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Franck Gaudichaud : ?L?Am?rique Latine reste l??picentre de l?altermondialisme?

 

Quelles sont les tensions entre les nouveaux pouvoirs et les mouvements sociaux d??mancipation en Am?rique latine ? Quel r?le jouent les USA ou l?Union Europ?enne dans la r?gion ? Voici quelques questions que se pose ?Le Volcan latino-am?ricain? et son coordinateur [NdT : ?? Le volcan latino-am?ricain : Gauches, mouvements sociaux et n?olib?ralisme au Sud du R?o Bravo ?, livre publi? sous la direction de Franck Gaudichaud]. Franck Gaudichaud r?pond ? quelques-unes d?entre elles dans une interview publi?e en Catalogne par l?hebdomadaire Directa.

 

L?Am?rique Latine est un enchev?trement de mouvements indig?nes et mouvements de base? qui s??vertuent ? infl?chir la tendance qu?ont les gouvernements progressistes install?s sur le continent au cours de la derni?re d?cennie ? causer d?infinis pr?judices sur les communaut?s et l??cosyst?me,? la majorit? d?entre eux restant? soumis ? un syst?me de production extractiviste, aux mains des multinationales.

 

 

Franck Gaudichaud ? la Maison de la Solidarit? de? Barcelone. Photo Robert Bonet

 

C?est ?galement le tour d?une nouvelle g?n?ration de jeunes et de collectifs d?envisager de d?passer dans le contexte actuel, le mod?le d?Etat centraliste sur lequel beaucoup de pays de la zone se sont forg?s.? C?est un sc?nario de possibilit?s, non exempt de menaces, dont nous parle abondamment Franck Gaudichaud, politologue, ?diteur de la section chilienne du site Rebeli?n? et coordinateur de l?ouvrage ? El volc?n latinoamericano ? (Le Volcan latino-am?ricain). Une radiographie, premier ouvrage de la nouvelle maison d??dition? Otram?rica, dans laquelle vingt auteurs des deux c?t?s de l?Atlantique pr?sentent un panorama de la carte h?t?rog?ne latino-am?ricaine? du point de vue de la gauche et dont? Gaudichaud, professeur en Sciences Politiques de l?Universit? de Grenoble 3,? analyse tous les tenants et aboutissants.

 

Dans le prologue du Volcan latino-am?ricain, tu dates de? 1998 le d?but de la p?riode historique dans laquelle se trouve plong?e l?Am?rique latine. Que se passe-t-il ? partir de cette ann?e-l? ?

Il est toujours difficile de choisir une date, mais, si nous prenons comme r?f?rence le changement d?un cycle, 1998 pourrait ?tre choisie comme le point d?infl?chissement vers des positions de gauche dans tout le continent. Surtout suite ? l?accession? de Hugo Ch?vez ? la pr?sidence du Venezuela, quoique qu?il serait ?galement juste de se r?f?rer au soul?vement zapatiste de 1994. En tout cas, au cours de la d?cennie 90, nous assistons ? la reformulation de nouvelles gauches ? partir de ph?nom?nes importants et d?exp?riences de mobilisation sociale. Les secteurs qui ne comptaient pas dans la soci?t? commencent ? avoir une influence parce que malgr? le pouvoir de l?oligarchie, ils veulent ?tre des acteurs de la vie publique. Apparaissent ?galement de nouveaux acteurs institutionnels dans chaque pays, comme par exemple le MAS (Mouvement vers le Socialisme) d?Evo Morales en Bolivie.

 

Quelques-uns de ces acteurs se r?clament du? ?? Socialisme du 21?me si?cle ?. S?agit-il du grand mouvement du changement ?

C?est plut?t un slogan symbolique, mais jusqu?? pr?sent, il ne s?agit pas d?une rupture avec le capitalisme, comme ce fut le cas pour la r?volution sandiniste au Nicaragua, le castrisme ? Cuba ou potentiellement le processus de pouvoir populaire pendant le gouvernement de Salvador Allende au Chili. En tout cas, il concentre des dynamiques de? renforcement de nature anti-imp?rialiste et des r?formes d?mocratiques et sociales de grande envergure. Nous l?avons ainsi constat? en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Plut?t qu?une rupture frontale avec la logique capitaliste, je dirais qu?elles tendent vers des mod?les post-n?olib?raux, puisqu?elles maintiennent des accords avec les multinationales pour leur faciliter des? parts de pouvoir et l?acc?s aux ressources.

 

N?existe-t-il pas une possibilit? de cr?er un mod?le propre ?

