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Faut-il tuer les SDF?

Plut?t que de les laisser mourir de froid??

L?hiver, les pauvres meurent.

??L??t? aussi, il ne faut pas croire. Plus m?me l??t?. Le soleil, la d?shydratation sont encore plus terribles.??

C?est une fille merveilleuse qui me dit ?a.

Une fille merveilleuse qui aide les?mis?rables. Elle.

Comme je l?admire, comme je me sens transie avec mes?bouts de papier. Mes petits mots. Alors qu?elle, qui travaille toute la journ?e, le soir, surtout quand ?a caille, elle est sur tous les fronts. Elle court sous les ponts des autoroutes et elle va les r?conforter, ces malheureux dont personne ne veut. Ni Dieu, ni diable. Ni leur famille.

En ce moment, elle se bat comme une diablesse pour trouver une solution pour ces Roms chass?s de leurs coins d?infortune, qui dorment avec leurs gosses sur des bords de trottoir. Ils ont ?t? jet?s par des voisins lass?s de leur proximit? crade parce que la mis?re, c?est s?r, ?a ne fait pas de ch?teaux. Et comme ceux-l? ne vendaient pas de drogue, ils n?avaient pas de fric. Pendant un mois, contre eux, c??tait une vraie traque. Ils ne pouvaient se poser nulle part. Un jour les enfants ?taient tellement crev?s, glac?s qu?un pr?tre a fini par ouvrir son ?glise. L?autre jour, elle les a laiss?s sous une tente, en pleine temp?te,?simplement retenue par le poids des corps et quand elle partie, des enfants sont venus l?embrasser. C?est ?a sa r?compense. Elle milite pour ??R?seau Education sans Fronti?res?? (RESF). Elle met ? l??cole ces enfants d?immigr?s qui sont comme nos enfants?: avides d??tre entre eux et d?apprendre.

-Comment t?appelles-tu??

La premi?re fois que je l?ai rencontr?e, c??tait au Hameau, ? l?Arm?e du Salut ? Marseille, un petit village de dix huit maisons de bois, un havre de vie pour ??grands abandonn?s??, ces SFD que l?on dit irr?cup?rables. Mais pas pour elle. Un projet incroyable men? de bout en bout par cette fille incroyable. Et r?ussi.

-Fati Jung.

Et quel nom?! Un nom genre ??Meilleur des mondes???o? toutes les nationalit?s, toutes les races se sont m?l?es pour donner des noms ?tonnants roul?s dans toutes les vies.

-?Mon p?re est Kabyle et ma m?re est Normande. Jung est le nom de mon ex-mari. Qui a des origines alsaciennes.?D?o? Fatima Jung. Fati.

Cette fille a un visage lumineux. Elle est belle. Une beaut? naturelle, sans aucun artifice qui est avant tout dans le regard, dans la s?r?nit?, dans la joie qu?elle d?gage.

Ce qu?elle a r?ussi, que j?ai sous les yeux, l?,?est ?norme. Rencontrer dix-huit SDF dits irr?cup?rables, de ceux qui refusent obstin?ment de bouger de leur pont ou de leur banc, ?tre en contact avec eux pendant un an pour les convaincre de venir dans un hameau qui serait fait pour eux, par eux, s?ils le souhaitaient. Aller jusqu?au bout de la difficult? en acceptant dans cette structure tous ceux qui sont refus?s ailleurs, les drogu?s, les alcooliques, les mari?s, les avec leur chien. (Dr?le d??num?ration?!)Tous ceux ? qui on dit ??il faut choisir???et qui ne veulent pas choisir car ce choix ce serait leur fin. Elle finit par les convaincre. L?Arm?e du Salut lui fait confiance, lui offre un terrain, obtient des subventions pour la construction d?une dizaine de chalets de bois et elle am?ne l? tout son monde, tous ces malheureux avec leur gueule tellement d?truite, que s?ils paraissaient dans un film on jugerait qu?il a fallu vingt heures de maquillage pour en arriver l?. Non. Simplement des ann?es dans la rue?Et deux ans apr?s, tout ceci existe et ces malheureux, certains apr?s avoir dormi, les premiers jours, devant la porte de leur maison parce qu?ils avaient peur d?entrer, r?apprennent ? parler aux autres, ? red?couvrir que l?homme est un animal social. Comme tous les animaux. Mais lui, le plus intelligent, il a la b?tise de l?oublier.

