Freud

Freud par ses mots

 

« La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? (…) Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide, il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. » (« Malaise dans la civilisation », 1929).

L’inventeur de la psychanalyse, le médecin neurologue Sigmund Freud est mort d’un cancer, à Londres, il y a quatre-vingts ans, le 23 septembre 1939, peu après l’embrasement général de la Seconde Guerre mondiale. Il avait 83 ans (né en Autriche-Hongrie le 6 mai 1856). De la mort, il écrivait : « Nous insistons toujours sur le caractère occasionnel de la mort : accident, maladie, infection, profonde vieillesse, révélant ainsi nettement notre tendance à dépouiller la mort de tout caractère de nécessité, à en faire un événement purement accidentel. » (« Considérations actuelles sur la guerre et la mort », 1915).

Malgré l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne et ses ouvrages brûlés dès mai 1933, Freud, qui habitait en Autriche, son pays, refusait d’émigrer. Après l’Anschluss (annexion) de l’Autriche par Hitler le 12 mars 1938, et l’arrestation temporaire de sa fille Anna le 22 mars 1938, il accepta de quitter Vienne pour Paris puis Londres. Ses deux sœurs, âgées et se croyant protégées par l’âge, refusèrent de le suivre et furent déportées et tuées dans un camp d’extermination.

Le Vingtième siècle fut dominé par trois pensées principales. La première provenait de la philosophie de Nietzsche, mal comprise, et qui a apporté le nazisme. La deuxième de Marx qui a apporté le communisme. Les deux idéologies qui se voulaient totalitaires, dans le sens globalisant, ont provoqué des dizaines voire des centaines de millions de morts en un siècle, et heureusement, les deux ont été à peu près « éradiquées », même si, pour l’une comme pour l’autre, il existe à des stades plus ou moins avancés, des nostalgiques de leur cruauté.

La troisième pensée dominante fut, heureusement, loin d’être le « Mal » incarné et avait même pour but de soigner les maux. Freud, avec la psychanalyse, a révolutionné la manière d’appréhender l’existence. Il n’avait pas pour objectif de remplacer Dieu même si, dans les conséquences dans des pays en voie de déchristianisation, cela a contribué à renforcer ce mouvement (le « psy » remplaçant le curé). En prenant en considération l’inconscient, le surmoi, etc., Freud donnait une nouvelle perspective dans la compréhension humaine.

Sur la religion, cet extrait du « Malaise dans la civilisation » (1929) donne d’ailleurs une idée de sa conception particulièrement éloquente : « La religion porte préjudice à ce jeu d’adaptation et de sélection en imposant uniformément à tous, ses propres voies pour parvenir au bonheur et à l’immunité contre la souffrance. Sa technique consiste à rabaisser la valeur de la vie et à déformer de façon délirante l’image du monde réel, démarches qui ont pour postulat l’intimidation de l’intelligence. À ce prix, en fixant de force ses adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire collectif, la religion réussit à épargner à quantité d’êtres humains une névrose individuelle, mais c’est à peu près tout. ». Dans sa haine excessive contre la religion, Freud a fait un contresens à ce sujet puisque, au contraire, au moins dans le christianisme, la valeur de la vie est suprême.

Ce n’était pas nouveau chez lui, puisque, au début de son article sur les « Actes obsédants et exercices religieux » (1907), Freud écrivait : « Je ne suis certes pas le premier qu’ait frappé la ressemblance qui existe entre les actes obsédants des névrosés et les exercices par lesquels le croyant témoigne de sa piété. Le nom même de « cérémonial », que l’on a donné à certains de ces actes obsédants, m’en est une garantie. Cependant, cette ressemblance me semble être plus qu’une ressemblance superficielle, de telle sorte que l’on pourrait, d’une intelligence de la genèse du cérémonial névrotique, se risquer à tirer par analogie des conclusions relatives aux processus psychiques de la vie religieuse. ».

Freud, au-delà d’un médecin, d’un psychanalyste et d’un philosophe, fut aussi un écrivain, et à ce titre, à sa grande surprise, il a été récompensé le 28 août 1930 par le Prix Goethe de la ville de Francfort qui récompense les grands acteurs culturels (furent ainsi récompensés notamment Albert Schweitzer en 1928, Max Planck en 1945, Hermann Hesse en 1946, Karl Jaspers en 1947, Thomas Mann en 1949, Ingmar Bergman en 1976, Pina Bausch en 2008, Ariane Mnouchkine en 2017, etc.).

