainsi, les indigènes de Burmese Days produisent des «exhalaisons de fauve», tandis que dans les maisons des mineurs de The Road to Wigan Pierl’enquêteur est agressé par des odeurs de sueur de classes inférieures (italiques d’Orwell). Mais si les émanations peuvent provoquer une prise de conscience, elles ne sauraient produire de l’art. Dans un débat l’opposant à Desmond Hawkins sur “l’écrivain prolétaire” (CEJL, II, p. 54 sq.), Orwell doute qu’on puisse fonder une littérature sur des «plafonds qui gouttent et des éviers qui puent». Sinon on crée une nouvelle con­vention, des archétypes qui dureront moins longtemps que le Siège de Troie. Malgré cette lucidité, les odeurs constituent un obsédant paradigme dans la fiction comme dans la diction d’Orwell, ce qui contribue à l’éloigner de ses pairs. Dans la célèbre chute de son essai sur Charles Dickens où, après avoir brossé en filigrane un portrait de lui-même qu’on n’attendait pas nécessairement, il s’en prend aux «misérables orthodoxies nauséabondes qui tentent de s’emparer de nos âmes» (CEJL, I, p. 504). La liste est longue, selon Orwell, des auteurs qui sombrent dans la crasse intellectuelle parce qu’ils pensent au niveau de l’expertise médico-légale (CEJL, II, p. 478), des magnats de la presse qui font de l’argent comme les sconses sentent mauvais (CEJL, III, p. 157), de ces gens à l’haleine fétide qui répugnent davantage que les assassins ou les sodomites6, d’un monde malade de ses boîtes de conserve et de ses mitrailleuses (CEJL, I, p. 548), de la nourriture industrielle, cette «saleté qui vous explose comme une bombe dans la bouche»7, et aussi de tous les minables «lécheurs et baiseurs de cul» qui tiennent le monde de l’édition sous leur coupe (Keep the Aspidistra Flying). Sans parler de tous les concepts et mots en isme aux odeurs de toilettes, des écoles privées qui ne sont que des «escroqueries crasseuses», tandis que Gandhi, malgré bien des réserves orwelliennes, a réussi à laisser flotter derrière lui une «odeur de propreté» que bien des hommes politiques peuvent lui envier. Que Dorothy Hare soit agressée par des odeurs de fosses d’aisance8, que le roman Pas d’Orchidées pour Miss Blandish soit lui-même une fosse d’aisance porte moins à conséquence que la démarche fécale d’Orwell quand il s’agit d’évaluer un adversaire politique d’envergure aussi redoutable que le Parti Communiste Espagnol et ses alliés soviétiques et anglais. Si les souvenirs les plus frais remontant à la mémoire d’Orwell après l’expérience catalane sont des odeurs de latrines (CEJL, II, p. 287), c’est peut-être parce que se plonger dans le maquis de la vie politique espagnole re­vient à s’engloutir dans une «cesspool»9.
Renifler l’autre pour s’en démarquer n’a pas empêché Orwell d’opérer un mouvement inverse, le premier pas qui l’a mené vers les déchus, vers les ouvriers ou les combattants de la liberté. Conscient que comme Dickens ou Priestley il observe et pense, malgré tous ses efforts, à partir de sa classe, il lui faut, pour ne pas donner l’impression de parler de haut en bas10, forcer le ton, hausser la voix d’une manière parfois artificielle11, et marquer grossièrement le mouvement descendant qui le conduit vers les victimes et l’éloigne des nantis. Orwell s’en va ainsi «down and out» à Paris et à Londres parce qu’il veut «s’immerger» dans les bas-fonds de la société avant de descendre, après avoir reçu le baptême du charbon et de la chique, au fond des mines du Lancashire. Ce faisant, il peut tenter d’échapper à toute forme de domination de l’homme par l’homme, tout en vérifiant que les travailleurs de force trans­pirent désagréablement (Wigan, chap. 9). Curieusement peut-être, le chemin vers le socialisme a passé pour Orwell par cette descente, cette agression d’un appendice nasal trop sensible, tandis que Ravelston, le mécène socialiste de Keep the Aspidistra Flying, ne se résignait pas à boire de conserve avec des ouvriers dans un pub(Wigan, p. 96). Alors, par un habile re­tournement des choses, c’est parce que les «parlour Bolchos», les «mingy little beasts» ne peuvent manger avec des prolétaires qu’avec une longue cuiller, que le socialisme «pue» (Wigan, chap. 11).
NOTES
1 Gensane, George Orwell: vie et écriture (Nancy: Presses Universitaires de Nancy, 1994).
2 Premiers romans : Burmese Days (New York: Harper, 1934), A Clergyman’s Daughter (Londres: Gollancz, 1935), Keep the Aspidistra Flying (Londres: Gollancz, 1936). Parmi les premiers récits ou essais : Down and Out in Paris and London (Londres: Gollancz, 1933), “The Spike”, “A Hanging” (1931), “Shooting an Elephant” (1936) (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, eds Sonia Orwell et Ian Angus, vol. I (Londres: Secker and Warburg, 1968). Par la suite abrégé en CEJL avec référence à l’édition Penguin de 1970.
3 Coming Up for Air (Londres : Gollancz, 1939).
4 Exemples : Homage to Catalonia (Londres: Secker and Warburg, 1938) ; “Inside the Whale”, “My Country Right or Left” (1940) (CEJL, I), “Prophecies of Facsism” (1940) (CEJL, II), “The Lion and the Unicorn” (1941) (CEJL, II), “Literature and Totalitarianism” (1941) (CEJL, II).
5 Ruth Dudley Edwards, Victor Gollancz: a Biography (Londres: Gollancz, 1987), p. 247.
6 George Orwell, The Road to Wigan Pier, 1937 (Harmondsworth: Penguin Books, 1963), p. 112. Par la suite abrégé en Wigan.
7 Georges Orwell, Coming Up for Air, 1935 (Harmondsworth, Penguin Books, 1962), p. 27.
8 Georges Orwell, A Clergyman’s Daughter, 1939 (Harmondsworth, Penguin Books, 1964), p. 48.
9 George Orwell, Homage to Catalonia, 1938 (Harmondsworth: Penguin Books, 1962), p. 143.
10 Richard Hoggart, Speaking to Each Other, 2 vols (Harmondsworth: Penguin Books, 1973), II, p. 109.
11 Bernard Gensane, “Ecriture et transgression chez Orwell, Annales du GERB, 1989.

 

PS : Pour illustrer cet article, j’ai choisi cette photo prise à Wigan il y a 85 ans, quand Orwell séjourna et travailla dans cette ville du nord de l’Angleterre. Histoire de rappeler à certains qu’il a existé – et existera probablement toujours – des Blancs pauvres qui, en l’espèce, constituait la grande majorité du peuple britannique.

Bernard Gensane

*http://bernard-gensane.over-blog.com/

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