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?vacuation de bless?s libyens par bateau – R?cit d’une op?ration de sauvetage ? Misrata

Un enfant ?vacu? par bateau de Misrata vers Benghazi, le 5 avril dernier, dans une op?ration semblable ? celle que d?crit l?auteure de ce texte et qui s??tait d?roul?e deux jours plus t?t.

Nous publions le r?cit livr? par une infirmi?re qui a particip? ? l’op?ration d’?vacuation par un bateau de M?decins sans fronti?res de 71 bless?s libyens victimes de violences dans la ville de Misrata.

Dimanche 3 avril, il est 11h30. Nous sommes dans les eaux internationales, ? une trentaine de kilom?tres des c?tes libyennes, attendant le signal pour entrer dans le port de Misrata. La tension monte. Dans une demi-heure ou ? peine plus, nous n’aurons plus assez de carburant pour rentrer en Tunisie. Nous sommes en stand-by depuis plusieurs heures d?j?. O? est pass? notre contact? Plus t?t dans la matin?e, nous avons eu un briefing sur les pr?cautions ? prendre dans une zone de guerre… Est-ce vraiment moi qui suis l?? C’est irr?el.

Nous sommes une ?quipe de 13 personnes, un m?lange d’expatri?s internationaux de MSF et de m?decins volontaires tunisiens. Tous ont choisi de participer ? cette mission pour ?vacuer des bless?s de guerre de Misrata, les ramener puis les hospitaliser ? Sfax, en Tunisie. Cela fait plusieurs semaines que cette op?ration est planifi?e. Elle r?pond ? un appel ? l’aide du personnel m?dical de Misrata, qui est d?bord?. L’op?ration vient de recevoir le feu vert final.

Samedi soir, nous sommes embarqu?s ? bord du San Pawl, un ferry de 216 places transform? de fa?on ? pouvoir accueillir 60 patients sur des matelas et 30 autres bless?s capables de marcher. Nous ne connaissons pas encore la liste exacte des patients. D’autant que Misrata a ?t? bombard?e la nuit derni?re. Mais la liste potentielle comprend quelques personnes sous respiration artificielle, de nombreux bless?s avec des fractures ouvertes ou qui ont ?t? amput?s, d’autres avec des blessures ? la t?te, touchant plusieurs organes, ou qui ont re?u une balle dans la poitrine. Tout cela est effrayant.

Ni temps ni espace

Nous avons fait de notre mieux pour pr?parer le bateau. Mais les conditions sont difficiles. Depuis l’embarquement, le bateau tangue et nous sommes ballott?s comme des ivrognes. Nous avons travaill? d’arrache-pied, transportant les bo?tes de m?dicaments et de mat?riel m?dical, les liquides intraveineux, les bouteilles d’oxyg?ne et les moniteurs surveillant les signes vitaux. Le but est de cr?er un petit espace pour les soins intensifs ainsi que deux salles distinctes: l’une pour les patients dans un ?tat critique et gravement touch?s, l’autre pour les cas moins graves et les bless?s capables de marcher.

Tout le mat?riel doit ?tre facilement accessible, car nous n’aurons ni le temps ni l’espace pour courir apr?s les choses. Notre logisticienne, Annas, a attach? une fine corde entre tous les piliers, afin que nous puissions y accrocher les perfusions intraveineuses. Mais il faudra encore d?barquer les 6,5 tonnes de mat?riel m?dical, don de MSF ? Misrata. Pour mieux visualiser les choses, c’est l’?quivalent d’un ?l?phant et de son petit. Pour le moment, ce mat?riel prend la moiti? de l’espace.

Feu vert!

Enfin, ? midi, Helmy, le coordinateur des urgences, annonce plein de soulagement et d’enthousiasme: ?Nous avons ?tabli le contact, nous avons le feu vert!? Nous applaudissons. Il semble que nous allons enfin passer ? l’action.

Un bateau-pilote nous guide jusque dans le port. Pour ne pas mettre ? mal la neutralit? de MSF, nous avons refus? les offres de protection militaire. Quand nous entrons dans le port, Misrata semble calme. Avec l’?quipage, nous formons une cha?ne humaine pour d?charger aussi rapidement que possible les centaines de lourdes caisses sur le quai. Nous arrangeons ensuite les matelas sur le sol et pr?parons notre ?quipement avant que les patients arrivent. Sur le quai, deux m?decins accueillent les bless?s. Avec Kate, une autre infirmi?re expatri?e, j’attends ? l’int?rieur.