Elle a r?ussi ?a. Une merveilleuse r?ussite. A c?t? du foyer de l?Arm?e du Salut ?

Pour moi, l?Arm?e du Salut, c?est, dans les films de Woody Allen, la veille de No?l, des gens un peu ridicules qui chantent en faisant la qu?te. Du folklore d?une certaine mani?re. Et, l? on se rend compte que ce folklore, qui s?appelle l?assistance ? personne ? danger, est un des piliers de notre soci?t?.?Puisque la ??v?ritable soci?t??s?est fait une sp?cialit? d?un autre type de sauvetage. L?assistance ? banquiers en p?ril. Et quand ils seront sauv?s, il n?y aura plus personne. Aucun homme. Car ceux qui laissent mourir des pauvres, ils se laissent mourir eux-m?mes, d?une certaine fa?on, sans savoir. Telle est la culpabilit? qui ronge Clamence dans ??La chute.??

Et que faisait-elle avant?? Elle s?occupait des prisonniers multir?cidivistes qui sortent de prison?pour la quinzi?me fois et qui vont rechuter et elle, elle veut les comprendre, elle veut les aider?!

Oh?! Fati?!

Elle me parle de toutes ces ?quipes qui, ? Marseille le soir font ce qu?on appelle des ??maraudes??.Il ne s?agit pas de voler des pommes. Il s?agit d?arracher des paum?s ? la nuit.

Mais parlez de ce qu?elle fait, bon sang, les medias, au lieu de titrer sur les fous qui tirent dans les bo?tes de nuit. Elle, elle tire dans le malheur. Elle ne fait pas des morts, elle fait des vivants.

Elle me parle de la galaxie du 115?: M?decins du monde, Restos du c?ur, Fondation abb? Pierre, la Croix Rouge, l?ADJ. Tous b?n?voles. Ils travaillent, et le soir, au lieu de rester devant la t?l?, ils s?occupent des autres. Les voil? les h?ros. Ce ne sont ni les stars, ni les footballeurs.

Comment devient-on SDF?? C?est tr?s facile. Tant d?entre eux ?taient comme nous. Install?s. Une famille. Une maison. Un m?tier.

Et puis tout s?encha?ne.

C?est la voiture, le trottoir, le pont. Et les asiles de nuit?? La Madrague ??Marseille. Pourquoi ne veulent-ils pas y aller?? Car ils y sont vol?s, battus, viol?s. Pourquoi?? Parce que certains gardiens sont des malheureux encore plus mis?rables que les mis?rables qu?ils accueillent, qu?ils n?ont aucune formation et que c?est la jungle, plus dure encore que celle de la rue.

Alors, ils vivent sur des bancs ou sous des ponts, ?chou?s de la vie, bris?s par on ne sait plus quoi, dans ce malheur qui en guette de plus en plus. Car le temps n?est plus o? un homme sur cette plan?te avait ? libre disposition le bois, les pierres, la terre, l?eau, les fruits et les fruits de son travail. Gratuitement. Car?Nature, dont on dit ??Mar?tre nature?? a fait na?tre les humains dans un supermarch? o? tout est gratuit. Mais plus maintenant. Maintenant, tout a une valeur marchande. Sauf les hommes. Sauf les hommes qui ne servent pas le syst?me.

Je me souviens encore de ce vingti?me si?cle qui promettait tant de progr?s. On volerait dans les airs comme des oiseaux, on conna?trait les secrets de la mati?re, le cancer et toutes les maladies seraient gu?ries, on voyagerait dans toutes les galaxies?!?Tout le monde serait riche et beau?!

Et on se retrouve dans un bouquin d?Orwell. 1984 c?est maintenant.

