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Futurologie rat?e de l?ordinateur II L?ordinateur comme objet pratique (apr?s 1982)

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PAUL LAURENDEAU?? Comme je le faisais observer dans Futurologie rat?e de l?ordinateur I. L?ordinateur comme objet mythique (avant 1982), l?ordinateur fut l?un des objets les plus mal anticip?s qui soit. Le voyant pourtant venir de fort loin, on a pass? presque un si?cle ? fantasmer l?impact qu?il ?tait vou? ? avoir sur nos vies et, dans cette immense futurologie rat?, on n?a ? peu pr?s rien vu de ce qui venait vraiment. C?est parfaitement atterrant. J?aimerais ici vous convoquer ? la seconde partie de ma petite chronologie s?lective en deux phases. Il s?agit d?une s?lection de faits significatifs en ce qui concerne la dimension pratique (seconde phase ? la?premi?re phase portait sur la?dimension mythique) de l?ordinateur dans notre vie collective. Matez-moi un peu le tournant que ce fut. Le contraste entre les deux dimensions de la b?cane (la mythique et la pratique) est hurlant.

PHASE II: L?ORDINATEUR COMME OBJET PRATIQUE

1982: Mise en place graduelle du Minitel en France.

1983: popularisation du micro-ordinateur ou ordinateur personnel (PC pour personal computer). On apprend tous ? jouer au grille-pain avec les disquettes et ? ench?sser le rouleau de papier sym?triquement d?chiquetable dans l?engrenage des imprimantes-mitraillettes. D?marre alors la comp?tition entre MacIntosh (Apple) et ce qu?on appelle alors les clones d?IBM (derri?re lesquels se profilera Microsoft). Le film WarGames de John Badham est le premier long m?trage ? succ?s mettant en vedette un hacker (il passe ? deux doigt de d?clencher un conflit nucl?aire en prenant le simulateur guerrier log? dans le grand ordinateur Pantagoneux qu?il parasite pour un jeu vid?o).

1983-1989: les ann?es traitement de texte. On pourrait aussi dire: les ann?es WordPerfect. La souris et les ic?nes, n?es chez Apple puis reprises intempestivement par Microsoft, s?imposent durablement comme compl?ment du clavier. On apprend tous ? cliquer?

1984: apparition t?l?visuelle de Max Headroom, donn? comme le premier personnage artificiellement g?n?r? (en fait un acteur lourdement maquill? ? les effets d?ordi ?taient encore tr?s marginaux). La cr?ation de personnages et de mondes engendr?s artificiellement connaitra, en vingt ans, une v?ritable explosion, notamment dans l?univers cyclop?en du jeu vid?o. Certaines de ces figures (on pense par exemple ? Lara Croft ou aux Sims ? l??num?ration serait trop longue ici) deviendront de v?ritables ic?nes culturelles. Appara?tra avec eux une notion (qui a ?t? largement galvaud?e et barouett?e): le virtuel.

1986: dans le film Jumping Jack Flash de Penny Marshall, la protagoniste voit, avec ?bahissement, des messages s??crire sur son terminal d?ordinateur sans que ses mains ne touchent le clavier. Un espion en d?tresse l?appelle ? l?aide, ? travers les arcanes du syst?me. Ce film est un des premiers ? incorporer l?envoi de quelque chose comme des courriers ?lectroniques comme ?l?ment central de son intrigue.

1990: apparition de la proc?dure de retouches photographiques Photoshop. En deux d?cennies, il deviendra possible d?effectuer artisanalement le type de montages photos que seuls la CIA et le KGB pouvaient se permettre dans les d?cennies ant?rieures. Mais assez vite aussi, les retouches photos, priv?es et publiques, vont se g?n?raliser au point de susciter un net d?senchantement du public. Bient?t, le trucage d?images par ordinateur sera partout et, cons?quemment, ne leurrera plus personne. La retouche photo deviendra donc graduellement un proc?d? jug? fort n?gativement et certaines personnalit?s la subissant iront jusqu?? intenter des poursuites l?gales pour alt?ration de leur image publique.

