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Fidel Castro : Intervention au quatri?me congr?s de la f?d?ration latino-am?ricaine des journalistes (FELAJ)

Fidel Castro est n? le 13 ao?t 1926. Le Grand Soir f?te son anniversaire ? sa mani?re.

OSVALDO SANTANA?(R?publique dominicaine).?Comandante?Fidel Castro,?compa?ero, je ne vais pas citer de chiffres sur la dette dominicaine, et je voudrais seulement signaler un point qui me pr?occupait d?j? dans mon pays. Au moment de la n?gociation de l’accord avec le Fonds mon?taire international (FMI), les forces de gauche demandaient la rupture des n?gociations, mais toutes les voies, toutes les solutions ?ventuelles indiquaient que, dans l’?tat actuel de la soci?t? dominicaine, c’?tait impossible. Ce qu’il fallait, c’?tait briser l’ordre. Et les forces dirigeantes nationales n’?taient pas en mesure de le faire. Nous ?tions dans une impasse, parce que les forces ?mergentes n’?taient pas non plus en mesure de r?pondre ? ce qui ?tait une r?clamation g?n?ralis?e?: non aux n?gociations.

Alors j’ai constat? que la revendication tr?s globale, tr?s g?n?rale, de?: ??Non ? la dette?? exige des pr?cisions. Et je tiens ? pr?ciser ce doute politique, qui me semble plus important que l’analyse des chiffres, car ?a ressemble parfois ? un sport, au jeu des chiffres. Comme je vois les choses, les forces nationales dans certains pays risquent de se retrouver sans banni?re, parce que, m?me si personne ne peut se r?jouir du malheur des peuples, le fait est que la crise qui se d?veloppe au sein des nations est un bouillon de culture qui peut permettre aux groupes d?poss?d?s de mieux comprendre la cause de leurs probl?mes?; et il se pourrait que si on trouve un point interm?diaire, la ren?gociation par exemple, on ajourne d’autant le d?nouement, l’heure de la Bolivie, mettons, o?, malheureusement, les forces ayant des possibilit?s de fournir des r?ponses authentiques, de teneur nationale et populaire, sont d?concert?es…

Tandis qu’on pr?ne le non-paiement de la dette, les gouvernements nationaux, qui sont soit des dictatures soit des d?mocraties, sont en train de ren?gocier. Ils s’entendent avec les centres financiers, avec les organismes financiers, avec les gouvernements qui poss?dent les grands capitaux. II semblerait soudain qu’on laboure dans le champ des bourgeoisies.

J’insiste, je ne suis pas un radical. Je r?fl?chis ? haute voix, et d’autres ont d? aussi le faire, et j’en ai pris la responsabilit?.

J’ai la sensation que ce peut ?tre un bon moyen de d?noncer en g?n?ral la cruaut? des ?tats-Unis, la cruaut? du Club de Paris, la cruaut? de l’ensemble du camp financier, des possesseurs de capitaux, mais au sein de nos pays, n’importe quel homme de la rue, comme moi, peut se rendre compte qu’on le berne.

On pr?tend que le paiement, imm?diat ou ? plus long terme, de la dette limite les potentialit?s et les possibilit?s de d?veloppement national. Mais qui est-ce qui applique les programmes de d?veloppement??

Les peuples se disent aussi?: ??Mais nous n’avons pas consomm? cette dette. Nous devons la ren?gocier ou dire que nous ne la paierons pas, ou alors devons-nous demander des comptes ? ceux qui l’ont consomm?e??!??

Je veux tout simplement, messieurs, soulever un point qui fait l’objet de d?bats houleux au sein des forces ?mergentes dans les soci?t?s endett?es, et je crois qu’elles ne comprennent pas parfois certains aspects g?n?raux de cette politique de non-paiement.

Comme journaliste, je me faisais un devoir de conscience de le dire aux?compa?erosjournalistes et de saisir l’occasion, parce qu’apr?s tout ce n’est pas si facile d’obtenir une interview de Fidel et de lui dire ?a. Qu’il faut que ces aspects que personne n’a os? soulever, m?me pas les groupes id?ologiques, re?oivent des r?ponses(applaudissements).

FIDEL CASTRO.?Donc, tu n’es pas radical.

OSVALDO SANTANA.?Strat?giquement?(rires).

FIDEL CASTRO.?En tout cas, tu l’as dit, et c’est enregistr?.

OSVALDO SANTANA.?Oui, oui, je l’ai dit.

FIDEL CASTRO.?Eh bien, moi, oui, je suis radical, et peu m’importe de l’avouer. Premier point. Deuxi?me point?: je crois qu’il serait bon, tr?s bon, d’?claircir toutes ces id?es. C’est tr?s important, parce que si les gens n’ont pas les id?es claires, ca va provoquer une confusion encore plus grande que la dette.

Je peux te dire que j’ai brass? ces chiffres, comme tu les appelles, et tu peux me croire que j’ai r?fl?chi. Et j’ai encore d’autres chiffres, tout un tas, parce que ce sont les chiffres qui prouvent la situation, ne l’oublions pas. Mais nous devons avoir, politiquement, les id?es claires, les radicaux et les non-radicaux.

Laisse-moi te poser une question?: des documents que nous avons publi?s, quels sont ceux qui vous sont parvenus, quels sont ceux que tu as re?us et, en plus, quels sont ceux que tu as lus??

OSVALDO SANTANA.?Euh, je connais un discours que vous avez prononc? devant des femmes et que le journal o? je travaille a reproduit.

FIDEL CASTRO.Ton journal l’a reproduit, mais toi, l’as-tu lu??

OSVALDO SANTANA.?Oui.

FIDEL CASTRO.?Parfait. Et quoi d’autre??

OSVALDO SANTANA.?Mais nous n’avons pas re?u de documents suppl?mentaires durant le Congr?s.

FIDEL CASTRO.?C’est bien ?a le probl?me. Vous n’avez pas re?u l’interview d’Excelsior, celle de l’agence EFE, tous ces documents-l???

OSVALDO SANTANA.?L’interview d’Excelsior, on nous l’a remise au Panama et je suis en train de la lire.

FIDEL CASTRO.??videmment, nous ne sommes pas les patrons des transnationales de l’information, qui diffusent ce qui les int?resse. Malgr? tout, nous avons divulgu? pas mal de choses. Le probl?me, c’est que parfois nous sommes envahis d’un tas de papiers, de choses, de livres et de documents que nous ne lisons pas. Il ne faudrait pas qu’il arrive aux journalistes ce qu’il arrive aux chefs d’?tat, qui ne lisent pas. Je l’ai d?j? dit. Alors, nous les journalistes, nous avons l’obligation en premier lieu de lire?(applaudissements), surtout les questions sur lesquelles nous souhaitons beaucoup ?tre inform?s. Tu es int?ress? par la question, c’est incontestable, mais tu ne l’as pas encore abord?e ? fond, parce qu’on peut d?duire de ce que tu as dit que tu as encore des doutes. Tu nous en fais part ici, tr?s bien, mais il se peut que d’autres en aient et surtout, comme tu le dis, que des gens du peuple en aient.

Alors, je vais m’efforcer de r?pondre ? la premi?re, celle du front. J’en ai souvent parl?, et j’ai dit qu’un front int?rieur aux c?t?s de Pinochet est inconcevable.

J’ai parl? des deux unit?s qui me semblent n?cessaires pour livrer bataille contre le colosse, contre le g?ant du Nord. Nous, les pygm?es, nous nous sommes rendu compte que l’?l?phant est tomb? dans un pi?ge, dans son propre pi?ge. L’?l?phant est pi?g?, et nous, les pygm?es, nous tournons autour de l’?l?phant dont nous avons une peur panique. Et l’?l?phant s’appelle imp?rialisme, pays capitalistes d?velopp?s, industriels, riches, exploiteurs, ces pillards historiques du monde, qui sont tomb?s dans une trappe. Et nous, les pygm?es, que faisons-nous autour de cette grande trappe o? l’?l?phant est tomb??? Je crois que nous devons faire quelque chose.