Je propose donc ici quelques citations choisies avec un intérêt dans le monde actuel dont ne se douterait probablement pas Freud. Certaines affirmations ont été très contestées du vivant de Freud, parfois même démenties par la suite (notamment sur la religion d’Aton), mais l’œuvre philosophique de Freud fait partie de ces monuments auxquels on ne peut pas rester indifférent si l’on veut comprendre le monde d’aujourd’hui et l’histoire intellectuelle d’hier.

Il est intéressant, par exemple, de lire certains passages de son œuvre, comme celui-ci, issu de « L’interprétation des rêves » : « Il est absurde de se glorifier de ses ancêtres, j’aime mieux être moi-même un aïeul, un ancêtre. » qui n’est qu’une autre version de cette fameuse réplique de Voltaire à l’arrogant et jaloux chevalier Guy-Auguste de Rohan-Chabot qui plaisantait sur son pseudonyme en janvier 1726 à la Comédie-Française : « Je commence mon nom et vous finissez le vôtre ! ».

Parmi les premiers sujets d’étude de Freud, il y a eu le rêve, digne représentant des désirs refoulés : « Nous savons que les rêves intelligents et raisonnables sont la réalisation non déguisée d’un désir ; en d’autres termes, que le désir dont ils nous montrent la réalisation concrète est un désir reconnu par la conscience, insatisfait dans la vie quotidienne, mais parfaitement digne d’intérêt. L’analyse des rêves confus et inintelligibles nous enseigne quelque chose d’analogue : le fondement de ces rêves est aussi un désir réalisé, désir que les idées latentes nous révèlent d’autre part ; seulement, la représentation en est obscure ; pour l’éclaircir, il faut avoir recours à l’analyse et celle-ci nous montrera tantôt un désir refoulé et inconscient, tantôt un désir intimement uni à des pensées refoulées et pour ainsi dire, porté par celles-ci. Nous pouvons caractériser ces rêves en disant qu’ils sont les réalisations voilées de désirs refoulés. Remarquons en outre, ce qui est assez intéressant, que la sagesse populaire a raison quand elle prétend que les rêves prédisent l’avenir. C’est bien en réalité l’avenir que le rêve nous montre, non pas tel qu’il se réalisera, mais tel que nous souhaitons le voir réalisé ; et l’âme populaire fait en cela ce qu’elle a coutume de faire ailleurs : elle croit ce qu’elle désire. » (« Le rêve et son interprétation », 1899).

La mort est aussi l’une des premières confrontations de la philosophie : « Le deuil a à remplir une mission psychique définie, qui consiste à établir une séparation entre les morts d’un côté, les souvenirs et les espérances des survivants, de l’autre. Le résultat une fois obtenu, la douleur s’atténue, et avec elle s’atténuent le remords, les reproches qu’on s’adressait à soi-même et, par conséquent, la crainte du démon. Et alors les mêmes esprits, qui ont été redoutés comme des démons, deviennent l’objet de sentiments plus amicaux, sont adorés comme des ancêtres dont on invoque le secours dans toutes les occasions. » (« Totem et Tabou », 1913).

L’évolution du deuil : « Si l’on suit l’évolution des rapports entre survivants et morts, on constate que leur ambivalence a considérablement diminué avec le temps. Il est aujourd’hui facile de réprimer, sans grand effort psychique, l’hostilité inconsciente qui subsiste toujours à l’égard des morts. Là où il y avait autrefois lutte entre la haine satisfaite et la tendresse douloureuse, s’élève aujourd’hui, telle une formation cicatricielle, la pitié qui exige, selon l’adage, « de mortuis nil nisi bene » [ne jamais dire du mal des morts]. Seuls les névrosés troublent encore la douleur que leur cause la perte d’un proche par des accès de reproches obsédants dans lesquels la psychanalyse découvre les traces de l’ambivalence affective de jadis. » (« Totem et Tabou », 1913).