La plupart des pays d?Am?rique Latine partent avec une croissance d?pendante, reposant? en grande partie sur l?industrie extractive des ressources naturelles, par exemple du p?trole et sur la production intensive des c?r?ales et autres aliments. La question est donc de savoir comment surmonter ces d?pendances du capital transnational et comment cr?er un mod?le productif ? la fois adapt? aux besoins des communaut?s et respectueux de l?environnement.

 

L?accord de l?Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Am?rique (ALBA), n? en 2004 ? l?initiative du V?n?zuela et de Cuba est-il une tentative de recherche d?alternative ?

Il situe dans l?agenda le projet d?int?gration ? ?chelle r?gionale, ayant vocation d?aller plus loin qu?une simple union ?conomique, comme se contentaient de le faire le Trait? de Libre-?change, le Mercosur et autres propositions de tendance lib?rale. Il recherche la compl?mentarit? en tenant compte des asym?tries? entre les pays et des ?changes entre eux, sans oublier les ?les carib?ennes. Pour le moment, cependant, il s?agit d?une initiative en r?action aux USA, tr?s int?ressante mais qui n?aborde pas les v?ritables d?fis que conna?t l?Am?rique latine, entre autres raisons? par manque de soutien de grands pays comme le Br?sil.

 

Quels sont les d?fis que tu mettrais en avant ?

L?obtention d?un changement profond ? l??chelle r?gionale? qui signifie int?grer des pays comme le Br?sil qui, -pour le moment- a ses propres plans strat?giques, ou plut?t dont la classe dominante a d?autres plans. Ensuite, quand ces pays seront en ?tat int?rieurement de r?pondre et d??couter les mouvements sociaux qui font le pari d?aller plus loin que les r?formes en vigueur et veulent rompre avec le mod?le extractiviste et d?veloppementiste que conservent leur gouvernements progressistes. Cette tension? entre gouvernements nationaux-populaires r?formateurs et mouvements sociaux se fait sentir, dans la derni?re p?riode, en particulier au Venezuela, en Equateur et en Bolivie. Il ne faut pas oublier que certains mouvements peuvent ?tre simplement corporatistes ou y compris ob?ir ? des int?r?ts conservateurs, comme cela s?est produit en Bolivie avec le mouvement autonomiste de la? ?Media luna ? [le ?croissant? des 4 provinces orientales ?s?cessionnistes, NdE] qui pr?tend s?parer les r?gions riches des r?gions pauvres.

 

Le cas du P?rou o? Ollanta Humala r?prime les communaut?s qui s?opposent ? l?industrie mini?re est exemplaire de cette d?pendance?

Humala se d?finit comme un nationaliste et, d?s le d?part, il avait une vision? nationale-interclassiste qui? reniait les gauches et les droites, comme il l?a d?clar? ? maintes reprises. Il continue ? s?ouvrir? aux multinationales entra?nant une grande fracture avec les mouvements qui l?avaient appuy?. Le conflit Conga et le projet funeste d?extraction ? ciel ouvert de? Yanococha r?sume parfaitement ce qui se passe dans les autres r?gions de l?Am?rique Latine : les populations luttent pour d?fendre leurs droits face ? quelques gouvernements parfois teint?s de progressisme, qui choisissent de pr?server les privil?ges des investisseurs ?trangers. C?est l? que se livre la bataille pour la d?fense du milieu et pour un syst?me productif plus durable.

 

En Argentine, le gouvernement de Cristina Fern?ndez ren?cle ? reconna?tre le droit du peuple mapuche ? g?rer ses ressources. Reproduit-il les m?mes insuffisances ?

C?est un des sujets en souffrance auquel est confront? l?Am?rique Latine, conjointement ? la d?colonisation int?rieure. La cr?ation de soci?t?s r?ellement plurinationales et d?mocratiques en? est encore ? ses balbutiements, apr?s? des si?cles de pouvoir colonial et malgr? des avanc?es importantes avec des processus constitutifs avanc?s en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Ceci explique que le processus de reconnaissance des droits indig?nes soit assez lent dans des pays de la r?gion andine et encore davantage en Am?rique Centrale. On voit cela de fa?on encore plus criante au Chili o? le peuple mapuche s?oppose aux entreprises hydro-?lectriques ou foresti?res qui d?truisent leurs terres et la biodiversit?. Cette lutte? place les ?tats oligarchiques, centralistes ou f?d?raux devant leurs contradictions connues depuis? le 19?me si?cle. Ce serait ?galement le cas du Mexique avec la lutte zapatiste au Sud du pays.