Le flot des patients augmente rapidement et se d?verse par les portes. Ils arrivent sur des brancards, avec des b?quilles, avec des perfusions ou des drains. Il y a l? des jeunes et des moins jeunes. Je vois un gar?on de 13 ans horriblement br?l? au visage par l’explosion d’un cocktail Molotov. Son p?re est ? c?t? de lui. De nombreux jeunes hommes ne marcheront plus jamais, devenus parapl?giques ? cause des suites de blessures ? la colonne vert?brale. Ceux qui ont ?t? amput?s auront besoin de proth?ses. J’esp?re que ceux qui l’ont ?t? r?cemment ne feront pas une h?morragie. Certains sont en train d’?tre transfus?s.

Il y a des fractures ouvertes, de terribles blessures ? l’abdomen qui ont provoqu? des pneumothorax n?cessitant des drains thoraciques. Un jeune homme a une trach?otomie en raison de graves br?lures au visage et au cou. Sa vue est compl?tement bouch?e par la gaze qui recouvre tout son visage. Il n’a personne pour lui expliquer ce qui se passe, mais je vois que la merveilleuse infirmi?re ?gyptienne qui nous a rejoints ? Misrata lui parle.

Il y a un autre jeune, de 16 ans seulement, qui est tomb? d’un camion en fuite. Il a ?t? gravement bless? ? la t?te. Il a ?t? dans le coma pendant six heures, et il est maintenant ? peine conscient. Un autre patient a besoin d’un suivi personnel dans notre unit? de soins intensifs. Il a subi de multiples blessures par balle sur tout le corps. Il a eu une jambe amput?e, une fracture ouverte sur l’autre, avec une grave h?morragie. Misrata a ?t? un carnage total.

D?vastation

Comment allons-nous faire face ? cette d?vastation? Au total, il y a 71 patients. Officiellement au nombre de douze, nous sommes en r?alit? quatre ou cinq. Impr?vu, le mal de mer a d?cim? les m?decins. Mais nous nous d?brouillons. L’?tat des patients est stable, leurs perfusions intraveineuses sont install?es. On administre des analg?siques et, si n?cessaire, des antibiotiques, on vide les poches d’urine, on change les bouteilles de drainage et on essaye de mettre ? jour les notes des patients. Mon souci est que nous r?pondions aux besoins de chacun.

Nous rampons sur le sol, entre les matelas, pour atteindre les patients. Le bateau tangue tellement que si nous essayions de marcher, nous risquerions de tomber sur un patient gri?vement bless?, une perspective effrayante. Nous travaillons toute la nuit sans arr?ter. C’est ?puisant.

Je remarque que l’aube se l?ve. Mais tout ? coup, nous entendons: ?Accostage dans 30 minutes!? La travers?e vers Sfax aura pris pr?s de douze heures. Sur le quai, je suis stup?fi?e par l’accueil: 36 ambulances et des dizaines de volontaires du Croissant-Rouge tunisien pr?ts ? transporter les bless?s sur des civi?res. Les services de l’immigration sont heureusement tr?s discrets, et nous commen?ons rapidement le d?barquement des patients.

Dans l’unit? de soins intensifs, le patient de Kate lui prend la main: ??a valait le coup, non?? ?Oui?, dit-elle calmement. Que peut-elle dire? Les larmes me viennent aux yeux, tandis que ces hommes tragiquement jeunes, avec lesquels nous avons pass? 12 heures si intenses, sont transport?s dans les ambulances et emmen?s dans les h?pitaux de Sfax. Le m?decin tunisien qui organise le transit est calme et serviable.

Soudainement, tout est fini. Les ambulances et les ?quipes de tournage laissent l’?quipage du bateau et le personnel de la mission sur le quai. La bulle dans laquelle nous avons v?cu pendant les 72 derni?res heures se dissout dans le monde r?el.

Alors que nous revenons ? notre base de Zarzis, ? cinq heures de route au sud de Sfax, notre chauffeur, Said, dit soudain: ?Ils parlent ? la radio de MSF et de l’?vacuation de Misrata vers la Tunisie. Et ils vous envoient un cadeau: une chanson de remerciement de la part du peuple libyen.? Une m?lodie envo?tante, avec des mots d’amour et de douleur, emplit nos oreilles alors que nous rentrons chez nous.

***

Alison Criado-Perez – Infirmi?re pour M?decins sans fronti?res

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One comment

  1. avatar

    Voilà ce qu’on appelle le vrai courage!

    Merci

    André Lefebvre