1991-1997: d?collage en force d?Internet dans les diff?rents pays. C?est le temps des arcanes encore myst?rieuses du www, du http, du dot-org et du dot-com. On se familiarise tous avec les hyperliens, qui font passer, en un ?clair, d?un site ? l?autre. Apparaissent aussi certaines envol?es d?enthousiasme oratoire qui font sourire aujourd?hui comme cyber-espace ou autoroutes de l?information. Un certain pessimisme s?exprime aussi. On trouve l?Internet encore bien vide de contenu et surfer le net est alors per?u comme une fixation un peu schizo vous isolant de la vie sociale.

1993-1999: ?ge d?or du courrier ?lectronique, des ?listes? ?lectroniques (sur lesquelles on a tous, un jour ou l?autre, post? un message priv? par erreur) et? des pourriels (spam) qu?il faut effacer un par un, soi-m?me. Les premi?res binettes (emoticon) font leur apparition pour facialiser l?interaction et r?duire la s?cheresse des messages. C?est aussi le boom des l?gendes urbaines colport?es par courriels pyramidaux et des petites amusettes iconiques fixes ou mobiles qu?on s?envoie entre amis. Un curieux constat se g?n?ralise. Les gens se conspuent souvent par courriel, m?me sur des listes collectives. C?est comme si le maintien de la fulgurance de l??change combin? ? la disparition des contraintes du face ? face lib?raient les pulsions rageuses. Il va falloir apprendre ? dominer ce nouveau canal d??change et? ? se dominer en lui. Des formes laborieuses d?autocensure collective se mettent en place, ? cette fin, comme notamment le fameux Point Goodwin, un aphorisme de culture vernaculaire se formulant, un peu pompeusement, comme suit: Toute cyber-discussion dont le ton monte voit la probabilit? qu?un des participants y fasse r?f?rence ? Hitler ou au nazisme tendre vers 1. (Quand un participant finit par oser mentionner Hitler ou le nazisme, pour quelque raison que ce soit, et m?me sans agressivit?, on l?enguirlande en lui mentionnant, d?un air hautain, qu?il vient d?atteindre le Point Goodwin). Certaines listes d??changes ?lectroniques deviennent ?ventuellement tellement fliqu?es par leurs mod?rateurs qu?elles en meurent tout simplement d?inanition.

1994: le tr?s ?trange feuilleton ReBoot, cr?? ? Vancouver (Canada) par Gavin Blair et toute une ?quipe, est la premi?re s?rie t?l?vis?e constitu?e exclusivement d?animations par ordinateur (chaque ?pisode dure une demi-heure, la s?rie durera jusqu?en 2001). La m?me ann?e, le film The Mask de Chuck Russell incorpore ?troitement jeu d?acteur et effets visuels con?us par ordinateur. Un an plus tard (1995) le premier long-m?trage du triptyque Toy Story de la compagnie de cyber-animation Pixar fera un tabac en salles. Des voix annoncent alors la disparition de l?acteur et de l?actrice au profit de l?animatron informatique. Inutile de dire qu?on attend toujours, quelques vingt ans plus tard, la concr?tisation de cette nouvelle pr?diction hasardeuse.

1995: lancement du MP3 qui, en cinq ans, va r?volutionner la fa?on de saisir la musique sur un support, de la consommer et de la pirater. Une durable bataille de copyright s?ensuit qui perdure encore. Apparition graduelle du webcam (enfin une anticipation Star Trek va finir par factuellement se r?aliser: la vid?ophonie). Lancement du site de vente aux ench?res eBay. Il deviendra rapidement un incontournable mondial de la cyber-brocante et il rebondira r?guli?rement dans l?actualit? pour la raret? ou l?incongruit? des objets qu?on y trouve. Certains cin?astes ont m?me d?clar? avoir achet? le gros des d?cors de leurs films d??poque sur eBay.

