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Fins de mois et fins de carri?res

Jean-Pierre Bonhomme

C??tait dans les ann?es 60. J??tais devenu journaliste ? La Presse. Cela ?tait facile car il fallait bien des scribes pour nourrir la ?r?volution tranquille?. En certains moments j??tais responsable des quatre pages que le journal remplissait avec des correspondances de la r?gion du Saguenay. Un certain Lucien Bouchard m?en envoyait plusieurs, de ces relations; elles ?taient de facture provinciale, naturellement, mais elles avaient le m?rite de la constance.

Depuis ce temps, vu de mes divers pupitres, ce fut une longue ascension de M. Bouchard vers les sommets de la bourgeoisie montr?alaise, de la bourgeoisie montr?alaise-canadienne plus pr?cis?ment; avec des passages intermittents dans les hautes sph?res des deux parlements du Canada?: ceux d?Ottawa et de Qu?bec.

Puis, M. Bouchard a gravi un autre pic de ces Himalayas, Il est devenu le principal porte-parole de la Quebec Oil and Gas Association. Or cela pose un certain probl?me de biens?ance politique ?tant donn? la dichotomie qui existe entre les fonctions de premier ministre (qu?il a exerc?es au Qu?bec), celle de ministre de l?environnement ? conservateur ? dans le gouvernement f?d?ral d?une part? et les autres fonctions ordinaires subs?quentes d?autre part.

Les fonctions de premier ministre, ?quivalentes, chez nous, ? celles d?un pr?sident de la R?publique, ont une valeur symbolique pour l?opinion publique. Elles sont des guides pour les collectivit?s nationales.? Elles sont donc glorieuses en un certain sens. Oui mais elles ont des contraintes et le titulaire doit en tenir compte dans l?exercice de ses fonctions ult?rieures.

Le pr?sident De Gaulle, par exemple, ne se permettait pas, ainsi que l?a fait un? premier ministre du Qu?bec d?aller signer des autographes en Alberta, pour le plaisir d?un ?diteur. Il se tenait au haut de la sc?ne, distant, comme un d?positaire des projets et des r?ves collectifs. Pas plus qu?il ne se permettait, comme un autre premier ministre, d?aller donner des cours dans une universit? priv?e anglaise, pour faire plaisir ? chacun, surtout quand cette universit? est de trop! Il y a des cl?tures ? ne pas franchir si l?on veut donner aux citoyens l?impression qu?il existe une certaine distance objective par rapport aux pressions faites par les int?r?ts priv?s.

Dans le cas pr?sent l?ancien premier ministre du Qu?bec, M. Bouchard, est employ? par l?industrie du p?trole. Elle qui cherche ? obtenir le droit de perforer le territoire pour y extraire du gaz, mais sans que le gouvernement n?ait ?tabli de r?glementation pour prot?ger les citoyens et les paysages. Un tel personnage qui a d?tenu le pouvoir ? Qu?bec, ? un moment o? les citoyens lui confiaient leurs ?motions et lui c?daient leur raison peut-il l?gitimement se transformer en lobbyiste du p?trole et du gaz sans faire na?tre, chez chacun, un sentiment de cynisme et de d?mobilisation?

Mais c?est l?ancien ministre de l?environnement qui pose le plus de? probl?mes. En effet, il n?est pas exag?r? de dire que le p?trole et le gaz sont de grands pollueurs. C?est eux qu?un ministre de l?environnement doit affronter ou cajoler pour mettre de l?ordre sur la plan?te. Or les protecteurs de l?environnement ? pas tous barbus ? les plus sens?s n?ont eu de cesse de vouloir prot?ger le milieu urbain contre les agressions industrielles. Une des bibles ? cet ?gard est celle de Ian McHarg qui propose de construire ?avec la nature?. Il s?agirait donc, pour simplifier, de cr?er des zones industrielles, loin des villes et des villages o? des syst?mes de traitement de l?eau et de l?air seraient mis en commun pour prot?ger les citoyens et la nature. Le contraire de ce qui se fait en Gasp?sie, justement, o? l?industrie installe ses ?oliennes pratiquement ? c?t? des clochers.

Les ministres de l?environnement ne nous parlent pas beaucoup de ces solutions rationnelles. Ont-ils la distance qu?il faut par rapport ? l?industrie pour veiller au bien commun? Peut-?tre. Mais pour ?viter les tentations et? sauver les apparences ne faudrait-il pas que les anciens ministres de l?environnement et les anciens premiers ministres se tiennent au dessus de la m?l?e et respectent ainsi les craintes et les espoirs d?une population qui a longtemps ?t? laiss?e ? elle-m?me lorsqu?il s?est agi de cr?er des milieux de vie urbain raisonnablement accueillants?

Cet avis peut para?tre dur. Oui mais nous ne pouvons nous emp?cher de penser qu?il y a, dans l?exercice du pouvoir, surtout du pouvoir supr?me, quelque chose qui rel?ve de l?esprit communautaire, celui qui relie les ?tres entre eux et qui ne perd jamais de vue ce principe?: ce qui est bon pour chacun est, en d?finitive, ce qui est bon pour tous! Le pouvoir ?lu n?est pas un travail comme un autre; il n?est pas un escalier pour gravir le sommet d?une carri?re.

Et c?est pourquoi il serait pr?f?rable que les premiers ministres, apr?s avoir ex?cut? leurs fonctions, restent un peu dans l?ombre et n?acceptent que des mandats discrets, d?esprit communautaire par exemple, tels ceux relatifs ? la d?fense des coop?ratives!

Et qu?ils passent plus de temps ? la p?che ? la truite.

Jean Pierre Bonhomme

Image Flickr par?Leandro2009

 

 

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