En fait, actuellement, il ne s’agit pas d’une lutte entre pygm?es, mais, en premier lieu, d’une lutte contre l’?l?phant. Si nous, les pygm?es, on commence ? se bagarrer entre nous en oubliant l’?l?phant, il va nous arriver la m?me chose que ce qui nous arrive depuis l’?poque de Fernand Cortez?: les Tlaxcalt?ques en train de lutter contre les Azt?ques, les uns alli?s des conquistadores et les autres luttant contre eux. Le plus triste serait dans l’histoire, quatre si?cles plus tard, que l’imp?rialisme fasse avec nos pays ce qu’ont fait les conquistadores espagnols au P?rou, au Mexique et partout?: nous faire nous bagarrer, nous battre entre nous. Comme le disait avec tristesse le?compa?ero?portoricain – et il rappelait m?me des vers de Neruda – ils utilisent le sang de nos fr?res portoricains pour envahir la Grenade, pour menacer Cuba, pour menacer le Nicaragua et pour nous faire la guerre. Alors, nous, les pygm?es, on doit s’unir, en g?n?ral, ou faire des choses ensemble. Qu’on doive faire des choses ensemble, ?a ne fait pas l’ombre d’un doute.

Je parle de deux sortes d’unit??: l’une int?rieure et l’autre ext?rieure, et j’ai dit que cette id?e, ce principe g?n?ral de l’unit? int?rieure, a des exceptions. Je dis cat?goriquement qu’une unit? int?rieure est impossible au Paraguay, qu’une unit? int?rieure est impossible au Chili, qu’une unit? int?rieure est impossible en El Salvador, ? moins d’un r?glement politique n?goci? au pr?alable, qu’une unit? int?rieure est impossible en Ha?ti, Bref, il y a un certain nombre d’endroits, quatre, cinq ou six, o? c’est impossible.

Comment favoriser une unit? int?rieure au Guatemala?? C’est impossible.

Ce probl?me m’a ?norm?ment pr?occup?, pas tant en pensant ? la R?publique dominicaine, car je sais que vous avez aussi vos probl?mes int?rieurs, vos partis, vos banni?res nationales et vos banni?res int?rieures, mais en pensant au Chili o? tant de sang a coul?. Ce mot d’ordre aurait ?t? m?me plus difficile ? proposer avant l’ouverture d?mocratique au Br?sil, en Uruguay et en Argentine. On n’aurait pas pu le proposer voici deux ans, parce que les possibilit?s d’unit? int?rieure pour lutter en faveur de quelque chose d’aussi important et d’aussi d?cisif pour les pays et pour le sous-continent ?taient inexistantes. Les pays o? il ?tait possible de le faire ?taient en minorit?. Cette id?e est associ?e ? trois ?v?nements tr?s importants pour le sous-continent?: les ouvertures d?mocratiques en Argentine, au Br?sil et en Uruguay, et l’Uruguay pas tant pour ses dimensions que pour son symbolisme. Je crois que nous sommes en train de vivre un moment nouveau, et les id?es, les programmes et les mots d’ordre politiques doivent ?tre propos?s en fonction d’une s?rie de r?alit?s et de situations, en tant que possibilit?s. Nous sommes en train de vivre un moment concret pour ?voquer ces id?es pr?cises.

Bien mieux, cette ouverture d?mocratique n’est pas dissoci?e de la terrible crise, de type ?conomique, politique et social, que traverse le sous-continent. Ce n’est pas seulement la d?faite des Malvinas qui a d?log? du pouvoir les militaires argentins, mais aussi la crise ?conomique?; eux, oui, ils ont pris la fuite, en arri?re, ils n’ont pas suivi les instructions de ce g?n?ral fran?ais dont nous a parl? le Bolivien?: ils ont fui ? la d?bandade, en catastrophe.

Tous ces militaires n’ont pas appliqu? exactement les m?mes politiques ?conomiques, n’ont pas suivi au pied de la lettre l’?cole de Chicago comme l’ont fait trois champions?: Pinochet, les militaires argentins et les militaires uruguayens. Les militaires br?siliens ont ?t? plus mod?r?s, ont fait autre chose?: ils ont prot?g? l’industrie, ils ont ouvert toutes grandes les portes aux investissements et ils ont donn? des facilit?s aux grandes transnationales pour exploiter les ressources naturelles du pays et la main-d’?uvre bon march?, en s’effor?ant de leur faire construire des usines dans le pays. Mais ils n’ont pas ouvert toutes grandes les portes du pays aux marchandises ?trang?res et ils n’ont pas lev? les taxes douani?res pour que les marchandises br?siliennes souffrent la concurrence des japonaises, ou de celles de Taiwan, de Cor?e du Sud et de tous ces pays qu’on appelle les N.P.I., autrement dit les nouveaux pays industriels.

Ces pays-l? sont les plus modernes colonies des transnationales qui aient jamais exist?, ils sont la propri?t? des transnationales, et on veut m?me nous les pr?senter comme mod?les. Et c’est comique de voir qu’on a vendu cette id?e-l? ? la Jama?que. Seaga leur a fait croire que la Jama?que allait devenir un Hong-Kong ou une Cor?e du Sud, sans tenir compte des circonstances, des facteurs historiques, objectifs, subjectifs, de tout un tas de choses et de facteurs qui rendent possible une situation donn?e. II a aussi dit qu’il allait convertir la Jama?que en une Porto Rico, en une merveille, comme si Porto Rico ?tait un exemple ? imiter, alors que plus de 40 p. 100 des gens y vivent de tickets d’alimentation.

Le fait est que ces militaires n’ont pas agi partout pareil. En tout cas, en plus de la lutte des peuples, c’est la crise ?conomique qui les a tous fait fuir du pouvoir. Et j’ai dit dans une interview que je ne vois pas tellement de danger d’un putsch militaire de droite?; non, je ne vois pas tellement ce risque-l?. II faudrait ?tre fou pour vouloir prendre en charge ces pays au milieu des crises terribles qu’ils traversent.

Dans des situations pareilles, au milieu d’une crise terrible, il y a toujours des fous pour vouloir faire un coup d’?tat r?actionnaire, il y a toujours des fous pour ?a, je vous en avertis, mais ils ne sont pas plus de 10 p. 100.

Quand le p?trole surgit, que tout va bien et qu’on peut se lancer dans des tas d’affaires, le nombre de fous peut s’?lever ? 90 p. 100, des gens qui disent?: ? ? notre tour maintenant de mettre de l’ordre ici, c’est une p?taudi?re?! ??(Rires.)?Et les Boliviens en sont des t?moins exceptionnels, parce que l’un des pays du monde o? il y a eu le plus de coups d’?tat, c’est la Bolivie, je crois qu’elle doit faire concurrence ? l’?quateur, plus ou moins. Je ne sais lequel des deux a accumul? plus de points dans cette comp?tition. La Bolivie et l’?quateur sont parmi les champions des coups d’?tat.

JORGE RISQUET.?La Bolivie en compte plus de cent cinquante.

FIDEL CASTRO.?Plus de cent cinquante, la Bolivie?? Alors, l’?quateur doit venir au second rang, pas vrai??

JOURNALISTE ?QUATORIEN.?Mais loin derri?re.

FIDEL CASTRO.?Loin derri?re, hein?? Vous n’en avez eu que quatre-vingt-dix-neuf ou cent… Combien???(Rires.)?Parfait, mais le sport vous pla?t, vous vous y ?tes pas mal entra?n?s l?-bas?(rires).

R?fl?chis un peu, Santana. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de coup d’?tat en Bolivie, alors qu’il n’y a jamais eu autant de chaos dans l’histoire du pays?? Qui voudrait prendre en charge la Bolivie?? Qui dirait?: donnez-moi ce gouvernement?? Qu’est-ce qu’il en ferait, d’ailleurs?? Si on lui remet le gouvernement, qu’en fait-il le lendemain?? ? moins que, bien entendu, les civils et les militaires ensemble veuillent faire une r?volution, et m?me ?a, ce n’est pas une chose facile.

C’est que les chiffres indiquent qu’il existe une catastrophe totale, d’ordre ?conomique, politique et social. Le journaliste bolivien a donn? un chiffre ici?: les six dollars auxquels se vend l’?tain et ce qu’il co?te de le produire avec des salaires tr?s bas. C’est un co?t de production assorti d’allez savoir quel salaire. Si on le vendait en fonction de ce dont un homme a besoin, le prix serait peut-?tre trente dollars. L’exemple qu’il a fourni donne une mesure du pillage dont nous sommes victimes sur tous ces produits et de l’ordre ?conomique international injuste et d’ores et d?j? insupportable qui existe dans le monde, parce que ces id?es vont ensemble.