1995 puis 1998: lancement par Microsoft de la s?rie des syst?mes d?exploitation Windows.

1995-2000: intensification de la peur du bug de l?an 2000. ?ge d?or des site web non-interactifs (les couleurs vives, les micro-animations papillonnantes) et guerre des premiers fureteurs (Netscape, Explorer, etc). On apprend tous ? bookmarquer. Pour se partir un site web alors, il fallait savoir programmer en HTML et explicitement obtenir la permission de se nicher (d??tre h?berg?) sur un serveur sp?cifique. Pas facile.

1998: lancement du moteur de recherche Google. En moins de dix ans il surclassera ses six ou sept concurrents (Lycos, Yahoo, Copernic, etc). On apprend tous ? googler. La curieuse petite com?die sentimentale You?ve got mail de Nora Ephron raconte l?histoire de deux?cyber-tourtereaux qui se connaissent et se font, en fait, grise mine dans la vie r?elle tout en tombant amoureux en ligne. Premi?re incorporation du cyber-anonymat (et de sa dualit?) dans l?intrigue d?un film.

2000: le fameux bug de l?an 2000 est vite ?vent?. D?buts de la technologie et de la philosophie de l?open source. Le jeune hacker Mafiaboy lance sa s?rie d?attaques informatiques et se fait pincer apr?s avoir caus? son lot de d?g?ts. Le virus ILOVEYOU infecte des dizaines de millions d?ordis ? travers le monde. On d?couvre que ces petites amusettes visuelles qu?on peut se faire envoyer par courriel et qui nous d?ridaient tant dans la d?cennie pr?c?dente peuvent ?tre malicieuses. On apprend, la mort dans l??me, ? effacer ces attachements sans les ouvrir.

2001: lancement de Wikip?dia. Il est maintenant possible ? tous d?intervenir directement sur Internet. En une d?cennie, cependant, Wikip?dia renoncera graduellement ? son ouverture int?grale.

2001-2003: la g?n?ralisation de la technologie du wiki (la mise en ligne instantan?e) voit la fin de la technicit? ?sot?rique de la mise en ligne et le d?but des sites interactifs. Il devient de plus en plus facile de se partir un site web gratuitement. L?impact de masse de ce fait sera vite palpable.

2002: lancement du fureteur Firefox. Disparition de Netscape. La guerre des fureteurs se calme.

2003: lancement de la plateforme WordPress, de MySpace (qui sera ?ventuellement surclass? par Facebook), de Skype et du site de r?seautage professionnel LinkedIn. Apparition semi-spontan?e de 4chan et de /b/, le ci-devant ?trou du cul de l?Internet?, viviers de toute une culture vernaculaire cryptique, extr?me, initiatique et cynique qui sera une source majeure de cyber-harc?lements anonymes, de hackings illicites et l?un des grands ateliers d?engendrement du ph?nom?ne du m?me.

2004: lancement de Facebook, dont on peut dire, sans exag?rer, qu?il est le principal support technologique d?une v?ritable r?volution ethnoculturelle mondiale. L?Internet d?sormais est le vecteur d?un intensif r?seautage social. Il ne s?agit plus de s?isoler du monde mais de profond?ment s?y raccorder.

2005: lancement de YouTube. En cinq ou six ans, il deviendra le vecteur incontournable de la c?l?brit? sans interm?diaire et de la hantise du ?devenir viral?.

2006: lancement de Twitter, qui passera vite d?une structure de micro-suivage ? une sorte de fil de presse instantan?iste mondial. Lancement de Wikileak que les tartuffes m?diatiques d?noncent bruyamment mais consultent (et citent) intensivement.