 

Comment devient-on SDF??

J?interroge Fati sur ces dix-huit ?tres humains qu?elle rencontre.

Elle, c?est une source. Elle en a la fra?cheur.?Elle saute d?un sujet ? l?autre comme un ruisseau dans la montagne d?une pierre ? l?autre.

Elle m?explique?comment s?installe cette d?shumanisation terrible qui shoote les SDF.

Dans un premier temps, ils osent encore demander de l?aide ? la famille. Puis ils n?osent plus. Ils ont honte.?D?s que le lien est coup?, c?est la d?gringolade. Alors c?est le temps de la rue, des foyers, des rencontres avec des gens comme eux. Ils disparaissent de leur vie d?autrefois.?Ils?acceptent les codes de la rue. Prennent un chien. Le seul lien social, ce sont les maraudes. Puis ils acceptent leur condition. Et l?, c?est un point de non-retour. Commence la phase de destruction. Ils deviennent alors de grands marginaux. Ils quittent m?me leur propre corps. Ils ne sentent plus la souffrance.?Avec des ongles qui creusent les chairs quand ils marchent. Br?l?s au 3?me degr? par le soleil.

Parfois, on les retrouve morts.?Elle me parle de leur cimeti?re. Elle soutient le ??collectif des morts de la rue?? qui entretient le carr? des indigents. Ils ont de belles initiatives. Ils cr?ent des livres pour chaque mort. Ils am?nent des enfants des ?coles fleurir ces tombes. Ils d?noncent le cimeti?re de Marseille qui est un des pires de France, avec des os, des m?ches de cheveux qui tra?nent par terre. C?est l?-dessus qu?on marche. Rien n?est respect?. Moi, ?a me fait chaud au c?ur de penser qu?il y a des gens qui veulent qu?on respecte les tombes de ceux qui n??taient rien.

Fati d?cide donc que ce sont ces grands marginaux dont elle va s?occuper. L?Arm?e du Salut, justement, a un terrain qu?elle peut mettre ? disposition. Elle ?crit son projet. Elle n?a pas d?obligation de r?sultats. Elle ne veut rien leur demander. Ce sont des morts-vivants qu?elle va appeler, de la berge de la vie, ? retrouver la parole et l?amour.

Avec son amie Carine, elle va passer un an ? les rencontrer, ? ?veiller leur confiance, ? faire na?tre un dialogue avec ceux qui ne parlent plus. Et dans ce projet, toutes les maraudes vont se serrer les coudes. Sans cette unit?, rien ne se serait pass?.

On imagine toujours qu?un Sdf ? qui on propose une maison rien que pour lui,?va sauter de joie comme s?il gagnait au loto. Mais non. Comme ils n?ont plus ni joie, ni mots, ni avenir, c?est difficile. Et puis, ils sont habitu?s ? la rue. A leur coin. Ils se sont recr?? un chez soi. Il y a des gens qui viennent et leur parlent. Leur offrent un peu de nourriture, des couvertures. Certains passent r?guli?rement. Certains les g?tent m?me. Organisent leur anniversaire. Voil? leur vie.

Dix-huit vont donc accepter.

Il y aura, entre autres?:

Daniel?: Il ?tait chef d?entreprise dans le b?timent. Il avait une femme et deux enfants. Et puis au d?c?s de sa femme, il tombe malade. Il perd sa soci?t?. Daniel, c?est l?homme au camion. Un commer?ant le lui a donn?. Tr?s malade. Tr?s maigre.

Il fait la connaissance de Jeannot qui vivait sous une passerelle. Jeannot ?tait pote avec Daniel 2 dit Ben Hur, le roi du chariot. Ben Hur ? la pathologie d?entasser. C?est le syndrome de Diog?ne. Il a des tas de collections. Il empile les briques de lait aplaties avec les dates. Il ne peut choisir. Une brique peut tjrs servir?

Avec eux, Cathy ? qui l?id?e pla?t. Toute petite dame avec deux tresses. Daniel voudrait tant l?amener au village. Mais elle est parano. Le moindre regard la transperce. Elle marche cinq ? six heures par jour. Elle ne viendra pas.

