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LE MONDE ECONOMIE | 11.03.2013 à 10h16 • Mis à jour le 11.03.2013 à 14h53Par Marie de Vergès et Adrien de Tricornot Le taux de change de l’euro est surveillé par les dirigeants français comme le lait sur le feu. Qu’il monte un peu trop vite et les langues se délient, fustigeant un frein inacceptable à la reprise économique. [...]

Gagnants et perdants de l?euro sur?valu? / interview Michel Santi ? Le Monde

LE MONDE ECONOMIE?|?11.03.2013 ? 10h16?? Mis ? jour le?11.03.2013 ? 14h53Par Marie de Verg?s et Adrien de Tricornot

Le taux de change de l’euro est surveill? par les dirigeants fran?ais comme le lait sur le feu. Qu’il monte un peu trop vite et les langues se d?lient, fustigeant un frein inacceptable ? la reprise ?conomique. Son appr?ciation rapide depuis l’?t? 2012, qui l’a conduit d?but f?vrier jusqu’? 1,36 dollar, a provoqu? une vague de commentaires alarmistes.

Ces derni?res semaines, l’euro est redescendu autour de 1,30 dollar, notamment ? la suite des ?lections en?Italie?et de l’impasse?politique?qu’elle dessine. Mais ce niveau reste trop ?lev?, selon certains membres du gouvernement.?« Si l’on veut de la croissance, il faut?faire?baisser?l’euro »,?mart?le le ministre du redressement productif,?Arnaud Montebourg.

La devise europ?enne, estime-t-il, est sur?valu?e. Les ?conomistes ne fixent-ils pas le taux de change « naturel » (celui qui permettrait de rem?dier aux d?s?quilibres des balances ext?rieures) de l’euro autour de 1,15-1,20 dollar en moyenne ?

Un chiffre permet de?saisir?les causes de cette f?brilit? : 0,1 %. Soit le taux de croissance ridiculement faible attendu pour la France en 2013 par la Commission europ?enne. Le gouvernement fran?ais d?sesp?re de?trouver?du carburant pourfaire?repartir?l’?conomie. Pour?renforcer?la comp?titivit? des?entrepriseshexagonales, il appelle de ses voeux une monnaie plus faible. L’enjeu est crucial en France et dans les pays m?diterran?ens, o? les exportations sont tr?s sensibles aux prix.

Certains s’inqui?tent surtout de?voir?l’euro victime d’une?forme?de « concurrence d?loyale ». Face aux initiatives mon?taires d?sordonn?es de certains partenaires de l’eurozone, ? Tokyo, ? Washington ou ? Londres, la monnaie unique est en effet menac?e de?servir?de variable d’ajustement du commerce?international.

POURQUOI CE D?BAT RESSURGIT

Le?Japon?a relanc? la pol?mique avec l’arriv?e au?pouvoir, en d?cembre 2012, deShinzo Abe, partisan revendiqu? d’un yen plus faible. R?agissant au discours martial de M. Abe, la devise nippone a plong? jusqu’? un plus bas de trois ans. En trois mois, elle a perdu quelque 12 % face ? l’euro.

Tanc? par ses partenaires, M. Abe a renonc? ? toute intervention verbale. Mais sans?modifier?d’un iota sa strat?gie. Prochaine ?tape : la nomination ? la t?te de la Banque du Japon d’un candidat qui partage ses vues. S’il est confirm? ? ce poste, Haruhiko Kuroda pr?voit ainsi d’inonder?sans limites l’?conomie de l’Archipel de liquidit?s.

Mi-f?vrier, les pays du G7 ont tent? de d?miner le sujet. Dans un communiqu? solennel, les ministres des?finances?et les pr?sidents de banques centrales ont promis, la main sur le coeur, de tout?faire?pour ?viter une guerre des monnaies. Mais cette belle unanimit? cache un jeu de poker menteur. Un peu partout dans le monde d?velopp?, les strat?gies mises en place pour?relancer?une croissance d?sesp?r?ment atone rel?vent plut?t du « chacun pour soi ».

Les Etats-Unis et le?Royaume-Uni?sont d?j? sur la m?me trajectoire que le Japon. Depuis trois ans, leurs banques centrales font?tourner?massivement la planche ? billets. Une politique destin?e ??soutenir?la reprise, mais qui contribue ??affaiblirleur monnaie.

Et tant pis si ces d?valuations de fait dopent la comp?titivit? de certains sur le dos des autres.?« Il me para?t justifi? de?parler?de guerre des monnaies. Les pays d?velopp?s, en proie ? un d?ficit important, s’efforcent de?stimuler?leur ?conomie dans un contexte g?n?ral de politique d’aust?rit?. La mani?re la plus simple?derelancer?une dynamique est de?doper?leurs exportations. Pour ce?faire, la d?valuation constitue un instrument de choix ; elle permet de?diminuer?le co?t des marchandises vendues ? l’?tranger », analyse l’?conomiste?Michel Santi.