Bref, la crise ?conomique a contribu? ? favoriser les ouvertures d?mocratiques. Mais si on ne r?glait pas ces probl?mes ?conomiques, si on tentait de payer la dette, ce serait la liquidation de ces processus d?mocratiques qui constituent incontestablement un progr?s. Si tu poses la question ? cent Argentins, je crois que quatre-vingt-quinze te diront qu’il faut pr?server l’ouverture d?mocratique, et quatre-vingt-quinze Uruguayens diront pareil, parce qu’ils ont v?cu des choses horrifiantes. Les Br?siliens seraient du m?me avis.

Comme j’ai beaucoup r?fl?chi ? ces probl?mes et que j’ai de tr?s bonnes relations avec les r?volutionnaires chiliens, je leur ai dit?: ???coutez, je vais parler de cette lutte parce que c’est n?cessaire. Si j’en parle et si on gagne la bataille, quelles en seraient les implications politiques pour vous au Chili?? Cela signifierait-il la prolongation du r?gime Pinochet???? Nous avons beaucoup r?fl?chi sur ces probl?mes. Je ne vais pas tout te raconter, parce que je dois aborder logiquement certaines choses avec discr?tion. Mais nous sommes arriv?s ? la conclusion que Pinochet n’a pas d’?chappatoire, m?me si on annule la dette. Pour moi, c’?tait une pr?occupation, je peux l’assurer. Parce que vous, les Dominicains, vous ne souffrez pas ce que souffrent les Chiliens. Vous avez vos probl?mes l?-bas, je sais ce que vous ?tes en train de souffrir, ce n’est pas rien, mais vous ne souffrez pas la r?pression f?roce, les crimes, les tortures, les disparitions du Chili. C’est un cas bien plus dramatique, suffisant pour que la conscience d’un r?volutionnaire radical s’y arr?te. Et si nous livrons cette bataille qui a une importance historique ?norme, colossale, nous devons nous demander si, ? un endroit concret, ?a n’aurait pas pour cons?quence la prolongation de la r?pression, la prolongation de la nuit de la tyrannie. M?me ?a, j’y ai beaucoup pens??!

J’y ai pens? et j’en ai discut?. J’ai dit?: en tout cas, il nous faut une strat?gie. Que faire dans des pays comme le Guatemala, El Salvador, le Paraguay, le Chili?? Doivent-ils rester ? l’?cart de cette bataille, parce qu’elle peut sembler ? certains une gaminerie sans importance alors qu’ils vivent, eux, une situation concr?te et tr?s difficile de r?pression?? Oui, mais comment les peuples de ces pays pourraient-ils rester ? l’?cart de cette bataille?? Et si Pinochet meurt demain d’un infarctus?? N’importe qui peut mourir d’un infarctus, surtout lui, avec tous les probl?mes qu’il a. Ce peut ?tre d’un infarctus, ou d’hypertension, d’un probl?me vasculaire. Un type peut mourir de bien des choses, m?me d’un banal accident de la route. Alors, supposons qu’il n’y ait pas de rempla?ant, qu’il y ait une ouverture d?mocratique au Chili ? un moment donn?… Quand la gauche l’a emport? au Chili, Allende devait quatre milliards et le cuivre n’?tait pas si bon march? qu’aujourd’hui. Eh bien, moi, je dis que la trag?die du Chili, ?a a ?t? la dette de quatre milliards et les prix du cuivre. Alors, pensez un peu qu’il y ait une ouverture d?mocratique et que le gouvernement qui s’installe se retrouve avec une dette de vingt-trois milliards et le cuivre ? quarante ou cinquante centimes. Je ne sais combien il vaut maintenant. Quelqu’un doit le savoir, peut-?tre Ruiz Caro qui a parl? du cuivre et de ces choses-l?.

La tonne vaut l?g?rement plus de mille dollars. A l’?poque d’Allende, elle en valait 1 508′ et le dollar avait un pouvoir d’achat bien sup?rieur ? aujourd’hui, ? peu pr?s le triple. Le baril de p?trole ne valait alors que trois dollars. ?a, c’?tait en 1973. Je suis all? au Chili en 1971 et la situation ?tait terrible. La dette n’?tait que de quatre milliards.

Ne pensez pas ? Pinochet, pensez qu’il va s’effondrer. Je suis convaincu que Pinochet va dispara?tre, un peu plus t?t ou un peu plus tard, mais il va dispara?tre, je n’en ai pas le moindre doute. Donc, il y a une ouverture d?mocratique – je ne parle pas d’une r?volution, mais d’une ouverture d?mocratique – et un gouvernement d?mocratique, un nouveau gouvernement s’intalle. ? quelle situation ?conomique monstrueuse devrait-il faire face?? C’est exactement ce qui s’est pass? en Uruguay, en Argentine et au Br?sil. Au Chili, la dette ext?rieure se monterait ? 23 milliards de dollars, avec le cuivre ? 62 centimes. Que peut faire ce gouvernement?? Eh bien, se flanquer une balle dans la t?te, un suicide collectif. Si cette dette n’?tait pas annul?e, dites-moi un peu quelles seraient les possibilit?s d’un gouvernement d?mocratique au Chili pour lequel on a tant lutt?. Il serait liquid?, comme le seront tous les autres si ce probl?me n’est pas r?gl?. Aucun peuple ne peut rester ? l’?cart de cette lutte. L? o? les conditions d’une unit? int?rieure ne sont pas r?unies, les forces d?mocratiques et r?volutionnaires doivent brandir cet ?tendard et l’imposer aux dictatures.

Voil? ce que j’ai soulev??: il faut r?gler ce probl?me pour sauver les ouvertures d?mocratiques, et je ne crois pas qu’on sauve pour autant aucune tyrannie, ni celle de Pinochet, ni celle du Paraguay, ni celles de nervis qui sont au service de l’imp?rialisme en Am?rique centrale et dans les Cara?bes. Elles n’en r?chapperont pas. Ce sont l? des exceptions, au sujet desquelles je serais incapable de proposer une unit? int?rieure. Je ne pourrais m?me pas le concevoir. Mais je le con?ois en Argentine, je le con?ois en Uruguay. De fait elle existe en Uruguay, o? il y a un consensus int?rieur assez large. Pas un consensus int?rieur pour le plaisir d’atteindre ? un consensus, mais pour livrer cette grande bataille, qui est d?cisive en faveur de l’ind?pendance nationale, et non plus seulement pour la d?mocratie. C’est une bataille en faveur de l’ind?pendance, parce que, comme le disait Ruiz Caro, le Fonds mon?taire nous gouverne, nous traite comme des torchons, fait de nous ce qu’il lui chante. Alors, Santana, nous ne sommes pas ind?pendants, tout simplement.

Nous sommes dans une situation pire qu’? l’?poque d’avant les luttes de Bol?var, de San Martin, d’O’Higgins, de Ju?rez, de Morelos, de Sucre et de tous ceux qui ont d?clench? la guerre pour l’ind?pendance. Nous sommes encore moins ind?pendants qu’alors. Bien mieux, nous sommes encore plus exploit?s qu’alors. Et je peux t’assurer que cette bataille est m?me plus importante que celle pour l’ind?pendance.

Combien de millions d’habitants y avait-il alors dans le sous-continent?? Je sais que le Mexique compte aujourd’hui 75 millions d’habitants. Quand Hidalgo s’est soulev? les armes ? la main, il y avait trois millions et demi d’indig?nes, un million et demi de m?tis, un million de Blancs, dont 50?000 Espagnols. Ils ont r?gl? entre eux leurs probl?mes?; les Indiens et les autres ont ?t? plus ou moins contraints d’intervenir dans les luttes entre les riches cr?oles descendants d’Espagnols et les bureaucrates et commer?ants espagnols. L’Am?rique latine enti?re ne devait pas compter plus de cinquante millions d’habitants.

Je te dis que cette bataille, o? les chiffres entrent en jeu, a beaucoup ? voir avec l’ind?pendance de ce sous-continent, je le dis tout net, avec sa v?ritable ind?pendance. Si nous nous croyons ind?pendants, nous sommes b?tes ? manger du foin, et de plus, mal inform?s.

C’est aussi la bataille de quatre milliards de personnes qui vivent dans le Tiers-monde?; ce n’est pas seulement une bataille pour la dette de l’Am?rique latine, mais pour tous les pays du Tiers-monde. Voil? pourquoi je propose l’unit? de tout le monde. Il faut donc dire?: unit? ext?rieure. Et l’unit? ext?rieure, c’est que tous les pays d’Am?rique latine et du Tiers-monde suivent une seule ligne.