Dans un autre ouvrage, Freud est revenu sur la mort : « Le fait est qu’il nous est absolument impossible de nous représenter notre propre mort, et toutes les fois que nous l’essayons, nous nous apercevons que nous y assistons en spectateurs. C’est pourquoi l’école psychanalytique a pu déclarer qu’au fond, personne ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même, dans son inconscient, chacun est persuadé de sa propre immortalité. » (« Considérations actuelles sur la guerre et la mort », 1915).

La mort des autres, une possibilité à envisager avec beaucoup de délicatesse : « Pour ce qui est de la mort d’autrui, l’homme civilisé évite soigneusement de parler de cette éventualité en présence de la personne dont la mort paraît imminente ou proche. (…) L’homme civilisé adulte (…) ne pensera pas volontiers à la perspective de la mort d’un de ses proches : ce serait faire preuve d’insensibilité ou de méchanceté, sauf lorsque, comme médecin, avocat, etc., on est amené à y penser en vertu de préoccupations professionnelles. » (« Considérations actuelles sur la guerre et la mort », 1915).

Serait-ce une possible introduction à l’autorisation de la PMA pour un enfant avec …deux mères ? « Le langage de ces tribus australiennes présente une particularité (…). Les désignations de parenté notamment dont elles se servent se rapportent aux relations, non entre deux individus, ni entre un individu et un groupe (…). Un homme appelle « père » non seulement celui qui l’a engendré, mais aussi tout homme qui, d’après les coutumes de la tribu, aurait pu épouser sa mère et devenir son père ; il appelle « mère » toute femme qui, sans enfreindre les coutumes de la tribu, aurait pu devenir réellement sa mère ; il appelle « frères » et « sœurs » non seulement les enfants de ses véritables parents, mais aussi les enfants de toutes les autres personnes qui auraient pu être ses parents, etc. » (« Totem et Tabou », 1913).

Retour à la religion qui, pour Freud, serait à l’opposé de l’esprit scientifique : « Si nous acceptons le mode d’évolution des conceptions humaines du monde (…), à savoir, que la phase animiste a précédé la phase religieuse qui, à son tour, a précédé la phase scientifique, il nous sera facile de suivre aussi l’évolution de la « toute-puissance des idées » à travers ces phases. Dans la phase animiste, c’est à lui-même que l’homme attribue la toute-puissance ; dans la phase religieuse, il l’a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement, car il s’est réservé le pouvoir d’influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n’y a plus de place pour la toute-puissance de l’homme, qui a reconnu sa petitesse et s’est résigné à la mort, comme il s’est soumis à toutes les autres nécessités naturelles. Mais dans la confiance en la puissance de l’esprit humain qui compte avec les lois de la réalité, on retrouve encore les traces de l’ancienne croyance à la toute-puissance. » (« Totem et Tabou », 1913).

Une interprétation très audacieuse (et très contestée) du judaïsme et du christianisme comparés aux religions de l’Égypte antique : « Nous avons dit déjà que la cérémonie chrétienne de la Sainte Communion par laquelle le croyant s’incorpore la chair et le sang du Rédempteur ne fait que répéter l’ancien repas totémique, en perdant, il est vrai, tout caractère agressif pour ne reproduire que la tendresse et l’adoration. L’ambivalence qui prédomine dans les relations entre père et fils transparaît toutefois nettement dans le résultat finale de la réforme religieuse qui, destinée soi-disant à amener une réconciliation avec le père, aboutit au détrônement et à la destitution de celui-ci. Le judaïsme avait été la religion du père, le christianisme devient la religion du fils. L’ancien Dieu, Dieu-Père, passa au second plan ; le Christ, son Fils, prit sa place, comme aurait voulu le faire, à une époque révolue, chacun des fils révoltés. Paul, le continuateur du judaïsme, fut aussi son destructeur. S’il réussit, ce fut certainement d’abord parce que, grâce à l’idée de la rédemption, il parvint à conjurer le spectre de la culpabilité humaine et ensuite, parce qu’il abandonna l’idée que le peuple juif était « le peuple élu » et qu’il renonça au signe visible extérieur de cette élection : la circoncision. La nouvelle religion put ainsi devenir universelle et d’adresser à tous les hommes. Même en admettant qu’un sentiment de vengeance personnelle ait pu animer Paul, sa nouvelle doctrine se heurtant à l’opposition des milieux juifs, il n’en reste pas moins vrai qu’un des caractères de l’ancienne religion d’Aton (l’universalité) se trouvait rétabli. La religion redevenait universelle comme elle l’avait été avant de passer à ses nouveaux adeptes, les Juifs. (…) Le triomphe du christianisme fut une nouvelle victoire des prêtres d’Amon sur le dieu d’Akhenaton, et cela après un intervalle de mille cinq cents ans et sur un bien plus vaste théâtre. Et cependant, le christianisme marquait un progrès dans l’histoire des religions, tout au moins en ce qui concerne le retour du refoulé. Dès lors, le judaïsme ne fut plus, pour ainsi dire, qu’un fossile. » (« L’homme Moïse et la religion monothéiste », 1939). Cette interprétation reste très controversée et fut souvent contestée par des spécialistes. Il y a d’une part, une forme d’incohérence intellectuelle dans son raisonnement, et d’autre part, une mauvaise connaissance (peut-être due à son époque) des religions égyptiennes (et aussi un problème de chronologie avec l’histoire du judaïsme), mais il était intéressant à rappeler cette réflexion qui montre un esprit à la fois original et érudit.

