Etre surdoué

Etre surdoué ne rend pas heureux mais ne me tue pas !

De nos jours, déclarer que l’on a été braqueur de banque, violeur, proxénète dans une vie antérieure ou mercenaire chez Kadhafi est plus facile que de dévoiler son génie. Mais qu’est-ce qu’un génie ? Selon Schopenhauer, un génie est une personne qui voit ce que les autres ne voient pas, alors qu’un homme talentueux réalise ce que les autres ne peuvent réaliser. Cette définition me convient. On trouvera d’innombrables scientifiques talentueux mais très peu de génies. Le prix Nobel de physique a récompensé des génies et des physiciens talentueux. On ne comprend que sur le tard sa propre « génialité ». Au début, on pense qu’on est simplement doué, plus que la moyenne mais plus proche du talent que du génie. J’ai été un élève aussi doué qu’indiscipliné. Mon institutrice en CE2 voulait me faire sauter une classe alors que j’avais déjà un an d’avance. Cela ne s’est pas fait. Je passais alors dans un CM1 mixte. L’instituteur me fit faire les exercices de mathématique du CM2 parce que je m’ennuyais un peu.

Quelques années plus tard, rien n’avait changé. Toujours doué et pas très discipliné. En quatrième, je savais résoudre les équations à deux inconnues avant que le professeur ne les explique. J’avais tout simplement récupéré un vieux bouquin de maths qui traînait à la maison. En première, notre professeure de math nous avait introduit à l’informatique. Ayant constaté quelque talent, elle me confia la réalisation d’un problème ardu consistant à inscrite dans un cercle un carré, puis un octogone, puis un polygone à 16, 32, 64 côtés. En calculant la somme des côtés, on finit par converger vers la circonférence du cercle et accéder au nombre pi. Il juste faut trouver la formule permettant de calculer le côté suivant à partir du précédent. Ensuite, c’est une affaire de programmation. J’avais réussi ce défi alors que ma professeure de math, agrégée du secondaire, avait échoué et m’avais demandé de lui expliquer la solution.

Je saute les années. Prépas scientifiques. Travail insuffisant qui me permit d’intégrer les Mines de Saint-Etienne. Une fois débarqué dans cet environnement nouveau, je fis la connaissance de ma promo et des professeurs avec notamment celui d’économie qui, en « combine » avec un psychologue, nous fit jouer dans un jeu de simulation économique où il fallait échanger, produire, en choisissant de coopérer ou bien de rester seul. Bref, il devenait évident qu’au cours du jeu, la coopération s’avérait profitable. Mais tout ceci me paraissait si simple que je me mis à griffonner des équations laissant apparaître le choix des échanges comme évident. Notre professeur d’économie me fit sortir du jeu car tout était résolu. J’avais redécouvert en fait les équations du célèbre économiste Ricardo avec sa théorie des avantages comparatifs et le jeu n’avait plus aucun sens. Pourtant, je n’avais jamais étudié l’économie. J’ai enchaîné par la suite quelques prouesses intellectuelles, en étudiant le mécanisme d’action d’un agent anticancéreux, en divisant par dix le nombre d’équation pour calculer les flux de carbone 13 en RMN in vivo, sans oublier une audace en systémique saluée par René Thom, alors président de la société française de biologie théorique. Les choses théoriques me passionnent, la science ordinaire à la paillasse m’emmerde. Et c’est là que la condition de génie devient un problème car le génie voit ce que les autres ne voient pas, y compris l’inutilité des programmes de recherche. Le génie s’emmerde en effectuant des tâches ordinaires. Il est fait pour tenter l’extraordinaire et c’est son seul salut car sinon le génie dépérit dans un univers prosaïque et finit par déprimer ou même se suicider.

J’ai soutenu un doctorat de philosophie en inventant une sorte de métaphysique un peu à la manière de Leibniz et mélangeant la physique, la biologie, le soufisme, Heidegger et plein d’autres choses. Et ce, sans passer par le cursus traditionnel de l’université. C’est l’avantage d’avoir un doctorat dans une spécialité, on peut en soutenir dans une autre spécialité sans se farcir les cinq années de la licence au master.

Le surdoué est différent du génie. Il réalise des choses déjà connues mais plus précocement et avec une efficacité incroyable. Une métaphore : en usant de notion propre à la science informatique, on peut dire que le surdoué œuvre dans les problèmes de type P et le génie dans ceux de type NP. La vie du surdoué n’est pas plus facile que celle du génie mais le surdoué finit en général par rejoindre un parcours professionnel dans lequel il donne satisfaction. Le génie ne peut s’adapter dans une structure de travail encadrée car il étouffe rapidement, ne pouvant se résoudre à faire des tâches sans intérêt tout en soldant ses capacités. Il ne peut avancer que dans une voie dont il est le seul éclaireur. Il escalade les cimes de la métaphysique tel un premier de cordée alors que les autres ne voient pas ces cimes, cachées par les nuages de savoir et de science accumulés depuis des siècles et scolairement digérés dans les enseignements conventionnels.