2007: apparition du iPhone d?Apple. L?ann?e suivante (2008), il est possible de l?utiliser en wifi, (technologie sans fil) sans obligation de raccord ? un ordinateur. Le t?l?phone, ce vieil instrument d?sormais int?gralement renouvel?, devient alors une partie profonde de l?identit? d?une personne. Mais, d?sormais, il vous relie ? votre r?seau social (incluant votre employeur) et ce, en permanence. Cela repr?sente d?j? comme une sorte de poids, pour certains?

2008: d?buts discrets du Carnet d?Ysengrimus. La typologie des blogues qu?il propose en 2009 tient toujours, malgr? la graduelle mise en jach?re de nombreux cyber-carnets.

2009: on recommence doucement ? parler de robots anthropomorphes et ? en montrer dans des foires technologiques. Apparition du Bitcoin (monnaie virtuelle) qui, en quelque ann?es, quittera le monde du jeu vid?o, se verra accept? par maint cyber-commer?ants, et soul?vera tangiblement la question juridico-financi?re des transactions et des mises en circulation de fonds libell?s en monnaie virtuelle.

2005-2010: ?ge d?or des blogues. On pourrait aussi dire: les ann?es troll. Graduellement Twitter et Facebook vont assumer des fonctions qu?assumaient initialement les blogues personnels. Mise en place imperceptible du slow-blogging. Contestation croissante du cyber-anonymat par les cyber-m?dias officiels. On apprend tous ? ?viter au mieux de nourrir la cyber-provoque (Don?t feed the Troll!). Certains cyber-intervenants s?identifient tr?s ?troitement ? la seconde identit? que leur conf?re leur pseudonyme.

2010-2013: Il est devenu naturel de jauger le profil social ou sociologique d?une personne par sa pr?sence ou son absence en la constellation des cyber-dispositifs (premi?res pages Google, Facebook, LinkedIn, 4chan, blogues personnels, etc). La notion de r?seaux sociaux et de m?dias sociaux est d?sormais une id?e ordinaire. Et l?ordi est d?sormais, tout naturellement, un outil de documentation, un aide m?moire et un instrument de raccord social.

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Il est assez patent qu?on est pass? de l?ordinateur Golem ? l?ordi connecteur social. Aux vues de la phase mythique (avant 1982), l?ordinateur d?shumanisait et il fallait le d?brancher pour sauver l?humanit?. Ce qui s?est r?alis? est le contraire, presque le contraire diam?tral. J?ai pas besoin de vous faire (ou de vous imprimer) un dessin. Au jour d?aujourd?hui, l?ordi nous raccorde et est un des instruments incontournables de la culture collective mondiale. Il est aussi devenu cet implacable curseur social au moyen duquel on se juge lapidairement les uns les autres (votre-employeur-brother ne s?y est pas tromp?), on se passe les antennes sur le dos, on se rencontre, on se d?couvre, on se masque et se d?masque, on collabore, on fomente de grands projets collectifs, au m?pris des distances et des limitations venues justement de ces pouvoirs centralis?s qu?on imputa, ? grand tort, ? l?ordinateur mythique de jadis (lesdits pouvoirs, politiques et ?conomiques, toujours mena?ant mais incroyablement archa?que, d?pass?s, r?acs, sont d?sormais, aussi, tendanciellement passablement anti-ordi). Tout comme le M5 aveugle de Star Trek, le grand ordinateur collectif d?aujourd?hui n?a pas de bouton interrupteur et ce, malgr? Joe Lieberman et bien d?autres qui souhaiteraient pouvoir l??teindre ? leur guise. C?est pas possible encore, mais pour combien de temps? mais n?anticipons pas! Conclusion, conclusion: bon, continuons de pr?parer l?avenir et gardons un ?il prudent et autocritique sur toutes nos futurologies. Elles parlent de nous, ici, en fait, et pas toujours dans les meilleurs termes. Et, comme c?est pas fini, l?ordi, eh ben, il y en a encore pas mal ? dire?

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