À propos de l’Égypte « primitive » : « On peut se demander, la parole ne servant pas seulement à formuler la pensée individuelle, mais essentiellement à la communiquer à autrui, de quelle manière « l’Égyptien primitif » s’y prenait pour faire connaître à son semblable « quelle partie de ce concept mixte il envisageait chaque fois » ? Dans l’écriture, cela était réalisé à l’aide de ce qu’on appelle les images « déterminatives », lesquelles, apposées derrière les caractères écrits, en indiquaient le sens, sans être, elles-mêmes, destinées à être prononcées. » (« Des sens opposés dans les mots primitifs », 1910).

L’expression des fantasmes humains : « Vous allez peut-être demander comment il se fait qu’on soit si bien renseigné sur les fantasmes des hommes, puisqu’ils s’enveloppent de tant de mystère. Or, il est une sorte de personnes auxquelles, non plus un dieu mais une sévère déesse, la nécessité, a donné la mission d’exprimer ce qu’elles souffrent et de quoi elles se réjouissent. Ce sont les névrosés, qui doivent avouer jusqu’à leurs fantasmes au médecin dont ils attendent la guérison par un traitement psychique ; de cette source émane ce que nous savons de plus sûr. Et nous en sommes alors venus à supposer à juste titre que nos malades ne nous révèlent rien que nous ne trouverions aussi bien chez les gens bien portants. » (« La création littéraire et le rêve éveillé », 1908).

Le naturisme serait-il toujours sexuel ? « Un seul point semble certain, c’est que l’émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles ; elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but. Primitivement, la « beauté » et le « charme » sont des attributs de l’objet sexuel. Il y a lieu de remarquer que les organes génitaux en eux-mêmes, dont la vue est toujours excitante, ne sont pourtant presque jamais considérés comme beaux. En revanche, un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires. » (« Malaise dans la civilisation », 1929).

L’amour : « Normalement, rien n’est plus stable en nous que le sentiment de nous-mêmes, de notre propre Moi. Ce Moi nous apparaît indépendant, un, et bien différencié de tout le reste. Mais que cette apparence soit trompeuse, que le Moi au contraire rompe toute limite précise, et se prolonge dans une autre entité inconsciente que nous appelons le Soi (…), c’est ce que, la première, l’investigation psychanalytique nous a appris (…). Au plus fort de l’état amoureux, la démarcation entre le Moi et l’objet court le risque de s’effacer. À l’encontre de tous les témoignages des sens, l’amoureux soutiendra que Moi et Toi ne font qu’un, et il est tout prêt à se comporter comme s’il en était réellement ainsi. » (« Malaise dans la civilisation », 1929). Sans doute faudrait-il rectifier avec les sociétés modernes d’aujourd’hui en disant que Moi et Toi, cela fait en fait trois.