Newton et Darwin furent des génies, comme Kant, Einstein et Dirac. Heidegger peut-être, auquel cas on tire comme enseignement qu’être génial ne préserve pas des mauvais choix politiques. Mais le génie a-t-il sa place dans le monde politique ? Oui, auquel cas il est d’abord politique avant d’être reconnu comme un génie ou plus modestement, comme un visionnaire. Le héros de l’Histoire sait guider les hommes dans leurs actions. Le génie de la science perce les mystères de la nature et n’a pas vocation à diriger les hommes. Et bien souvent, il est taciturne, solitaire pour ne pas dire asocial.

Pour tout vous dire, je ne regrette pas ma vie, avec des difficultés matérielles mais aussi quelques instants de bonheur dans la contemplation des choses, quelques joies dans la musique et le chemin de la connaissance qui ne s’est jamais refermé depuis que j’ai fait les premiers pas dans cette quête des choses de la nature.

Je pense pouvoir avancer en perçant. Quelques secrets de la nature et l’univers. Mais le chemin n’est pas facile d’autant plus que le système massacre les gens visionnaires et sincères. Le monde universitaire est presque aussi cruel que peuvent l’être les activistes de Daesh. Vous ne me croyez pas et vous avez raison. Le système universitaire n’est pas plus cruel qu’un autre du moment que vous respecter ses règles, même si vous pensez qu’elles ne sont pas légitimes. Vous n’avez pas à vous préoccuper de l’éthique mais à obéir et avancer au pas. Chose que je n’ai jamais pu faire car je suis un esprit libre. La société est elle aussi cruelle et plutôt stupide. Les gens de la masse aboient avec les maîtres du système, fustigent les alternatives et après se trouvent démunis lorsqu’un coup dur leur tombe dessus, comme un cancer par exemple. Bref, la société se tire une balle dans le pied en mettant à l’écart les surdoués.

Je pense être en mesure de faire basculer les savoirs contemporains. C’est une éventualité d’autant plus plausible que j’ai effectué mes recherches en dehors de l’université. Ce qui n’est pas un gage de qualité mais la garantie de pouvoir s’affranchir des conventions, comme le firent Galilée te Descartes en leur temps. Physique quantique, statistique, cosmologie, biologie, évolution, conscience, une révolution est en marche. Les bonnes volontés dans les médias et chez les éditeurs ne sont pas au rendez-vous de cette révolution. C’est dommage mais c’est conforme à ce qu’attend une société vouée à la frénésie matérialiste et consumériste en quête de plaisirs plus que de conscience.

Mon récit est achevé. Je sais maintenant que j’approche des secrets de l’univers. Je suis seul et nous sommes sans doute peu nombreux à accéder à cette gnose qui nous est offerte, à nous qui avons conscience d’assumer l’héritage de milliers d’années d’évolution humaine. Il est regrettable que l’homme contemporain soit devenu si étranger à ces chemins de connaissance, si prompt à dégainer contre les visionnaires comme si c’était un jeu vidéo où l’on s’amuse à flinguer celui qui dénote. Les gens de la masse sont de piètres mélomanes et n’entendent pas la musique des sphères.

Les visionnaires et les génies ont besoin de quelques attentions pour délivrer leur message. Nietzsche, en de très fulgurantes pages, se désolait de la condition du génie condamné à professer pour quelque improbable secte parce que son monde soi-disant instruit était opaque aux pensées visionnaires. Notre monde de 2015 ressemble par nombre de traits anthropologiques à celui du 19ème siècle tout en s’en démarquant. Comment avancer se demande le visionnaire en cette époque de tsunami informationnel et émotionnel ? Il n’y a peut-être aucune issue. Le génie doit alors accepter le tragique et survivre comme les dissidents sous le système soviétique. Les gens de la masse s’en moquent mais ils recueillent le fruit de leur démission. C’est cela le jugement dernier. Qui est en vérité le jugement permanent.

Je n’ai pas trouvé de soutien ni de compréhension pour mener mes recherches visionnaires. Je n’ai peut-être pas fait les efforts nécessaires. Je n’attends plus grand-chose sans pour autant renier l’espoir. Les dieux vont jouer. Les hommes peuvent trahir les dieux ou trahir les hommes. Les destinées sont parfois inscrites dans le ciel, ce fameux ciel qui inspira autant les anciens que les modernes comme Rousseau et ses lois célestes.

Je ne sais pas pourquoi je vous ai livré ces quelques confidences. Un appel pour le destin ou une confession pour signifier la fin ? Ou une autre destination ? Je ne sais pas. Je sais que la fraternité n’a pas disparu mais je suis dans la perplexité pour le cheminement des visionnaires qui n’ont jamais été convenablement reçus ni soutenus depuis les siècles. Ce billet est sans appel, bien qu’il soit un appel.

Bernard Dugué

bdugue (at) wanadoo.fr

Image à la une:  http://www.newpointdeview.com/

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    Génial, vous avez même réussi à calculer comment quitter Agoravox, désormais à la dérive des fascisants !

    mais il vous aura fallu un peu plus de temps que moi, finalement.

    Ravi de vous voir ici, Fugué, même si on n’est pas toujours d’accord, j’aurai plaisir à vous lire.

    « Je sais maintenant que j’approche des secrets de l’univers. Je suis seul et nous sommes sans doute peu nombreux à accéder à cette gnose qui nous est offerte, »

    euh, au fait, ne me dites pas que vous allez recommencer cette idée comme quoi un Dieu se cache au fond de l’Univers…