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France: idées reçues du président Macron

 

« Une belle idée qui n’aboutit pas vaut mieux qu’une mauvaise qui voit le jour. » (Pierre Dac, 1972).

 

Au fil des débats auxquels il a participé, le Président Emmanuel Macron a essayé de pourfendre quelques idées reçues, en particulier concernant sa politique engagée depuis vingt mois. Néanmoins, dans ses échanges, il est tombé aussi, parfois, dans certaines idées reçues. Je me permets ici d’en citer quatre, sans prétendre à l’exhaustivité dans ce domaine, évidemment.

Quatre idées reçues du Président Macron:
Idée reçue numéro une : le chômage se résoudra par la formation professionnelle

L’une des idées d’Emmanuel Macron est de faire une grande réforme de la formation continue. C’est un serpent de mer. On en parlait déjà il y a une dizaine d’années, ce n’est pas nouveau. L’idée est de rendre plus efficace, plus « productif », l’argent dépensée en formation professionnelle : qu’elle soit directement en rapport avec les besoins du marché de l’emploi.

Emmanuel Macron, et il n’a pas été le premier à le dire depuis une dizaine d’années, s’est ainsi plu à parler (souvent à partir d’exemples concrets, réels) d’entreprises qui n’arrivaient pas à recruter les bonnes compétences, qui avaient des postes non pourvus.

Ces situations existent évidemment, et nécessitent une réponse plus adéquate qu’aujourd’hui en termes de formation ou d’immigration (effectivement, s’il n’y a pas la compétence dans la communauté nationale, il faut la recruter à l’extérieur), mais elles sont évaluées à environ 300 000 emplois non pourvus. On est bien loin des plus de 4 millions de demandeurs de « vrai » emploi, c’est-à-dire correspondant à leurs compétences et à leur projet de vie.

Cela signifie que si cette action sur l’efficacité de la formation continue est évidemment nécessaire, elle est très largement loin d’être suffisante pour atteindre le plein-emploi. C’était pourtant la seule piste qu’a donnée Emmanuel Macron à Bourg-de-Péage concernant sa politique contre le chômage.

Idée reçue numéro deux : l’investissement locatif n’est pas productif

Emmanuel Macron n’aime pas les propriétaires d’immobilier. Il pense que ce sont des rentiers d’argent dormant. J’exagère peut-être même s’il y a mille sens au verbe « aimer », mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne considère pas que l’argent investi dans la pierre soit de l’argent utilement investi dans l’économie.

Plusieurs actes le démontrent : il veut supprimer la taxe d’habitation, et on sait bien que par effet ricochet, la taxe foncière (celle qui impose les propriétaires de logement) va forcément augmenter car elle devient l’un de derniers leviers des collectivités territoriales.

De même, la suppression de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune, basé sur le patrimoine d’un foyer fiscal) a parallèlement été l’occasion de créer un nouvel impôt, l’IFI, qui est le même ISF mais uniquement sur la base du patrimoine immobilier (c’est sûr qu’on ne peut pas délocaliser les logements acquis quelque part).

Au-delà de l’erreur politique de ne pas avoir gardé le même nom à ce nouvel impôt sur la fortune, l’idée d’Emmanuel Macron, c’est qu’il faut encourager l’investissement sur des actions, sans prendre en compte qu’un investisseur anciennement imposé à l’ISF, sauf patriotisme forcené, peut aussi bien investir en France qu’à l’étranger (au même titre que redonner du pouvoir d’achat ferait augmenter la consommation, mais pas forcément au bénéfice des entreprises françaises).

Pourtant, l’investissement locatif est évidemment un investissement utile à l’économie nationale, et il est même indispensable de l’encourager encore pour répondre à la demande de nouveaux logements et réduire aussi les prix du marché qui jouent aussi sur la rareté de l’offre. Il aurait été donc plus cohérent de supprimer vraiment, c’est-à-dire complètement, l’ISF en ne gardant pas plus sa base immobilière que mobilière (notons d’ailleurs que ce nouvel impôt sur le patrimoine immobilier touche plus les petites fortunes que les très grosses qui ont une autre puissance d’investissement que les « petits » épargnants, « petits » restant cependant très relatif puisqu’il s’agit quand même de « fortunés »).