Tous les pays sont repr?sent?s aux Nations Unies. Ces probl?mes du nouvel ordre ?conomique international, ces probl?mes du protectionnisme, du dumping, de l’?change in?gal et d’autres qui touchent dans une plus ou moins grande mesure les prol?taires et les bourgeois, les riches et les pauvres, bref tout le monde, ont ?t? soulev?s bien des fois aux Nations Unies, au sein du Groupe des 77, des Non-Align?s, pour essayer d’y trouver des solutions. Les Non-Align?s se sont r?unis ici m?me. Permets-moi de te dire qu’il existe une terrible h?t?rog?n?it? de pays au sein des Non-Align?s?: de droite, de gauche, du centre, de tout. Et ici, dans cette m?me salle o? nous sommes r?unis, on a discut? de l’apartheid, des agressions contre les pays arabes, du colonialisme et du n?o-colonialisme, et en faveur du mouvement de lib?ration nationale. Nous avons eu des attrapades terribles, terribles, et nous n’?tions pas absolument d’accord sur toutes les approches. A cette r?union des Non-Align?s qui a eu lieu ici, en 1979, la derni?re s?ance s’est termin?e ? huit heures du matin, nous avons discut? toute la nuit. Et les chefs d’?tat sont des personnes difficiles, non seulement, en r?gle g?n?rale, mal inform?es, mais aussi indisciplin?es. N’allez pas croire qu’ils arrivaient ici ? dix heures du matin, l’heure o? s’ouvraient les s?ances?(rires). Le premier tour ?tait une trag?die, parce qu’il y avait quatre chefs d’?tat assis ici, moi l?, quelques autres par l?, et personne ne voulait intervenir ? dix heures du matin. C’?tait une trag?die, si tu veux, mais on s’est r?unis et on a discut? largement et dans la plus grande libert?.

Si les pays latino-am?ricains se r?unissent tous un jour, et m?me s’ils sont tous l?, il est normal qu’ils se r?unissent pour quelque chose qui pr?sente un int?r?t commun. Voil? le genre d’unit? ext?rieure dont je parle, l’unit? internationale. Et s’il y a une r?union de tous les chefs d’?tat latino-am?ricains, tu ne peux pas interdire que Pinochet et Stroessner y viennent, parce que tu ne peux les exclure ni des Nations Unies, ni des Non-Align?s ni du Groupe des 77. C’est contre la coutume.

Au sein des Non-Align?s, il y a plusieurs pays dont les gouvernements sont terribles, parfois n?o-colonialistes et pro-imp?rialistes, et tu ne peux pas les exclure. Cuba, qui a ?t? le si?ge de ce Mouvement et qui l’a pr?sid?, a d? tous les inviter un par un, parce que tu ne peux pas exclure tel ?tat ou tel chef d’?tat pour des raisons id?ologiques. Nous avons eu du mal ? le faire comprendre ? l’?poque au gouvernement militaire argentin, parce qu’il ne connaissait pas les normes et les r?gles, et le pays qui accepte d’?tre le si?ge d’une r?union internationale doit tout simplement s’ajuster ? ces r?gles, comme pour une rencontre sportive.

Nous n’avons aucune relation avec Ta?wan, aucune relation avec la Cor?e du Sud, mais quand Cuba a ?t? le si?ge du championnat mondial de base-ball, il a fallu adresser une invitation ? la Cor?e du Sud et une autre ? ceux de Ta?wan. S’ils nous invitent, nous sommes libres de ne pas y aller, mais nous ne pouvons pas ?tre le si?ge d’une rencontre et exclure quelqu’un, parce qu’alors, s’il y a une rencontre au Chili, celui-ci pourrait exclure tous ceux qui sont de gauche et du centre, ou tous ceux qui sont d?mocrates. Il existe certaines normes internationales auxquelles on ne peut d?roger.

Nous ne parlons donc pas de fonder un parti avec Pinochet, ou de cr?er une Internationale dont l’un des plus illustres membres serait Pinochet. Je parle en fait d’une unit? d’action de tous les pays latino-am?ricains et carib?ens, et de tous les pays du Tiers-monde, voil? ce que je propose comme unit? ext?rieure. Oui, mais pour quoi faire?? C’est la plus grande bataille, et sais-tu pourquoi?? Elle est bien plus importante que ce qu’avait ?t? ? l’?poque l’ind?pendance de l’Am?rique latine, dont nous avons tant parl? depuis si longtemps et que nous n’avons jamais obtenue ? vrai dire, et tu le sais. Parce que vous ne pouvez pas faire le moindre changement social en R?publique dominicaine sans que, le lendemain, l’escadre yankee n’apparaisse pour dire que vous ne pouvez pas le faire, voire envahir le pays, comme en 1965?; le Nicaragua ne peut pas faire de changements sociaux sans que, le lendemain, les Yankees n’organisent des invasions de tous les c?t?s, ne livrent une sale guerre et n’imposent un embargo ?conomique au pays. Il faut cr?er les conditions r?elles et objectives pour l’ind?pendance politique et ?conomique de nos peuples.

Et maintenant tu vas mieux comprendre une id?e que j’ai soulev?e et qui est la suivante?: ou ce probl?me se r?gle, ou alors il y aura des explosions r?volutionnaires g?n?ralis?es dans le sous-continent. Un journaliste m’a pos? cette question qui pourrait sembler un pi?ge?: vous, comme r?volutionnaire ou comme radical, que pr?f?rez-vous?? Je lui ai r?pondu?: Sais-tu ce que je pr?f?re?? En ce moment, j’estime bien plus important, sinc?rement, d’annuler cette dette et d’instaurer le nouvel ordre ?conomique international que deux, trois ou quatre r?volutions isol?es.

De r?volutions, je sais quelque chose, comprenez-vous, j’en sais quelque chose(applaudissements). En premier lieu, Santana, ? cause de l’exp?rience cubaine. Nous y sommes depuis plus de vingt-six ans, et je crois que nous avons un tant soit peu progress?. Et, surtout, nous n’avons pas seulement fait la r?volution, nous avons su la d?fendre, peut-?tre bien en nous lan?ant dans une fuite en avant, mais nous avons su la d?fendre et nous avons pu la d?fendre. Nous connaissons la r?volution nicaraguayenne, la r?volution grenadine?; nous connaissons des r?volutions en Afrique?: l’?thiopie, l’Angola, le Mozambique?; nous connaissons la r?volution vietnamienne, celle du Laos, celle du Kampuch?a?; nous connaissons des r?volutions de nombreux pays. Il y en a eu un certain nombre. Nous connaissons les r?volutions du Tiers-monde et ce qui se passe quand elles se produisent. Comme nous sommes totalement d?pendants, aussit?t on commence ? nous bloquer, on attrape les pygm?es un par un quand ils se rebellent?: je m’en vais t’attraper toi, et puis toi, et puis toi, et le petit pygm?e commence alors ? se d?battre et aussit?t, l’embargo ?conomique pour le couler, la subversion, la guerre aux fronti?res, les groupes de bandits de partout, la C.I.A. travaillant activement, des cr?dits abondants au Congr?s pour faire la sale guerre, et on commence ? d?truire le processus. La faiblesse et la division y contribuent aussi.

S’il y a demain une r?volution en Bolivie, que va-t-elle faire?? Si l’?tain continue de valoir six dollars, dites-moi un peu ce que vont faire les?compa?eros?boliviens. Ce n’est pas que je sois contre la r?volution, parce que, du moins, on r?partit mieux le peu qui existe. A ceux qui disent qu’il ne faut pas distribuer la mis?re, on doit r?pondre?: la mis?re r?partie est bien plus juste que la mis?re non r?portie, parce que certains r?actionnaires se sont accroch?s ? cette petite phrase?: nous ne voulons pas r?partir la mis?re, et alors ils ne la r?partissent pas, la mis?re est le lot du peuple tandis qu’une minorit? de privil?gi?s dispose de tout, vit en millionnaires, vole, exploite, d?pense et gaspille sans compter.

Je dis qu’une r?volution dans la pauvret? vaut mieux que le syst?me d’exploitation, mais je dis aussi que tu ne satisfais pas les besoins colossaux accumul?s dans tous nos pays, ? Cuba, en Bolivie, au Nicaragua, partout, uniquement par des changements sociaux. Je vais m?me plus loin?: nous avons pu progresser non seulement parce que nous avons op?r? des changements sociaux et que nous avons su les d?fendre, mais encore parce que nous avons instaur? le nouvel ordre ?conomique international dans nos relations avec les pays socialistes. Parce que, crois-moi, si nous n’avions pas instaur? ce nouvel ordre, tu ne serais pas ici et moi non plus?(applaudissements).