Il y a?Daniel 3 dit Nostradamus. Un gros psychotique schizophr?ne, passionn? par l?histoire, Hitler et Gobineau. Il n?a pas fait d??tude. Il a appris ? lire chez les s?urs. Il lisait des livres d?histoire. Il inscrit ? la craie sur les murs ??R?ve?? et ??Nostradamus??. Quand il a aura sa carte de vote, il sera fou de joie. Il la scrutera ? la loupe. Pour savoir ce que ?a veut dire.

?Il y a Dani?le, la dame au fauteuil roulant, qui vit en couple avec Jojo. Ils habitent place de S?bastopol o? ils sont connus et choy?s. On leur porte ? manger. On f?te leur anniversaire dans la rue.?Certes Jojo boit beaucoup. Mais le vin est un tonique. C?est la seule mani?re de r?sister.

Il y a Patrick, un grand solitaire ? moiti? sourd, sp?cialiste des barbecues. Le seul qui demandera ? aller en d?sintoxication.

Au d?part ils ne se connaissent pas. Elle leur?montre la brochure avec les chalets. Ils flippent quand m?me. Alors pour les convaincre, avec Carine, elles organisent des barbecues sur le terrain. Elles vont les chercher, elles les ram?nent. Ils commencent ? se conna?tre. Ils commencent ? se projeter. Et un jour ils demandent?: ??Quand ?a va se faire???? Et c?est le d?part.

Il y a deux ans de cela.

A pr?sent ce lieu est comme un jardin suspendu au-dessus d?une Babylone moderne.

Le jour o? je rencontre Fati et ses prot?g?s, elle a organis? un barbecue pour eux tous et pour des visiteurs dont je suis. Temps merveilleux sur Marseille. Patrick fait cuire des saucisses. Des voisins du foyer de l?Arm?e du salut sont venus rire et papoter. Les visages monstrueux sont devenus des visages humains. Les muets ont retrouv? la parole. Ils vont faire un jardin potager?! C?est une ambiance de village. Il va y avoir une partie de p?tanque. Les grands abandonn?s sont devenus de grands bavards.

L?humain a donn? la main ? l?humain et l?a ressuscit?.

 

Finissons sur un b?mol. Bien s?r que les pouvoirs publics sont ravis de ces initiatives. Le Hameau est un projet ??Arm?e du Salut???sur un terrain offert par l?Arm?e du Salut. Allez-y, les b?n?voles, occupez-vous des mis?rables?! Les lib?raux qui nous gouvernent ne demandent pas mieux. L?Etat n?a pas ? s?occuper de ?a?! Les collectivit?s cherchent, de plus en plus, ? se d?gager de ces charges?!

Mais l?Etat c?est nous, les gars. Et si nous nous ne nous occupons pas des plus faibles, comment aurons-nous cette force qui nous est indispensable, aujourd?hui, pour panser les plaies de notre plan?te et cr?er un monde plus humain??

Ce n?est pas l?or, l??talon de nos vies, ce sont ces milliards d?hommes qui tous les jours se l?vent et accomplissent?leurs charges. Quiconque travaille pour tous doit ?tre nourri et log? par tous. La Nature?l?a ainsi con?u, offrant tout ? foison, elle, et payant aussit?t le travail de ses dons. Il y?a mille fois assez en ce monde pour couvrir ces besoins premiers.?Que celui qui s?avance et dit ??Voil?, je travaille pour vous,?? que celui-l?, aussit?t,?re?oive la r?compense de ses actes.

Et ne dites pas?:???C?est une utopie.?? Ce n?est m?me pas un choix.

Il y a trop d?hommes actuellement pour dire que certains vont se d?brouiller dans la mis?re et dans la rue. Car cette mis?re, si nous la laissons cro?tre, elle sera comme la temp?te qui mettra tout ? bas.

Le 21?me?si?cle sera Humain ou sera le dernier des si?cles de l?Humanit?.

C?est ce d?fi, notre d?fi.

 

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