 

Sur? l?ing?rence ?trang?re : Sommes-nous encore aux temps des dictatures qui re?oivent le soutien des USA, comme ce fut le cas pour le Chili avec le Plan Condor ?

L?interventionnisme continue d?exister mais il a chang? et il s?est r?articul?. D?abord, avec l?int?gration de nombreux pays dans le march? international via la signature du TLC (Trait? de libre -?change) et ?galement par le biais du Plan Colombie, permettant? aux USA de trouver un alli? pour imposer leur strat?gie de domination, un peu ? l?image d?Isra?l au Moyen-Orient. Ce sch?ma explique la pr?sence de la Quatri?me Flotte dans les eaux de la zone et aussi les tentatives de coup d??tat contre Hugo Ch?vez au Venezuela en 2002 ; peu apr?s, l?essai de d?stabilisation en Bolivie ; l?expulsion de Manuel Zelaya de la pr?sidence du Honduras en 2009, ou maintenant, au Paraguay,? la destitution de Fernando Lugo. Il faut ensuite y ajouter le soft power, c’est-?-dire, les tentatives d?influence sur l?opinion publique- par exemple au cours des processus ?lectoraux- ? travers les grands m?dias capitalistes. Les Etats-Unis d?Am?rique ont investi de gros moyens dans ce domaine dans le but d?induire des comportements pr?d?termin?s dans la population , cr?ant ?galement dans le m?me but des lobbies, des ONG , des mouvements sociaux? et des groupes financiers.

 

Dans la bataille entre cette offensive n?olib?rale et la nouvelle gauche qui se r?clame des mouvements populaires, il semble que la jeunesse et? les femmes jouent un r?le important. Qu?en pensez-vous ?

Sans doute. L?Am?rique Latine a ?t? l??picentre de l?altermondialisme et nous le voyons encore avec l?apparition? d?une nouvelle g?n?ration d??tudiants, de femmes et de syndicats de travailleurs. Au Chili, est apparu un mouvement tr?s important contre le mod?le h?rit? de la dictature et g?r? actuellement par le pr?sident conservateur multimillionnaire Sebasti?n Pi?era ; en Colombie, on a r?ussi ? stopper un plan similaire, et au Mexique, il faut noter l?irruption du mouvement ? Yosoy132 ? (je suis le 132?me) qui sont des expressions d?indignation qui, ? l?instar de beaucoup d?autres apparues ailleurs partout le monde, interpellent? les partis traditionnels, le capitalisme financier et? remettent en cause le m?pris des institutions ? l??gard des secteurs subalternes.

 

Cette ?closion de mouvements peut-elle s?organiser ? l??chelle r?gionale ?

Diff?rents axes de mobilisation transversale pourraient favoriser cela : par exemple, la d?fense de la souverainet? alimentaire. De nombreux peuples et organisations paysannes commencent ? se rendre compte des effets catastrophiques du Trait? de Libre Echange (TLC) sign? par quelques ?tats latino-am?ricains avec les USA et l?Union Europ?enne. Le Mexique lui-m?me, pays en pointe dans la production du ma?s, est oblig? d?en importer des USA, et perd sa capacit? productive. La lutte contre la crise climatique et ses effets favorise ?galement des exp?riences int?ressantes de revendications du ?Buen vivir? (? Bien Vivre ?) autrement dit du respect de la biodiversit? et la ? Pachamama ?, comme en Bolivie ou dans la zone du Yasun?, dans la for?t amazonienne ?quatorienne,? d?clar?e? zone exempte d?exploitation p?troli?re. Certainement, ces luttes ne r?ussiront pas ? rompre du jour au lendemain avec la logique d?extraction et de d?veloppement, ces peuples ont besoin de d?velopper des services publics, des infrastructures, etc?, mais ils projettent une transition ?cologique possible qui nous conduit ? un nouveau paradigme? ?nerg?tique et de vie.

 

Quant au Br?sil, est ?il envisageable qu?il se joigne ? ce contre-pouvoir anti-imp?rialiste ?

Comme l?a dit Ignacio Lula Da Silva, le Br?sil n?est plus un pays ?mergent? mais ? ?merg? ?. Un pays mondialement influent, un pays cl? au G20, qui dans le contexte actuel de crise apporte sa contribution au Fonds Mon?taire International pour aider ses amis europ?ens. Il ne semble pas qu?il veuille participer au? contrepouvoir des gauches radicales, mais? d?une certaine fa?on il a bien servi de soutien ? plusieurs reprises aux gouvernements de Ch?vez ou d?Evo dans la r?gion.

 

Tend-il vers des th?ses socio-lib?rales ?