Je crois qu’hier il y a eu une panne de courant. Eh bien, la panne aurait ?t? constante sans ce nouvel ordre ?conomique, et cet ?difice n’existerait pas. La R?volution, elle, serait toujours l?, construisant ne serait-ce qu’un communisme primitif, parce que nous l’aurions au moins d?fendue en pleine panne, avec des bougies s’il y en avait eu, avec des torches pour nous ?clairer la nuit, mais nous n’aurions pas ce que nous avons aujourd’hui, les changements sociaux ?normes que nous avons obtenus, nous ne serions pas un pays qui compte 20 500 m?decins, un pays qui commence ? implanter la m?decine de la famille selon une conception novatrice et prometteuse, un pays qui va dipl?mer 50?000 m?decins dans les quinze prochaines ann?es, un pays qui a commenc? ? dipl?mer les premiers licenci?s d’enseignement primaire, pour que ce soit des dipl?m?s universitaires qui enseignent d?s le cours pr?paratoire. Je crois que nous tirons bien profit du nouvel ordre ?conomique, que nous l’utilisons bien, en nous effor?ant de le faire le plus efficacement possible.

Mais nous savons que les probl?mes de la pauvret? ne se r?glent pas seulement par des changements sociaux. Reste ? sortir du sous-d?veloppement. Et il faut remonter aux causes du sous-d?veloppement. Pourquoi sommes-nous sous-d?velopp?s, quels sont les facteurs qui ont d?termin? ce sous-d?veloppement?? II faut en liquider les causes pour avoir le droit d’?tre ind?pendants et pour avoir m?me le droit de faire des r?volutions et pour qu’on ne nous asphyxie pas d?s le lendemain, comme on a essay? d’asphyxier Cuba, comme on essaie d’asphyxier le Nicaragua.

Par nouvel ordre ?conomique, j’entends aussi la fin de tous ces embargos et de tous ces crimes que commettent les ?tats-Unis contre tout pays qui voudrait ?tre ind?pendant. Les ?tats-Unis n’imposent pas d’embargo ? Pinochet, ni ? Stroessner, ni au gouvernement horrible de l’apartheid?en Afrique du Sud. Ils parlent m?me de ? relations constructives ? avec l’apartheid. Ah, mais Cuba, en revanche, il faut l’?trangler?; le Nicaragua, il faut l’?trangler?; la Grenade, il faut l’envahir?! Alors, nous, qui sommes les petits, et vous qui ?tes aussi les tout petits des Cara?bes, n’importe quel peuple, comme le v?tre, cette bataille nous convient, et cette unit? d’action convient mieux aux plus petits qu’? quiconque.

C’est une bataille ?norme, colossale, contre l’imp?rialisme, parce que ce que je propose, c’est refuser cette ?norme dette que le Tiers-monde ne peut payer. Je disais justement ? Ruiz Caro que cette dette ne se monte pas ? 700 milliards, mais ? plus de 900 milliards. En vingt ans, il faudrait payer trois billions de dollars. A ce monde affam?, qui meurt de faim, on veut nous enlever, messieurs, trois billions de dollars en vingt ans?! C’est impossible, bien s?r, mais la premi?re chose dont nous devrions nous rendre compte, c’est que c’est justement impossible.

C’est une bataille pour tous les pays du Tiers-monde, pour plus de cent pays, et elle a une importance ?norme. C’est la bataille pour l’ind?pendance de ce sous-continent, et elle a bien plus de port?e historique et bien plus d’importance historique que celle qui s’est livr?e au d?but du si?cle dernier. C’est la bataille pour la vie et l’avenir de quatre milliards de personnes pauvres et affam?es. Je sais que certains de ces pays-l?, voire une poign?e de riches, ont jet? l’argent par les fen?tres, l’ont vol?, l’ont tir? du pays. Nous savons les pays o? ?a s’est pass?, nous le savons avec toutes les coordonn?es?; nous savons combien de millions sont sortis de chaque pays. Ruiz Caro a dit que jusqu’? 40 p. 100 de l’argent qui a provoqu? cette dette avait fui du pays. La Banque mondiale a publi? r?cemment un rapport dans lequel elle signalait que dans un pays latino-am?ricain, de ceux qui doivent le plus, il ?tait ressorti 126 p. 100 de l’argent qui y ?tait entr? et que dans d’autres pays parmi les plus gros d?biteurs, de 40 ? 50 p. 100 de l’argent qui ?tait entr? avait fui. Mais il y en a un d’o? il est ressorti 126 p. 100, nous le savons tous?! De toute fa?on, ? qui allons-nous penser?: ? ceux qui ont emport? cet argent, ou aux peuples de ces pays qu’on veut obliger ? payer?? Ce n’est pas le millionnaire, par exemple le millionnaire mexicain qui a plac? son argent ? l’?tranger, qu’on veut obliger ? payer, mais le peuple mexicain, le peuple argentin, le peuple uruguayen, le peuple v?n?zu?lien, le peuple br?silien, c’est le peuple, en rognant sur les services m?dicaux, en rognant sur les services ?ducationnels, en lui enlevant des emplois.

Ruiz Caro parlait du scandale que repr?sentait le fait que des gens au P?rou se nourrissent d’aliments pour la volaille. Et je dis?: ne proteste pas pour ?a, Ruiz Caro. Si seulement ils pouvaient s’alimenter d’aliments pour la volaille, qui sont faits de soja, de ma?s, de bl?, de farine de poisson, un r?gime ?quilibr? en vitamines, en calories et en prot?ines?! Si seulement on donnait des aliments pour la volaille aux enfants d’Am?rique latine?! Parce qu’ils seraient alors en bonne sant?, avec un petit peu de prot?ines d’origine animale m?l?es ? un peu de prot?ines d’origine v?g?tale, avec l’?quilibre de calories et de vitamines n?cessaire. Ah, si nos enfants s’alimentaient aussi bien que les poulets de ferme, quelle merveille ce serait?! Aussi je disais qu’il ne fallait pas protester pour ?a. Il faut protester contre le fait qu’on ne donne pas d’aliments pour la volaille aux enfants, parce que c’est la r?alit?.

Les calories n?cessaires, messieurs – et je le disais ? Ruiz Caro quand il donnait un chiffre – ne sont pas 1 200, mais 2 500. Personne ne survit tr?s longtemps avec 1 200 calories. Voil? pourquoi tant d’enfants meurent?: jusqu’? 200 pour 1 000 dans la premi?re ann?e de vie. J’ai lu ces chiffres?: bien des personnes consomment seize grammes de prot?ine, alors qu’il en faut quarante, cinquante, soixante, soixante-dix, selon l’?ge et le poids.

Des m?decins p?ruviens ont fait r?cemment une ?tude. ?tonnante?! Je me refusais ? y croire, et j’ai entrepris de la relire, je n’en croyais pas mes yeux. Ils citaient la moyenne de calories et de prot?ines re?ues, une moyenne effarante, bien inf?rieure ? ce qu’exigent les lois biologiques.

Voil? pourquoi il faut livrer cette lutte, pour ?a, et m?me pour avoir droit ? l’ind?pendance, Et j’ai dit sans ambages?: il vaut mieux parvenir imm?diatement au nouvel ordre ?conomique pour avoir au moins le droit d’op?rer des changements sociaux. C’est plus important que trois ou quatre r?volutions, et pourtant je suis radical. Laisse-moi te dire que je suis l’homme le moins malheureux du monde quand on me dit qu’une r?volution a triomph? dans n’importe quel coin perdu de la terre, m?me si c’est dans une petite ?le, mais je raisonne ? partir de toute l’exp?rience et des r?alit?s du monde.

Il y a un autre probl?me. Moi, je ne peux pas m’immiscer dans ce que chacun doit faire ? l’int?rieur, mais toi tu peux le faire, et vous tous pouvez le faire dans vos pays respectifs. Si j’appelle ? une action conjointe de diff?rents pays, et si nous sommes des pays diff?rents – nous, nous sommes un pays socialiste, et beaucoup d’autres sont des pays capitalistes – et si je me mets maintenant ? compl?ter tous ces articles et toutes ces th?ses en disant?: en plus de ?a, il faut faire ceci ? l’int?rieur, alors c’en est fini de l’unit?, du front unique que nous devons promouvoir face ? ces graves et dramatiques probl?mes ?conomiques qui touchent tout le monde, et ? partir de ce moment je suis en train d’aider le Fonds mon?taire, l’imp?rialisme, les pays capitalistes riches, les pillards, les exploiteurs. Et je n’ai aucune envie de le faire, je te le dis franchement.

