Un monde ? changer

  • C’est n’importe quoi?! Cet article raconte n’importe quoi. Et je
    sais ce que je dis, je me suis occup? de ce dossier ? l’?poque o? je bossais ?
    l’urbanisme?!

Papi est ? la retraite depuis bien plus d’ann?es que je ne pourrai esp?rer en
valider pour ma retraite fant?me. M?me si sa jeunesse a ?t? marqu?e par la
guerre, sa vie d’adulte a largement rattrap? le coup et il fait partie de cette
g?n?ration de fonctionnaires qui ont eu le droit au meilleur des trente
glorieuses et qu’une retraite plus confortable que le meilleur des salaires que
je pourrais esp?rer de toute ma vie a prot?g? des affres de la pr?carit?, du
ch?mage et de la crise qui sont le lot quotidien et le seul avenir de tous ceux
qui sont n?s depuis le choc p?trolier de 1974. Ce retrait de la vie active ne
l’emp?che nullement de s’int?resser au reste du monde, aussi consomme-t-il
quotidiennement plusieurs grands titres de la PQN et les grandes messes
t?l?vis?es biquotidiennes. Autant dire qu’il se construit en permanence un avis
?clair? sur tout et qu’il nous l’ass?ne volontiers du haut de son pi?destal
d’exp?rience, de comp?tence et de clairvoyance.

Quand on en vient ? parler politique ou ?conomie, il balaie r?guli?rement nos
arguments de jeunes (et pourtant, on est de moins en moins jeunes, justement)
gauchistes id?alistes immatures par des r?f?rences bien senties au texte
d’untel dans Le Nouvel Obs ou ? l’intervention quelconque d’un
?ditocrate au d?bat t?l?vis? de la veille. Les m?dias sont le cordon ombilical
qui le relie au monde et le rendent infaillible et omniscient. Parce que les
m?dias ont toujours raison, sont les t?moins du monde et le si?ge de toutes les
expertises.
Enfin, jusqu’? ce fameux article, relatant le d?veloppement historique d’un
quartier de la m?tropole o? il ?uvrait de son temps.

  • En fait, c’est machin qui lanc? le projet et c’?tait pour faire telle
    action, financ?e de telle mani?re et pas du tout ce que raconte… c’est qui,
    celui qui a ?crit ?a??

Papi est fumasse. Il veut ?crire un rectificatif au journal. Il veut m?me
contacter un ancien coll?gue qui doit couler, lui aussi, une retraite heureuse
et sans autres soucis que les vieux jours qui passent et la sant? qui se d?bine
lentement.

  • C’est marrant, Papi, quand ?a tombe sur votre domaine d’expertise, vous
    voyez ? quel point la presse est faite d’approximations, de semi-v?rit?,
    d’erreurs et de pr?jug?s id?ologiques. Alors que l’autre jour, quand j’ai
    critiqu? un papier qui racontait absolument n’importe quoi sur mon propre
    domaine d’expertise, vous aviez clairement dit que c’est moi qui avait tort,
    que je comprenais mal et que je n’avais pas le m?me niveau que les gens qui
    avaient le droit d’?crire dans un journal de r?f?rence.
  • Oui, mais bon, l?, c’est flagrant. C’est ce journaliste qui est
    incomp?tent.
  • Non, il est juste journaliste : il doit torcher vite fait son papier sur
    un sujet dont il ne peut ?tre sp?cialiste. Produire vite pour rentabiliser, ne
    pas perdre de temps ? v?rifier et encore moins ? d?mentir. Juste cracher de la
    copie, faire du chiffre : le probl?me de la presse, c’est qu’elle n’a peut-?tre
    plus les m?mes objectifs qu’avant. Ni les m?mes ambitions.

Papi laissera tomber le rectificatif. Et cet ?clair d’esprit critique ne se
renouvellera plus. De mani?re assez incompr?hensible pour quelqu’un qui
s’estime cultiv? et averti, il consid?rera le ratage de cet article comme un
?piph?nom?ne et non comme le d?but d’une remise en question de la validit? de
l’information qui lui est servie chaque jour. Nourri par les m?dias de masse
dont les discours et les choix ?ditoriaux sont chaque jour plus convergents, il
continue ? leur faire une confiance aveugle et ? ne jamais s’interroger sur la
mani?re dont l’information qu’il consomme chaque jour est produite, avec quels
moyens et quels objectifs. Comme beaucoup de monde. Comme la plupart des
gens.

Et encore, Papi lit aussi la presse. Mais combien de nos concitoyens se
contentent de la fen?tre qui leur est complaisamment ouverte par la t?l?vision,
cette dr?le de bo?te qui d?bite sans cesse des bruits et des images, un
brouhaha de fond, un flux m?diatique que l’on ?coute ? peine et qu’on ?teint de
moins en moins?
Comme Papi, la plupart d’entre eux ont d?j? pu exp?rimenter l’?trange
dissonance qu’il peut y avoir entre le monde tel qu’il est montr? ? la t?l? et
celui dans lequel ils vivent au quotidien. Et pourtant, la plupart du temps,
ils choisissent plut?t de nier ce qu’ils voient ? leur porte, dans leur
entreprise, dans leur famille, chez leurs amis, plut?t que de renoncer en leur
foi aveugle dans la t?l?-v?rit?.