Oui, exactement. Il opte pour la voie ?conomique traditionnelle des ? avantages comparatifs ? et choisit de profiter de sa position de ?g?ant? poss?dant d?immenses ressources et terres pour offrir des millions d?hectares ? Monsanto et ? d?autres. Mais il ne s?agit pas seulement de cela : il a cr?? ses propres ? multilatinas ? [NdT : entreprises multinationales d?Am?rique Latine], qui lui permettent de faire pression sur ses associ?s. En quelque sorte, le Br?sil est devenu un ? sous-empire ?, clairement h?g?monique par rapport aux autres pays d?Am?rique du Sud. Cela, tout en ayant ?t? une r?f?rence dans des processus de d?mocratie participative, de l?altermondialisme ou gr?ce ? la Lutte du Mouvement des Sans Terre (MST), mouvement toujours mobilis?.

 

 

 

A quoi attribues-tu cette position ?

Il poss?de une des bourgeoisies les plus fortes du continent, avec laquelle le Parti des travailleurs a collabor? bien volontiers,? ce qui lui a permis une accumulation du capital qui a? accentu? les diff?rences entre les plus riches et les plus pauvres. Il est certain que l?extr?me pauvret? a recul? de fa?on cons?quente en termes g?n?raux mais pour le moment, il ne contribue pas ? la logique post-n?olib?rale ? laquelle aspirent les peuples et mouvements dans d?autres pays d?Am?rique Centrale et d?Am?rique du Sud.

 

Tu es quand m?me optimiste quant ? l?avanc?e d?un nouveau mod?le ?conomique et politique sur le continent ?

Nous verrons bien. Il existe clairement un d?bat entre les gouvernements qui de fa?on quasi ?naturelle? pariaient sur le n?o-d?veloppement ou le n?o-lib?ralisme et une partie des mouvements populaires. Le Venezuela bolivarien alli? aux conseils communaux, l?Argentine des entreprises occup?es, ou la Bolivie li?e aux autonomies indig?nes ont donn? une impulsion essentielle ? cette dynamique continentale, m?me si d?immenses diff?rences existent entre les pays et les r?gions. Nous voyons maintenant? que quelques -uns des gouvernements les plus radicaux ont pris des distances avec les processus d??mancipation venus de la base, c?est pourquoi, nous devrons voir si cette tension s?accentue ou bien, si au contraire, encore une fois, les alternatives se profilent au c?ur m?me du calendrier, ?? en d?mocratisant la d?mocratie ? et en cr?ant des exp?riences de pouvoir populaire. Il faut faire confiance au f?minisme, aux ?tudiants, aux femmes, aux travailleurs, au mouvement pour la souverainet? alimentaire et la r?forme agraire, aux peuples indig?nes, pour rendre cela possible, et, plut?t que de s?institutionnaliser, ils pourront ?tre le moteur du changement et de la construction d?alternatives.

 

Que devrait apprendre l?Europe de ce volcan latino-am?ricain qui commence ? ?merger ?

L?Am?rique Latine est un bon miroir pour les pays europ?ens qui vont devoir faire face ? la crise parce que, dans les ann?es 80, elle a d?j? connu les plans d?ajustement qu?essaient d?appliquer le FMI et la Tro?ka en Europe. L?Am?rique Latine a d?montr? qu?on pouvait combattre en se mobilisant et en revendiquant des sorties de crise plus justes. L?Equateur, par exemple, a bien montr? qu?on peut annuler une partie de la dette avec un appui plus offensif d?un gouvernement et avec des mouvements sociaux. L?Argentine aussi a fait la m?me chose quand elle a annul? partiellement la dette. Si ces pays du sud ont d?montr? leur capacit? ? s?imposer-bien que partiellement- au monde financier international, les peuples europ?ens, peuvent aussi? le faire, depuis le centre du capitalisme-monde. Les exp?riences populaires peuvent ?galement servir de miroir dans l?objectif de construire des coop?ratives, des m?dias communautaires, des usines occup?es et autres projets alternatifs et ?galitaires. L?Am?rique Latine nous montre qu?il est possible de construire des passerelles ? partir du cadre social en direction du monde politique en proposant des alternatives ? l??chelle nationale et continentale.

 

 

 

Merci ? Tlaxcala

Merci ??Tlaxcala
Source:?http://www.setmanaridirecta.info/
Date de parution de l’article original: 04/07/2012
URL de cette page:?http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=7890

 

 

Libell?s: Abya Yala | Am?rique Latine | Altermondialisme | socialisme du XXI?me si?cle | Mouvements sociaux | alternatives au capitalisme

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