Si on me demande ce que je pense, je le sais bien, allez?: je suis socialiste avant tout et je suis convaincu que c’est l’id?al, le meilleur pour assurer le d?veloppement et instaurer la justice sociale. Mais du moment que je brandis l’?tendard de l’action commune et qu’il y a des pays ? r?gimes sociaux diff?rents, la proposition la plus sotte que je pourrais faire, c’est dire qu’il faut tout nationaliser, tout socialiser, commencer ? saisir ? tour de bras. Les Nicaraguayens ne le font m?me pas, et c’est pourtant une r?volution radicale, mais ils ont dit?: nous allons faire progresser une ?conomie mixte, instaurer le pluripartisme, ce qui est correct dans ces circonstances. L’essentiel, en l’occurrence, c’est le caract?re populaire du pouvoir r?volutionnaire. Et ?a, c’est une autre paire de manches, quelque chose que je ne peux pas proposer, parce que sinon on serait fond? ? dire que je propose la subversion et la r?volution. Si vous demandez des th?ories sur ces questions-l?, je peux le faire dans un autre contexte, mais au sujet de ces probl?mes et en proposant ces th?ses, je me suis efforc? de ne pas m’immiscer dans ce qu’il faut faire ? l’int?rieur, parce que je crois qu’il est du ressort de chaque pays et des citoyens de chaque pays, des r?volutionnaires de chaque pays de dire ce qu’il faut faire ? l’int?rieur. Ce n’est pas de mon ressort, justement au moment o? je tente de promouvoir une lutte unie au sein de chaque pays, sauf rares exceptions, et l’action commune des pays d’Am?rique latine et du Tiers-monde. Parce que, de plus, je crois que pour livrer cette bataille dans un pays donn?, il doit y avoir le maximum d’unit? int?rieure possible dans les circonstances que j’ai expliqu?es ant?rieurement.

Si l’un de ces pays d?cide de refuser la dette – et Ruiz Caro disait qu’il devait recevoir la solidarit? de tous – il me semble difficile qu’il puisse mener cette bataille sans assurer la plus grande unit? int?rieure possible.

Ce qui est int?ressant en tout cas dans tout ?a, c’est que la seule chose qui puisse permettre l’unit? int?rieure, le seul ?tendard, c’est celui-ci. II n’y a aucun autre ?tendard qu’un gouvernement d’ouverture d?mocratique ou un gouvernement plus ou moins d?mocratique puisse brandir en Am?rique latine et qui soit capable d’assurer l’unit? int?rieure. Il n’y en a pas d’autres.

En revanche, il faudrait ?tre fou pour r?clamer une unit? int?rieure en vue de payer la dette au Fonds mon?taire. C’est une unit? int?rieure pour ne pas la payer qu’il faut, une unit? int?rieure pour ne pas la payer?!?(Applaudissements.)?Je vais m?me plus loin. ? ceux qui exigent des sacrifices pour payer la dette, nous r?pondons?: des sacrifices pour le d?veloppement, ?a oui on peut en demander aux masses, mais des sacrifices pour payer la dette, jamais?! Des sacrifices pour que le pillage continue, jamais?! Ces id?es doivent ?tre tr?s claires, parce qu’elles sont essentielles. Et je ne crois pas qu’il puisse y avoir aucune autre id?e capable de r?aliser cet exploit. Si on tente d’appliquer les mesures du Fonds mon?taire international, alors ? mon avis il y aura des r?volutions, je n’en ai pas le moindre doute. Voil? pourquoi quelqu’un qui aime la r?volution mais qui a le sens de ses responsabilit?s dirait?: messieurs, il vaut mieux ceci d’abord, et puis ceci, et enfin cela. Parce que supposons que nous fassions les r?volutions, qu’elles triomphent. Mais si on continue de nous payer l’?tain ? six dollars, nous devrons le manger, parce que, comment allons-nous d?penser quinze dollars pour produire une livre d’?tain et la vendre six dollars. Comment est-ce possible??

Ah, il manque encore une id?e cl? et dont on n’en a pas encore parl?, bien que Ruiz Caro l’ait insinu?e dans sa proposition, quelque chose de capital, de plus important que la dette?: le refus de la dette, l’oubli de la dette, le ??passons l’?ponge?? sur la dette ne r?gle pas le probl?me dans son essence. II ne r?gle la question que pour certains pays auxquels il offrirait un r?pit de quelques ann?es?; au bout de six ou sept ans, ils en seraient au m?me point que maintenant ou pire. Parce que le sous-d?veloppement est l?, et les causes du sous-d?veloppement. II y a le protectionnisme, le dumping, il y a l’?change in?gal, il y a la fixation arbitraire de la valeur de la monnaie, des int?r?ts des cr?dits.

Que font actuellement les ?tats-Unis?? La proposition qu’on a faite le dit. Les ?tats-Unis et la Communaut? ?conomique europ?enne n’arr?tent pas de prendre des mesures ?go?stes et ruineuses pour nos pays. Ni les Argentins ni les Uruguayens ne peuvent plus vendre de viande dans de nombreux pays parce que la Communaut? ?conomique europ?enne dispose de 600?000 tonnes de viande congel?e qu’elle subventionne ? 2 500 dollars la tonne et qu’elle vend ? 800. ?a veut dire quoi pour la viande argentine, uruguayenne, colombienne, br?silienne?? La catastrophe?!

Les Yankees subventionnent le bl?, le ma?s et d’autres c?r?ales. Ils subventionnent le sucre. Voil? quatre ans, ils importaient cinq millions de tonnes de sucre, et cette ann?e ils en ont import? la moiti?, deux millions et demie?; dans trois ans, ce ne sera plus que 1 500?000, 1 700?000 tonnes, et fini le march? sucrier aux ?tats-Unis?! La sucrerie Bayanos, au Panama, a d? fermer ses portes, et beaucoup dans d’autres pays. Que faire des ouvriers, que faire des usines?? On fait payer ? ces pays une dette fabuleuse, astronomique, sid?rale, ??galaxiale?? Rien qu’en dix ans, ils doivent payer vingt fois ce que Kennedy avait promis pendant l’Alliance pour le progr?s. Rien qu’en int?r?ts, en dix ans?! C’est compl?tement dingue.

Un jour, en blaguant, je me suis mis ? faire des calculs. Si on se met ? compter ce que doit payer l’Am?rique latine en dix ans, dollar apr?s dollar, au rythme d’un dollar par seconde, combien de temps cela prendrait-il?? Ce qu’il faut payer en dix ans rien qu’en int?r?ts, vous voulez savoir combien de temps ?a prendrait?? J’ai l? le chiffre exact?: 12 860 ans?! Que vous en semble?? L’Am?rique latine mettrait 12 860 ans ? compter ce qu’elle doit payer en int?r?ts. Pas en capital, en int?r?ts?! En comptant dollar apr?s dollar, ? un dollar par seconde. Alors, supposons que quelqu’un me dise?: vous exag?rez, vous n’avez mis qu’un seul type ? compter ce que nous devons payer. Eh bien, d’accord, on va mettre cent types. Savez-vous combien de temps ?a leur prendrait?? Cent types mettraient 128 ans ? compter. Vous voyez, il n’y a pas d’?chappatoire possible?(rires). Cent types comptant ? un dollar par seconde, dollar apr?s dollar, ce que doit payer l’Am?rique latine en int?r?ts dans les dix prochaines ann?es mettraient cent vingt-huit ans ? le faire, et nous, on nous demande de payer ?a en dix ans, avec l’?tain ? six dollars, le cuivre ? soixante-deux centimes, et le sucre ? moins de trois. Qu’ils sont fut?s, ces gens-l?, messieurs?! Eh bien, c’est que l’?l?phant est tomb? dans la trappe, il a cr?? une situation intenable qui nous contraint d’adopter des mesures, qui nous oblige ? nous unir.

Mais il faut parler du nouvel ordre ?conomique international, parce que, sans ?a, pourquoi parler de la dette?? Nous continuerions pareil. Quelle en est la cause?? Le pillage historique pendant des si?cles, le fait qu’on nous paie l’?tain six dollars et qu’on nous fait payer le bouteur ? des prix astronomiques. Le bouteur qu’ils utilisent, eux, dans leurs mines, combien co?tait-il voil? vingt ans?? Vingt mille dollars. Allez l’acheter maintenant sur le march?. Il en vaut 80?000. Il faut maintenant payer le bouteur plusieurs fois plus cher, ainsi que les ?quipements dont on a besoin dans un h?pital ou dans une usine, et ils te payent l’?tain six dollars, un ?tain qu’il co?te quatorze dollars ? produire avec des salaires de famine. Telle est la situation.