La raison pour laquelle on emploie l’expression « guerre des monnaies » est que tous les pays ne peuvent pas d?valuer leur devise en m?me temps 😕« Ceux qui parviendront ??remporter?cette guerre seront ceux qui auront r?ussi ? d?valuer le plus leur devise et qui auront donc le plus stimul? leurs exportations », explique M. Santi.

Or, l’Europe?assiste en spectatrice ? cette cr?ation mon?taire au risque d’?tre le dindon de la farce. Plus orthodoxe que ses consoeurs du G7, la Banque centrale europ?enne (BCE) rappelle en effet r?guli?rement qu’elle ne poursuit pas d’objectifs de taux de change. Son pr?sident, Mario Draghi, n’est pas indiff?rent au niveau de l’euro, mais sa doctrine est de s’en?remettre?aux forces du march?.

QUI Y GAGNE

A Francfort, au si?ge de la BCE, on souligne que la monnaie unique est pour l’instant dans sa moyenne historique. Et qu’un euro un peu fort n’a pas que des inconv?nients pour les particuliers et les entreprises.?« Quand?l’euro monte, il y a aussi des gagnants, notamment parmi les secteurs abrit?s de la concurrence internationale », note Agn?s B?nassy-Qu?r?, professeur ? l’Ecole d’?conomie deParis?et pr?sidente-d?l?gu?e du Conseil d’analyse ?conomique.

Elle cite les groupes de grande distribution, libres de r?percuter ou non la baisse des prix des produits?import?s qu’entra?ne m?caniquement une appr?ciation de l’euro. De plus, la facture p?troli?re ou gazi?re – libell?e en dollars – diminue quand la devise europ?enne grimpe.?« Certains voudraient la parit? (un dollar pour un euro), mais s’est-on demand? ? combien serait le litre d’essence ? », interroge Bruno Cavalier, chef ?conomiste de la soci?t? de?Bourse?Oddo.

Ajoutons que les entreprises de la zone euro peuvent?investir?plus facilement dans le reste du monde – et y?racheter?des concurrents – car leur « pouvoir d’achat » externe augmente. Comme celui des touristes lorsqu’ils voyagent hors zone euro.

QUI Y PERD

Les « bienfaits » de l’euro fort sont r?versibles. Les producteurs de la zone euro perdent leur comp?titivit? vis-?-vis de l’ext?rieur, voient leurs parts de march? diminu?es ou doivent r?duire leurs prix et leurs marges.

Dans la dur?e, un euro fort incite ? d?localiser davantage de production vers les pays ? monnaie faible, pour r?importer ensuite composants et produits finis. Il diminue l’incitation aux ?conomies d’?nergie et ? l’innovation pour r?duire laconsommation?d’?nergies fossiles et d?velopper des alternatives renouvelables. Il p?nalise l’attractivit? de la zone euro pour les touristes internationaux…

La persistance d’une monnaie forte, au-dessus de son niveau d’?quilibre en « parit? de?pouvoir?d’achat », maintient donc une pression sur les salaires et les emplois en les soumettant ? la n?cessit? d’accro?tre la productivit? et la comp?titivit? ? un niveau parfois inatteignable.

Les effets positifs d’un euro fort sont?« tr?s limit?s »?au regard des inconv?nients, juge l’?conomiste Michel Santi.?« La facture ?nerg?tique est certes une consid?ration. Mais des marchandises ?trang?res import?es moins cher au sein de l’Union sont un facteur de d?flation. Comme l’Europe a d?sesp?r?ment besoin du retour de ces pressions inflationnistes – ou en tout cas de leur anticipation – pour?relancer?son ?conomie, la hausse de l’euro neutralise de mani?re indirecte toute tentative ? cet ?gard », dit-il.

« La derni?re fois que la croissance a ?t? forte en zone euro, c’?tait en 2000, lorsque l’euro valait moins de 0,90 dollar. A chaque fois qu’il a d?pass? 1,20 dollar, la croissance s’est effondr?e », note?Marc Touati?dans son livre?Le Dictionnaire terrifiant de la dette?(Editions du Moment, 272 p., 19,95 euros).

Outre le niveau de l’euro, les chocs de change ont un effet sur la croissance, a calcul? l’?conomiste?Jean-Pierre Petit, qui ?dite?Les Cahiers verts de l’?conomie?: une baisse de 10 % de l’euro face aux?devises?de ses partenaires commerciaux apporte ? la zone mon?taire 0,7 % de croissance en plus au bout d’un an, et 1,3 % sur deux ans ; une hausse de l’euro de 10 % produit ? peu pr?s les m?mes effets, mais en n?gatif, sur la croissance.

