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Faim damnée

Je n’ai jamais si bien ressenti l’essence même de Noël que sur cette colline battue par le vent où deux malheureux containers à emballages recyclables dégueulaient leurs entrailles de cartons éventrés. C’est bien là tout ce qui reste de la fameuse magie de Noël et de son consumérisme forcené et vain. Deux jours après l’avalanche de cadeaux, plus une seule benne jaune disponible à des kilomètres à la ronde où nous pouvons à notre tour déposer notre offrande de vacuité. Cela dit, c’est un peu comme les hostos qui explosent pendant les épidémies de grippe ou les universités qui doivent refuser des étudiants : des choses parfaitement prévisibles et planifiables qui font pourtant dérailler la machine.

C’est Noël, c’est l’injonction à dilapider le fric qu’on n’a pas en trucs médiocres, fabriqués dans des conditions médiocres, et dont on n’a surtout pas besoin. À l’arrivée, il n’y a plus que des monceaux de cartons aussi vides que nos rêves creux d’acheter du plaisir ou du rêve avec du fric de puent-la-sueur.

Plaisir d’offrir, joie de ramasser : notre société racontée par sa énième absurdité obscène. Recyclons les reliquats de notre gaspillage effréné. Mais qui s’en préoccupe réellement en dehors des aigris et des peine-à-jouir, je vous le demande ? Et quelle échappatoire à la frénésie collective ? Chaque pas de côté, chaque erreur de jugement, chaque faux pas, sera sanctionné précisément et férocement par l’exclusion du grand raout… en dehors duquel, il ne te reste plus qu’à crever seul, dans le caniveau, la gueule ouverte. Dedans ou nulle part. Il n’y a plus d’ailleurs, plus de dehors accueillant et fraternel. Partout autour de la planète, le marché impose sa loi absolue et donc totalitaire. Chacun à sa place, que les hasards de la naissance lui ont assignée, et mort aux contestataires et autres surnuméraires ! Tu nourris la machine, tes fluides graissent ses rouages ou alors tu ne sers à rien, tu n’es rientu n’as plus le droit à rien.

Alors, faisons la fête et rions à gorge déployée dans les flonflons de pacotille, des amitiés virtuelles, les méta-familles décomposées, ayons le masque du bonheur pour mieux masquer notre honte, notre laideur et notre consolation sinistre d’être encore dans la danse, plutôt qu’à gratter des allumettes sous la fenêtre du festin.

 

Agnès Maillard

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