Qu’est-ce que je propose?? C’est la grande occasion de lutter non contre la dette, mais pour deux choses?: r?gler le probl?me de la dette – autrement dit l’annuler, la refuser, la briser en morceaux, ne pas la payer – et exiger en outre le nouvel ordre ?conomique international.

Comment y parvenir?? C’est ce que j’ai expliqu?. Nous avons pass? notre vie ? qu?mander, et maintenant nous donnons. Alors, je dis tout simplement?: nous allons cesser de donner?; bas les pattes, repos?! Pourquoi, en Am?rique latine, allons-nous leur donner 400 milliards de dollars en dix ans?? Le plus curieux, c’est que cette somme, que nous ne pouvons pas compter, nous la leur donnons. De fait, certains, comme l’a signal? Ruiz Caro, se sont d?j? mis au repos sans rien dire?; les autres, les gros cr?anciers, n’en parlent pas parce qu’ils ne veulent pas que ce virus, un virus qui a subi une mutation’ devienne vraiment dangereux et se propage, et comme ils en ont plus peur que de la pire des ?pid?mies, ils n’en parlent pas. Ce qui se passe, c’est que c’est la Bolivie, et d’autres petits pays qui l’ont fait?; si ?’avait ?t? un des grands, ?a aurait mis le feu aux poudres, et m?me un pays moyen qui ne serait pas dispos? ? payer ? cause de sa situation d?sesp?r?e. Que va-t-il se passer?? La solidarit? du monde entier.

Qu’ai-je donc propos??? Profiter de l’unit? et de la force que nous donne cette bataille pour une chose aussi vitale que le refus de payer la dette, et avec cette force, leur imposer d’abord l’annulation de la dette et, tout en la leur imposant, forts de cette unit?, exiger l’instauration du nouvel ordre ?conomique international qui a ?t? approuv? par les Nations Unies voil? dix ans et dont ils ne veulent plus entendre parler. J’ai dit quelque chose de plus, bien que je n’aie pas propos? comme Ruiz Caro de confisquer l’argent que les gens ont d?pos? ? l’?tranger.

J’ai dit?: nous ne voulons pas que les banques fassent faillite, nous ne voulons pas de nouveaux imp?ts, parce qu’il ne nous convient pas de nous faire des ennemis l?-bas. Je crois qu’il faut lancer aussi ce message aux travailleurs et aux masses des pays industriels, pour que les gouvernements ne viennent pas leur raconter?: vous voyez bien, ces demandes impliquent que les banques fassent faillite, que les ?pargnants perdent leur argent, que les ouvriers gagnent moins, que les contribuables paient plus d’imp?ts. J’ai dit?: non, il y a une formule. Nous ne voulons pas que les banques fassent faillite, parce que nous avons besoin qu’elles nous pr?tent plus. Je l’ai dit. Et s’il y a un nouvel ordre ?conomique, nous pouvons leur emprunter et rembourser, pas la dette d’avant, non, c’est ? celle de l’avenir ? laquelle je me r?f?re. Nous ne voulons pas que les banques fassent faillite. Nous disons?: pourquoi commettez-vous cette folie de gaspiller tous les ans un billion de dollars en d?penses militaires?? Pourquoi n’en consacrez-vous pas 12 p. 100 pour r?pondre de cette dette?? Nous proposons que les pays cr?anciers prennent la dette en charge, non que les banques se ruinent. Et je peux vous dire que cette id?e prend de la force dans le monde industrialis?. Je sais comment pensent d’ores et d?j? beaucoup de gens. Elle se fraye un passage. Comment r?gler le probl?me?? Par de nouveaux imp?ts, par la faillite des banques?? Non, en r?duisant les d?penses militaires de 12 p. 100.

Mais il y a mieux. Si on instaure le nouvel ordre, il faudrait r?duire les d?penses militaires de 30 p. 100?; ?a signifierait une augmentation du pouvoir d’achat des pays du Tiers-monde de trois cent milliards de dollars, mettons, si on commen?ait ? payer l’?tain, le caf?, le cacao, l’aluminium, les produits de nos pays comme on devrait les payer. Si les pays capitalistes d?velopp?s et industriels cessaient leur dumping, leur protectionnisme et toutes ces choses effrayantes qu’ils font contre nos pays, aveugl?s par l’avarice et l’?go?sme, si tout cela cessait, nous pourrions disposer de revenus de trois cent milliards de dollars, et eux, commenceraient ? sortir de leurs crises ?conomiques qui sont cycliques, bien que toujours plus prolong?es. Je ne crois pas que le capitalisme s’en sauverait pour autant. Le capitalisme n’a pas d’?chappatoire, j’en suis convaincu, mais il pourrait en tout cas vivre un tout petit peu plus. Au mieux, il s’effondre dans trente ans, mais nous, nous n’arriverons pas ? cette date, nous mourrons tous avant, comme ces enfants qui ne peuvent m?me pas se nourrir d’aliments pour la volaille.

Notre probl?me, c’est de cr?er les conditions du d?veloppement des pays du Tiers-monde et, surtout, d’imposer maintenant une mesure que nous n’avons pas d’autre solution que d’imposer. Tu me diras?: et croyez-vous qu’un gouvernement de ce genre le fera?? Eh bien, alors, s’il ne le fait pas, il se suicide. Je n’en dis rien?: je ne crois pas que les gouvernements soient suicidaires, que les politiciens soient suicidaires, et ils devront faire quelque chose.

Je te brosse un tableau ? grands traits, parce que j’ai mon id?e sur la mani?re dont tout cela va se produire et se d?velopper ? l’avenir. L’imp?rialisme va s’efforcer de calmer les esprits, d’utiliser un peu de miel, de gagner du temps, d’?viter la r?bellion. L’imp?rialisme sait qu’il est tomb? dans une trappe, il sait que les conditions d’une r?bellion sont cr??es, une r?bellion contre ce syst?me injuste, contre cette exploitation, et il va s’efforcer de gratter la terre pour voir comment il sort de ce trou, il va essayer de temporiser, de dire ? tel gouvernement?: il te reste encore deux ans, laisse-moi desserrer un peu mon ?treinte, mais supporte. ?videmment, ? condition que les masses comptent pour du beurre, que les peuples comptent pour du beurre. Il faut travailler aupr?s des gouvernements, mais il faut aussi travailler aupr?s des peuples sur ce point et il faut surtout cr?er une conscience.

Cet apr?s-midi, je me rends compte de l’importance que les journalistes aient les id?es claires, et pas seulement la conscience claire, le d?sir, la volont? d’aider leurs peuples ? lutter contre l’exploitation. Mais je crois que tous ces facteurs, nous devons les avoir pr?sents ? l’esprit tr?s clairement, et c’est pourquoi il est bon que tu aies soulev? ce probl?me pour qu’on comprenne bien ce que nous soutenons et ce que nous devons faire. Je ne suis pas en train de promouvoir la subversion, je cherche simplement ? ?veiller la conscience de chaque Latino-Am?ricain et de chaque homme du Tiers-monde sur ce point.

Je vais te dire encore autre chose?: nous parlons d’anti-imp?rialisme depuis au moins cinquante ans. Il n’y a rien qui apprenne mieux ce qu’est l’imp?rialisme que ce probl?me, et ce n’est pas en feuilletant tel classique du marxisme qu’on peut parler de ce probl?me qui est nouveau. Et je vous dis que ce probl?me de la dette, du Fonds mon?taire, des mesures exasp?rantes, ?go?stes qu’adoptent ces pays, apprend davantage aux masses ce que sont l’imp?rialisme et l’exploitation que dix livres des plus classiques, parce qu’elles le voient dans la pratique, elles le voient tous les jours, matin, midi et soir, ? toute heure, et parce que cela peut s’exprimer et se d?montrer d’un tas de mani?res diff?rentes dans chaque pays.