Idée reçue numéro trois : on peut distinguer les routes dangereuses et pas dangereuses

S’il y a un domaine où Emmanuel Macron est sur le point de sombrer dans la démagogie, c’est sur la sécurité routière. Grand spécialiste de l’accidentologie routière, le professeur Claude Got l’a récemment épinglé à ce sujet : « Monsieur le Président, quand vous indiquez que l’on peut trouver « une manière plus intelligente de mettre en œuvre » la limitation de vitesse à 80 kilomètres par heure, cette phrase sous-entend un manque d’intelligence chez ceux qui l’ont proposée et décidée. Elle dévalorise la mesure, réduit son acceptabilité et finalement son efficacité. Elle légitime l’absence de respect de cette nouvelle règle. Une caractéristique est constamment vérifiée en matière de sécurité routière : les annonces modifient les comportements avant qu’elles ne deviennent effectives. » (20 janvier 2019).

L’actuel Président serait plutôt du même avis que son lointain prédécesseur, Georges Pompidou, qu’on cite ad nauseam (en oubliant alors qu’il fut aussi employé de chez Rothschild, il n’y a pas de petite récupération ni de grande contradiction), à savoir, qu’il faudrait arrêter d’emm@rder les Français (sous la période pompidolienne, la mortalité se mesurait à plus de 15 000 personnes tuées par an, avec un réseau et un parc automobiles beaucoup moins développés), et comme Emmanuel Macron a besoin de se raccommoder avec les élus locaux, la sécurité routière serait un bon levier qui, grand avantage, n’alourdit pas le budget de l’État.

Le « deal », en effet, ce serait à la fin de donner aux présidents des conseils départementaux la responsabilité de mettre la limitation de vitesse à 80 ou à 90 kilomètres par heure sous prétexte qu’ils sont responsables de l’entretien des routes départementales. Ce serait très habile car cela flatterait les élus locaux, mais ce ne serait pas très cohérent ni très responsable.

Pas très cohérent : depuis quand les mesures de sécurité routière doivent-elles être décentralisées ? comment serait-il possible qu’il y ait des routes qui traverseraient les départements avec des limitations de vitesse différentes ? où serait la logique du conducteur de bonne volonté ?

Mais surtout, pas très responsable, car, je le répète ici encore une fois, la mortalité routière ne dépend pas de l’état de la route, mais de la densité du trafic. Les routes les plus mortelles sont les plus denses en trafic, pas les plus abîmées.

Je termine ce point par l’excellente réflexion de l’éditorialiste politique Thomas Legrand le 29 janvier 2019, lui-même sanctionné à cause d’excès de vitesse : « Quel est le chiffre, le taux, que l’on veut faire diminuer ? Celui de l’impopularité des responsables politiques ou celui des morts sur la route et de l’émission de carbone dans l’air ? Si c’est le premier, alors il faut revenir sur les 80 km/h, si c’est les seconds, alors il faut garder la mesure sur l’ensemble du réseau routier, au moins pour la tester quelques années. ».

Et d’affirmer avec force : « Les élus locaux ne sont-ils pas les mieux placés pour en juger ? Eh bien non. S’il y a un domaine où il faut faire confiance aux spécialistes (osons le gros mot, aux technocrates), c’est bien celui-là. Il n’y a rien de plus contre-intuitif que l’accidentologie. Ce sont (hors autoroutes) sur les routes droites, apparemment sûres, bref, celles sur lesquelles on s’autorise à aller vite, qu’il y a le plus de morts. Alors que sur les petites routes tortueuses, sur lesquelles on ne peut pas aller vite, on constate moins d’accidents. La mortalité dans les Alpes n’est pas plus élevée que dans la plate Beauce. (…) Mais en ces temps de « gilet-jaunisation » forcée de tous les sujets, la complexité n’est pas particulièrement de mise. ».