? tel point que la t?l?vision est devenue autopr?dictive.
Il suffit qu’elle annonce que les gens agissent de telle sorte pour que les
spectateurs se sentent oblig?s de s’y plier, par esprit de conformisme, par
go?t de la mode, pour ne pas ?tre des mensonges vivants. La t?l?vision d?roule
sans fin sa vision du monde, de la soci?t?, de la vie et cela devient une
v?rit? ind?passable, quelque chose de l’ordre de l’inconscient collectif des
foules, quelque chose de si profond?ment ancr? dans la substance m?me des
spectateurs que de remettre en question les dogmes ass?n?s par les acteurs du
grand th??tre m?diatique reviendrait, quelque part, ? d?poss?der les
spectateurs de leur identit? profonde, de leurs motivations, de leurs fois, de
leur raison de vivre, quelque chose de l’ordre de l’amputation obsc?ne.

D?s les premiers moments de la contestation contre les retraites, les m?dias
n’ont cess? de rab?cher deux choses :

  1. que la r?forme ?tait obligatoire, n?cessaire et ind?passable et que tout le
    monde le savait!
  2. que le mouvement de protestation ?tait faible, qu’il ne g?nait personne et
    qu’il ?tait d?j? en d?clin.

Quelles qu’aient ?t? nos d?monstrations chiffr?es ou nos explications patientes
et argument?es, la croyance populaire en un probl?me des retraites et en
l’absolue n?cessit? d’une r?forme n’a jamais ?t? battue en br?che. Jusque dans
les rangs des manifestants, au c?ur m?me des appareils syndicaux, des
opposants, la majorit? des gens ?taient intimement convaincus que m?me si cette
r?forme ?tait une injustice flagrante, une f?lonie et un d?tournement de
l’argent du peuple, il fallait tout de m?me une r?forme, juste une autre
r?forme. Mais le principe m?me de la construction patiente et volontaire d’un
probl?me des retraites pouvant, ensuite, justifier la liquidation partielle
(puis totale) du syst?me, ce principe-l?, n’a pratiquement jamais ?t? remis en
cause.

Pourtant, au m?me moment, gr?ve apr?s gr?ve, manifestations apr?s
manifestation, chacun pouvait constater de lui-m?me l’ampleur de la
contestation, la d?termination des manifestants, les effets tangibles du blocus
p?trolier. Il suffisait de sortir, d’aller ? son travail, d’aller battre le
pav?, de vouloir m?me juste se balader pour voir ? quel point la r?alit? de la
rue, de la vie quotidienne ?tait diff?rente de ce qu’annon?aient les m?dias.
Mais non. Comme par un ?trange processus hypnotique, les gens rentraient chez
eux le soir et d?couvraient ce que leurs sens auraient d? percevoir pendant la
journ?e et, tout simplement, faisaient leur cette r?alit? sur petit
?cran.

Chaque journ?e de mobilisation a amen? encore plus de gens dans les rues et
pourtant, chaque soir, le peuple s’est entendu dire que la contestation
stagnait, marquait le pas ou refluait. Jusqu’au point o? ils ont renonc? ?
exprimer leur col?re, o? ils ont d?cid? de rester ? la maison. Car il y avait
beaucoup d’absents, dans les rues, la derni?re fois. Beaucoup de renonciations.
Parce qu’on leur a dit que c’?tait fini, que c’?tait pli?, bien des gens que
j’avais crois?s avant, qui avaient pos? leur pr?avis de gr?ve, qui
s’appr?taient ? venir, une fois de plus, faire entendre leur voix, beaucoup de
ces gens que j’attendais ont juste laiss? tomber. Comme ?a. Un peu au dernier
moment. Parce que cela faisait d?j? quelques jours que la t?l?vision susurrait
en boucle qu’il n’y aurait personne, que c’?tait fini, qu’on avait perdu.

Alors, ils ont r?alis? la pr?diction m?diatique et ils sont rest?s chez
eux.

Ils n’ont donc pas vu les piquets de gr?ve un peu partout, tout le temps, les
blocages en pleine nuit, les assembl?es g?n?rales citoyennes en plein air, les
panneaux des autres, la combativit? de tous, les caisses de gr?ve, les soupes
partag?es, les casse-cro?te improvis?s. Ils n’ont rien vu, parce qu’on ne leur
a rien montr?. Comme si cette r?alit?-l? n’existait pas. Pas plus que les
commentaires ?trangers, les messages de soutien, les gr?ves solidaires
ailleurs, en Europe. Et m?me alors, ils n’ont pas cru ce qu’ils voyaient.

Ils pourraient aussi bien s’arracher les yeux, pour ce qu’ils leur servent, et
se greffer des ?crans ? la place.
Ils pourraient aussi bien s’arracher les oreilles, puisqu’ils n’entendent plus
les conversations avec leurs semblables, seulement les discours, seulement la
propagande.
Ils pourraient aussi bien se couper la langue, parce qu’elle n’a plus rien ?
dire que les m?dias n’ont pas d?j? racont? et mis en musique.

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