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Extrait de « Tenir t?te » ( Gabriel Nadeau-Dubois)

 

Tenir t?te

Cette gr?ve a ?t? l?un des plus vastes chantiers d??ducation civique qu?ait connus le Qu?bec. Pendant un an, dans des centaines d?assembl?es, des dizaines de milliers de personnes ont d?battu de l?avenir d?une institution et de sa place dans la soci?t?. Par la force des choses, le d?corum qu?exige la d?lib?ration en assembl?e est entr? dans les moeurs des ?tudiants, et au fil des mois, les d?rapages disgracieux comme ceux de Lionel Groulx sont devenus tr?s rares. On a m?me vu, vers la fin du conflit, des partisans de la hausse des frais de scolarit? sur les piquets de gr?ve ill?gaux lorsque certaines administrations ont tent? de forcer la rentr?e. ? Pour la hausse, et pour la d?mocratie ? pouvait-on lire sur une pancarte orn?e de carr?s verts que tenait une jeune manifestante bloquant les portes du c?gep de Saint-Jean-sur-Richelieu.

 

Les lib?raux et les critiques du mouvement ?tudiant ont ?galement mis en doute la l?gitimit? de la gr?ve en d?plorant syst?matiquement ce qu?ils qualifiaient de tr?s faible taux de participation aux assembl?es, une preuve, selon eux, que la d?mocratie ?tudiante n??tait qu?une fa?ade derri?re laquelle une minorit? manoeuvrait pour imposer ses vues ? la majorit? (un reproche qui, si l?on se fie aux r?v?lations de la commission Charbonneau, sied mieux aux moeurs des amis du r?gime lib?ral qu?? celles des jeunes gr?vistes). La question du taux de participation a servi de pr?texte ? ceux qui exigeaient des associations ?tudiantes qu?elles renoncent ? leur instance d?cisionnelle traditionnelle, l?assembl?e g?n?rale, et qui soutenaient qu?il serait plus juste et d?mocratique de proc?der par r?f?rendum ou par vote ?lectronique pour mettre un terme ? l?intimidation. Ces propos ne r?sistent pas ? l??preuve des faits.

 

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De toute ?vidence, ce n??tait pas pour honorer les vertus d?mocratiques que les lib?raux et les administrations de c?gep ont tent? de d?poss?der les ?tudiants de la souverainet? de leurs assembl?es. Les opposants ? la gr?ve n?ont jamais pris au s?rieux l?aspect p?dagogique des assembl?es g?n?rales ?tudiantes, pas plus que leur caract?re hautement d?mocratique. ? partir de la mi-avril, les administrations coll?giales et universitaires ont entrepris de briser le mouvement de gr?ve en cessant d?accorder la moindre l?gitimit? aux d?cisions collectives des ?tudiants, pr?textant la n?cessit? de terminer la session dans les temps. M?pris?s sur toutes les tribunes, ignor?s par le pouvoir politique et brutalis?s par les forces de l?ordre, voil? que, de mani?re curieusement synchronis?e, les ?tudiants se voyaient d?poss?d?s de leur principal moyen d?expression collectif. Ce m?pris a atteint son paroxysme un peu plus d?un mois plus tard avec l?adoption de la loi sp?ciale par laquelle lib?raux et caquistes ont musel? la d?mocratie ?tudiante, pi?tin? la libert? d?expression et institutionnalis? leur m?pris. Les ?tudiants pouvaient toujours prendre des d?cisions d?mocratiques, on refuserait dor?navant de reconna?tre leur voix et leur autonomie politique. Heureusement, partout o? elles ont ?t? tent?es et malgr? des interventions polici?res massives, les reprises de cours forc?es ont ?chou?. Apr?s plusieurs mois de gr?ve, il ?tait pr?visible que les ?tudiants se mobiliseraient en tr?s grand nombre pour d?fendre non seulement leur gr?ve, mais, plus fondamentalement, leur dignit? citoyenne. Ce coup de force a ?chou? comme bien d?autres, mais il en dit long sur l?id?e qu?une certaine ?lite au pouvoir se fait de la d?mocratie.

 

Cette offensive contre la d?mocratie ?tudiante a culmin? dans l?id?e que ce n??tait pas la ? rue ?, mais les ? urnes ? qui devaient d?cider des orientations politiques du Qu?bec. On a ainsi d?couvert, au printemps 2012, qu?ils ?taient nombreux, ceux qui estimaient que la d?mocratie se r?duit ? une proc?dure priv?e et passive : voter en secret et de pr?f?rence pas trop souvent, tout au plus une fois tous les quatre ans. Dans cet esprit, le scrutin ?lectronique – soit la possibilit? de voter nu dans l?intimit? de sa chambre ? coucher, ? l?abri de toute rencontre avec l?autre – serait l?acte citoyen par excellence. On atteindrait ainsi une sorte d?id?al du conservatisme politique : la d?mocratie sans le peuple, ou la vie commune lib?r?e de ? l?enfer ? de l?affrontement avec les autres. Or, pour reprendre la belle phrase du philosophe politique Jacques G?n?reux, ? personne ne peut devenir ou redevenir citoyen l? o? ne subsiste aucune cit? ?. Notre personne et les droits individuels qui y sont rattach?s ne sont r?els que parce qu?ils sont reconnus par les autres, que parce qu?ils sont garantis socialement, collectivement. N?en d?plaise aux crapauds qui aiment les eaux mortes des marais et qui craignent le d?bordement des rivi?res au printemps, les d?bats et les conflits politiques, ? la rue ?, ne sont pas l?ennemi de la libert? politique, ils en sont l?oxyg?ne. Cette agoraphobie, pour parler comme le politologue Francis Dupuis-D?ri, est le r?sultat d?une double r?duction : du politique ? la d?mocratie parlementaire et de la d?mocratie parlementaire aux ?lections.

Gabriel Nadeau-Dubois -??tudiant en philosophie ? l?Universit? de Montr?al. Ancien porte-parole de la CLASSE, il publiera jeudi Tenir t?te (Lux), un livre sur la gr?ve ?tudiante de 2012, dont voici un extrait. (La version ?lectronique de l?ouvrage est offerte en pr?vente sur luxediteur.com)

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