Idée reçue numéro quatre : le scrutin proportionnel représente mieux le peuple

Le mode de scrutin est un sujet que j’ai déjà évoqué ici (et là). C’est un sujet crucial dans la bonne marche de notre démocratie représentative et je comprends mal qu’il ne soit pas constitutionnalisé pour empêcher qu’une majorité de circonstance ne cherche à se perpétuer en changeant la règle du jeu dans son propre intérêt (ce qu’avait tenté de faire François Mitterrand pour les élections législatives du 16 mars 1986).

Emmanuel Macron a dit à Bourg-de-Péage comme si c’était une évidence que le scrutin proportionnel permettait une meilleure représentation du peuple, ce qui est faux à plusieurs titres. C’est un sujet pour lequel il n’avait pas semblé avoir beaucoup de conviction avant la campagne présidentielle de 2017 et il avait d’ailleurs accepté et ajouté cet élément de son programme pour sceller son alliance avec François Bayrou.

Parlons déjà du projet précis d’Emmanuel Macron qui est en attente au Palais-Bourbon : un rapport (mystérieux) a prouvé, par des projections reprenant les résultats des élections de juin 2017, que le projet préconisé réduirait la représentation pluraliste de groupes politiques de l’opposition actuellement présents. Au lieu de l’augmenter, comme il l’affirme.

Mais plus généralement, le scrutin proportionnel, qui veut que les partis politiques décident totalement, complètement, des noms et de l’ordre des candidats, permettrait une meilleure représentation des partis politiques, et en particulier des partis les plus établis, mais pas du tout une meilleure représentation du peuple, des citoyens.

Il y a une réelle incohérence intellectuelle et politique de la part d’une majorité des gilets jaunes qui voudraient le scrutin proportionnel alors qu’en même temps, ils dénigrent, parfois avec raison, l’ensemble des partis politiques (et des syndicats, et des institutions en général). Or, le scrutin proportionnel ne fera la part belle qu’aux partis, aux partis déjà existants, et sûrement pas au citoyen qui n’aura plus la possibilité de choisir ses candidats, qui sera bloqué de choisir entre plusieurs listes.

D’ailleurs, son « opposé », l’actuel scrutin majoritaire, est le scrutin de l’électron libre par excellence : combien de candidats, fustigés et condamnés par leur parti respectif, et donc « dissidents », ont-ils malgré tout été élus contre les candidats « officiels » de leur parti ? L’exemple le plus frappant le 17 juin 2012 fut l’élection d’Olivier Falorni (réélu en 2017), candidat dissident du PS contre Ségolène Royal (aidé d’ailleurs de Valérie Trierweiler, mais ça, c’est une autre histoire).

Enfin, comment les députés pourraient-ils mieux représenter les Français si aucune majorité n’était capable de se former, si le gouvernement redevenait aussi impuissant qye sous la Quatrième République alors qu’il y a tant défis économiques, écologiques, diplomatiques, militaires aujourd’hui ?

Ce serait la mort, assurément, de la démocratie représentative qu’on tente aujourd’hui, dans un esprit responsable, de vouloir la sauvegarder en l’améliorant. Mais il faut se garder de préconiser des remèdes qui l’achèveraient. À l’instar de Pierre Dac (cité au début de l’article), il vaut mieux ne rien entreprendre que de créer de nouveaux problèmes très graves.

Car les institutions républicaines sont aujourd’hui la seule chose de réellement efficace dans notre pays, il faut absolument les maintenir et les stabiliser si l’on veut résoudre les problèmes économiques et sociaux bien plus importants et urgents, aux yeux des Français, que de précipiter le pays dans une aventurière paralysie des institutions qui pourrait être définitive et fatale. Nous n’aurons pas de second De Gaulle

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Sylvain Rakotoarison (02 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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