La formation du psychanalyste : « Il ne s’agit pas de savoir si l’analyste est pourvu d’un diplôme médical, mais s’il a acquis la formation spéciale qui est nécessaire à l’exercice de l’analyse. On peut rattacher à cela la question qui a été discutée avec tant d’ardeur par les confrères : quelle est la formation la plus appropriée pour un analyste ? Je pensais, et je soutiens encore aujourd’hui, que ce n’est pas celle que l’université prescrit au futur médecin. La soi-disant formation médicale me semble être un détour pénible, elle donne, il est vrai, à l’analyste beaucoup de ce qui lui est indispensable, mais elle le charge en plus de nombreuses choses qu’il ne pourra jamais utiliser, et elle apporte avec elle le danger que son intérêt comme sa manière de penser soient détournés de la compréhension des phénomènes psychiques. » (Postface de 1927 de « La Question de l’analyse profane », 1925.

J’ai commencé en tête d’article par une situation très lucide de Freud sur les capacités d’autodestruction de l’humanité, alors qu’il n’imaginait certainement pas la fabrication de la bombe nucléaire et de l’équilibre de la terreur qui en résulterait.

Je termine aussi par la guerre, dans un échange épistolaire suscité par la Société des Nations (plus précisément, par l’Institut international de coopération intellectuelle qui était une commission de la SDN) entre le physicien Albert Einstein et le psychanalyste Sigmund Freud. Ce dernier a répondu au théoricien de la Relativité générale dans une lettre datée de septembre 1932 et les lettres ont été publiées en 1933 sous le titre : « Pourquoi la guerre ? » (« Warum Krieg ? »). Einstein a posé beaucoup de question à Freud sur le pacifisme et la manière de maintenir ou renforcer la paix, voire (plus concrètement) d’éviter la guerre.

Dans un premier temps, Freud a explicité ce qu’il entendait par instinct de mort : « Nous admettons que les instincts de l’homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d’une part, ceux qui veulent conserver et unir ; nous les appelons érotiques (…) ou sexuels (…) ; d’autre part, ceux qui veulent détruire et tuer ; nous les englobons sous les termes de pulsion agressive ou pulsion destructrice. Ce n’est, en somme (…), que la transposition théorique de l’antagonisme universellement connu de l’amour et de la haine, qui est peut-être une forme de la polarité d’attraction et de répulsion qui joue dans votre domaine. (…) L’instinct de mort devient pulsion destructrice par le fait qu’il s’extériorise, à l’aide de certains organes, contre les objets. L’être animé protège pour ainsi dire sa propre existence en détruisant l’élément étranger. » (1932).

Mais il a rappelé une évidence qui est très ancrée aujourd’hui dans la conscience des dirigeants du monde, le fait que la culture réduit les risques de guerre et favorise la paix : « On ne s’est pas encore familiarisé avec l’idée que le développement de la culture puisse être un phénomène organique (…). Les transformations psychiques qui accompagnent le phénomène de la culture, sont évidentes et indubitables. Elles consistent en une éviction progressive des fins instinctives, jointe à une limitation des réactions impulsives. Des sensations qui, pour nos ancêtres, étaient chargées de plaisir nous sont devenues indifférentes et même intolérables ; il y a des raisons organiques à la transformation qu’on subie nos aspirations éthiques et esthétiques. Au nombre des caractères psychologiques de la culture, il en est deux qui apparaissent comme les plus importants : l’affermissement de l’intellect, qui tend à maîtriser la vie instinctive, et la réversion intérieure du penchant agressif, avec toutes ses conséquences favorables et dangereuses. » (1932).

D’où le rejet de la guerre : « Nous ne pouvons simplement plus du tout la supporter ; ce n’est pas seulement une répugnance intellectuelle et affective, mais bien, chez nous, pacifistes, une intolérance constitutionnelle, une idiosyncrasie, en quelque sorte, grossie à l’extrême. Et il semble bien que les dégradations esthétiques que comporte la guerre ne comptent pas pour beaucoup moins, dans notre indignation, que les atrocités qu’elle suscite. » (1932).

Enfin, cette conclusion prophétique : « Peut-être n’est-ce pas une utopie que d’espérer dans l’action de ces deux éléments, la conception culturelle et la crainte justifiée des répercussions d’une conflagration future, pour mettre un terme à la guerre, dans un avenir prochain. Par quels chemins ou détours, nous ne pouvons le deviner. En attendant, nous pouvons nous dire : Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. » (1932).

Sylvain Rakotoarison (22 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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