Ah?! si les journalistes brandissaient cet ?tendard, les possibilit?s de victoire grandiraient, parce que cela ne doit pas se r?gler par des conciliabules diplomatiques. Les gouvernements sont las d’adresser des petits papiers, des lettres, comme celle du Groupe de Cartagena, aux riches cr?anciers. J’en ai parl? ? la r?union des femmes et j’ai dit?: ce n’est pas par de petites missives d’amour qu’on peut r?gler le probl?me, il faut faire ce que fait un syndicat quand il en a assez de demander, autrement dit faire gr?ve. Je n’ai pas voulu dire une gr?ve demain?; j’ai utilis? une comparaison, une image, et j’ai parl? de gr?ve. Autrement dit, au lieu de se livrer constamment ? cet exercice de tirer de l’argent de sa poche et de le donner, gardons les mains dans les poches?! Voil? ce que j’ai dit. Si vous voulez lui donner un autre nom, c’est la m?me chose qu’un moratoire. Appelez ?a comme vous voudrez?: gr?ve, cessation de paiement, moratoire.

Je sais aussi ce qui peut se passer et je sais ce qu’ils peuvent faire. Ils n’ont jamais pu faire moins dans leur vie. Vont-ils imposer un embargo au tiers monde?? Mais alors ils s’imposeraient un embargo ? eux-m?mes, ils n’auraient m?me plus de chewing-gum. Ils ne pourraient m?me plus m?cher du chewing-gum aux ?tats-Unis s’ils imposaient un embargo au Tiers-monde, ni boire du chocolat, ni du caf?, ni recevoir des carburants, des minerais, et tout le reste. Vivons-nous comme il y a quarante ans, quand le monde ?tait distribu? entre les grandes puissances coloniales, ou alors vivons-nous ? une ?poque o? les peuples ont d?montr? par leur lutte que la fin du colonialisme avait sonn??? De fait, du point de vue politique, la fin du colonialisme a sonn?, mais apr?s est venu le n?o-colonialisme, la domination ?conomique, de la forme la plus brutale.

Et c’est nous, nos peuples latino-am?ricains, qui avons financ? le capitalisme en Europe?: l’or, l’argent, tout ce qui est sorti ici de la sueur et du sang des Indiens, des esclaves noirs d’Afrique et des m?tis a financ? le capitalisme, non seulement pour ce dont a parl? le Portoricain ici, parce qu’on a parfois utilis? le sang des?Latinos?pour nous soumettre, mais aussi, tout simplement, parce qu’on nous a saign?s ? blanc pendant des si?cles. Voil? pourquoi je dis que ni ?conomiquement, ni politiquement, ni moralement, ni juridiquement, il est possible de payer cette dette, et ce, de quelque angle qu’on l’envisage. Et l’une des raisons historiques, c’est qu’ils nous ont saign?s ? blanc, et que ce sont eux nos d?biteurs, m?me au sens ?conomique du terme.

Bref, Santana, je crois – et pardonnez-moi tous de m’?tre ?tendu sur ce probl?me – que cette bataille historique rev?t une importance ?norme, et si nous avons les id?es claires, nous pouvons la mener ? bien et nous pouvons remporter la victoire. Nous ne devons avoir aucun remords de conscience. Voil? pourquoi j’ai dit que j’?tais radical. Sur tous ces probl?mes, j’ai beaucoup r?fl?chi pour savoir o? il pouvait y avoir des contradictions, quel type de contradictions il pouvait y avoir le cas ?ch?ant, et je suis arriv? ? la conclusion, ? la lumi?re de la doctrine, ? la lumi?re de la morale, ? la lumi?re de l’exp?rience politique qu’il n’y a aucune contradiction entre ce que je propose et ma conviction intime, et qu’il s’agit d’une strat?gie que nous devons suivre. En revanche, ce qu’il faut faire dans chaque pays, vous comprendrez bien que ce n’est pas ? moi de le proclamer ? tous vents, parce qu’autrement, au lieu de contribuer ? l’id?e de l’unit?, je vais semer la division entre les pays, et ?a, oui, ?a conviendrait ? l’imp?rialisme.

A la fin de la s?ance, je vais vous distribuer l’autre interview dont je vous ai pari?, ? condition que vous preniez la peine de la lire.

Je comprends qu’on re?oit parfois tant de documents qu’il est impossible de les lire tous. Mais ce n’est pas un roman, ?a traite d’un drame?; il s’agit d’une autre interview qui compl?te celle d’Excelsior.?Sachez que toutes ces interviews sont en cours de distribution, qu’on va les distribuer ? Nairobi aux milliers des femmes qui vont s’y r?unir, ? l’OUA, ? tous les chefs d’?tat qui sont r?unis. Ces probl?mes vont aussi se discuter ? la r?union des Non-Align?s ? Luanda, au Festival mondial de la jeunesse et des ?tudiants. Celle-ci, et cette autre, et d’autres encore, il y en a au moins six. On va les donner aux jeunes l?-bas, comme livre de chevet, pour qu’ils r?fl?chissent sur tous ces probl?mes et qu’ils puissent dissiper leurs doutes s’ils en ont. On les distribue aux Nations Unies, partout.

J’ai pens? avec soin ? tous ces probl?mes. Ici, bien s?r, j’ai parl? un peu plus librement que lorsque je le fais publiquement dans une de ces interviews. Je ne veux pas que vous alliez confondre la bataille strat?gique qui se livre pour l’ind?pendance de nos pays avec de simples plans subversifs, comme ils disent.

Cette interview n’a pas encore ?t? publi?e, mais j’en ai ici l’essentiel. En fait, c’est l’interview? qui travaille, parce que l’interviewer pose des questions, et des questions difficiles, et ceux qui se donnent du mal, ce sont ceux qui doivent y r?pondre. J’ai pourtant demand? aux interviewers l’autorisation d’utiliser la partie ?conomique de cette longue interview, qui a dur? beaucoup d’heures, parce qu’il me semble qu’il s’agit d’un document important. Ce sont eux qui ont pos? les questions, et ?a vaut mieux comme ?a, parce que tu ne dis pas ce que tu veux, mais ce qu’ils te demandent, tu te soumets ? l’interrogatoire des juges et des procureurs sur chacun des probl?mes. Et l? voil?. Je vais vous la distribuer aujourd’hui ? la fin des s?ances.

Un certain nombre de chefs d’?tat l’ont entre les mains, parce que je la leur ai envoy?e avec beaucoup de discr?tion, mais je vais vous la donner ? vous, puisqu’elle traite de choses dont nous avons parl? aujourd’hui. Elle compl?te l’autre interview. Sur ce point, il faut continuer de r?fl?chir, d’apporter des id?es, de fournir des formules. Voil? pourquoi je me suis beaucoup r?joui quand j’ai lu l’autre jour dans une d?p?che cette phrase de Ruiz Caro qui m’a paru si sympathique de ??la dette ?ternelle??. Ce sont des contributions. Lui, et beaucoup d’entre vous avez des id?es, et nous devons tous apporter des id?es sur ce probl?me. Nous devons savoir clairement quels sont les objectifs, quelle est la tactique, quelle est la strat?gie que nous nous proposons dans cette lutte.

Demain, je vais vous remettre un autre texte?; il n’est pas ?conomique, il est d’un autre genre puisqu’il porte sur les Jeux olympiques. C’est aussi un texte in?dit, un autre th?me tr?s int?ressant, lui aussi, qui me semble li? en partie ? tout ceci. Je vais donc distribuer deux textes in?dits. Je me suis demand??: o? est-ce que je le distribue?? Et je me suis dit que le meilleur moment ?tait la r?union des journalistes latino-am?ricains. Je vais vous donner celui-ci aujourd’hui et celui-l? demain, mais le premier est plus important parce qu’il a ? voir avec ce dont nous sommes en train de discuter ici. Je te remercie donc beaucoup, Santana, d’avoir eu des doutes sur cette question, parce qu’il me semble que d’autres?compa?eros?peuvent en avoir et surtout que beaucoup de gens dans certains de nos pays peuvent en avoir, et qu’il faut alors expliquer les id?es et dissiper les doutes.

Je vous remercie?(applaudissements prolong?s).

OSVALDO SANTANA.?Commandant Castro, vous m’avez fait l’honneur d’une tr?s longue explication. Je crois que votre r?ponse vient ?claircir non seulement mon inqui?tude personnelle, mais aussi, probablement, les pr?occupations de vastes couches et secteurs des soci?t?s latino-am?ricaines.

Je tiens donc ? vous exprimer tr?s honn?tement, tr?s sinc?rement, ma satisfaction et surtout vous remercier de votre g?n?rosit? et de vos ?gards envers nous(applaudissements).

transmis par Jacques-Fran?ois BONALDI, ? la Havane.

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