Du point de vue des d?fenseurs de l’orthodoxie ? la BCE, un euro « faible » faitremonter?l’inflation en augmentant les prix des biens import?s. Mais selon les calculs de M. Petit, 10 % de d?pr?ciation de l’euro font?monter?l’indice des prix de 0,3 % au bout d’un an et de 0,7 % au bout de deux. Rien de bien grave.

Les projections de la BCE pr?sent?es le 7 mars laissent?entrevoir?une faible inflation en 2013 (+1,6 %) et en 2014 (+1,3 %), ce qui laisse de la marge.?« La sortie, m?me laborieuse, de la crise passe par une hausse de la croissance r?elle (hors inflation) et nominale (inflation incluse) qui r?duit le poids des dettes. Trop seconcentrer?sur l’inflation risque de?plonger?la zone euro dans une situation proche du Japon, o? le produit int?rieur brut [PIB] nominal a recul? pendant dix-huit ans et o? la dette publique d?passe d?sormais 230 % du PIB… », explique M. Petit.

COMMENT LES ENTREPRISES SE COUVRENT CONTRE LE RISQUE DE CHANGE

Le niveau de l’euro peut p?naliser ou?avantager?les entreprises, et?influencer?? plus long terme leurs strat?gies de production, de sous-traitance ou d’achats.

Mais la volatilit? des cours les laisse, ? court terme, face ? de nombreuses incertitudes. Si par exemple une soci?t? de la zone euro a conclu un contrat avec un client pr?voyant un paiement en dollars sur plusieurs ann?es, elle va?chercher? r?duire le risque de change auquel elle est confront?e.

Sa direction financi?re va s’adresser?? ses banques conseils qui vont lui?proposerdes produits financiers – options ou contrats ? terme, ou les deux – pour?essayerde s’assurer?contre cette incertitude. Les grands groupes disposent souvent de petites salles de march?s pour?traiter?elles-m?mes ces instruments.

Cependant, il est impossible de?supprimer?l’incertitude li?e au d?sordre mon?taire.« Face ? des taux de change tr?s volatils, les entreprises peuvent para?tre d?munies.?Supprimer?en totalit? le risque de change sur 100 dollars de chiffres d’affaires?revient fr?quemment ? pr?s de 7 dollars, compte tenu du prix des options. Toute leur marge serait consomm?e pour se couvrir », si elles choisissaient ainsi le risque z?ro, dit Beno?t Cougnaud, directeur et associ? d’Azerrisk Advantage, qui a d?velopp?, en partenariat avec EADS, un outil « R = MC? », labellis? par le p?le Finance innovation de Paris Europlace, pour?aider?lessoci?t?s dans leur couverture des risques de change.

Pour M. Cougnaud, les entreprises doivent?mettre?? profit leur horizon de temps – un an, trois ans ou cinq ans de chiffre d’affaires ??couvrir?- pour se?distinguer?des acteurs financiers et?accumuler?progressivement des couvertures en visant un co?t nul de cette protection, m?me si elle n’est ni totale ni parfaite. En raison des exigences r?glementaires B?le 3 sur la couverture des risques par leurs fonds propres,?« les banques ne peuvent plus?conserver?de positions durables sur les march?s des changes, car le co?t en fonds propres est devenu prohibitif », explique M. Cougnaud.

Ce n’est pas le cas des entreprises, qui n’ont pas ??constater?au jour le jour l’?volution de leurs positions de change et ??passer?des provisions, et qui peuventfaire?preuve d’opportunisme lorsque le march? des changes conna?t des pouss?es sp?culatives et des embard?es l’?loignant de la moyenne de longue p?riode. Selon M. Cougnaud, ses travaux ont?« d?montr? que le temps dont elles disposent pour se?couvrir?leur permet d’?conomiser?de 1 % ? 8 % [de la valeur du chiffre d’affaires concern?]?en se couvrant sur la dur?e, sans?avoir???agir?comme des hedge funds?[fonds sp?culatifs]« .

Cependant, les strat?gies de couverture – ?galement utilis?es sur les achats de mati?res premi?res industrielles, ?nerg?tiques ou agricoles – repr?sentent une incertitude et un co?t p?nalisant. Les produits financiers propos?s pour y rem?dier peuvent?comporter?eux-m?mes des risques et restent difficilement abordables ou rentables pour des entreprises moyennes ou petites.

Le niveau et la volatilit? des devises dans le d?sordre international actuel sont une contrainte qui p?se sur l’activit?, d’autant plus que la politique de change de la zone euro reste peu lisible.

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