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Espionnage : l’histoire secr?te du 6 septembre 2007

« Je sais ce qui est arriv? ce jour-l?, et quand le monde l’apprendra, il sera stup?fait ». Ainsi s’exprime Uzi Arad, un ancien espion du Mossad, ? propos de l’op?ration du 6 septembre 2007. Reprenons la chronologie et analysons ce coup de force.

Flash-back : automne 2002. Les services secrets isra?liens soup?onnent la Syrie d’?tre le point de chute de l’armement du r?gime irakien. Bien avant la chute de Bagdad, des katsas (agents) du Mossad s’?taient infiltr?s clandestinement en Syrie et dans la vall?e de la Bekaa au Liban, l? o? de multiples sources concordantes indiquaient que les services de Saddam Hussein transf?raient l’armement lourd du r?gime, auparavant revendu aux Syriens par l’entremise des Russes. Les Am?ricains savaient que Saddam Hussein avait re?u l’aide des Fran?ais et des Russes avant la guerre, respectivement par la voie diplomatique et la voie militaire. D’un c?t?, les Fran?ais informaient Bagdad des discussions secr?tes tenues entre George Bush et Jacques Chirac, ce qui permettait aux Irakiens d’anticiper toute nouvelle manoeuvre des Am?ricains ? l’ONU. De l’autre, les Russes avaient d?p?ch? plusieurs agents de haut rang, dont le g?n?ral Yevgeny Primakov, directement sur le terrain. Ancien proche de Eltsine et ex-directeur du KGB, Primakov avait pour mission d’aider les Irakiens ? « nettoyer leurs sites ».

Il ne s’agissait pas d’une op?ration particuli?rement originale. Durant la Guerre Froide, l’URSS avait fourni du mat?riel militaire ? des pays alli?s, et cette pratique s’?tait poursuivie apr?s la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’empire sovi?tique. Dans l’organigramme russe, le FSB devait s’acquitter d’une op?ration sp?ciale, baptis?e Sarindar (« sortie de secours », en russe). Plusieurs pays de l’ancien bloc de l’Est connaissaient cette r?gle tacite selon laquelle aucune arme de fabrication russe ne devait tomber entre les mains de l’ennemi. Or l’Irak est un tr?s bon client. Dont acte.

En novembre 2002, une arm?e d’espions russes entre en Irak depuis l’ouest et s’?tablit dans la province d’Anbar, la plus ?tendue du pays. Plus tard, pendant l’offensive alli?e, les agents du FSB se battront contre les forces sp?ciales australiennes et les commandos de la CIA au cours d’affrontements qui ne figureront dans aucun livre d’histoire. Mais revenons ? la veille de 2003. Primakov atterrit ? Bagdad. L’op?ration nettoyage commence imm?diatement.

Le commandant Ion Mihai Pacepa, ancien directeur des services secrets roumains, avait brief? les Occidentaux sur les intentions russes. Les Am?ricains savaient. Le Mossad ?galement, ce qui permet ? Ariel Sharon de pr?dire, d?s d?cembre 2002, que le vrai potentiel militaire du r?gime de Saddam Hussein se trouve d?j? entre les mains de Damas. A la veille de la guerre en Irak, les analystes de la NGA, stup?faits, observent des colonnes de camions passer la fronti?re. Une avalanche de renseignements atterrit sur le bureau du Mossad et de la CIA. On y parle de fosses de 6/8m de c?t? et de 25/35m de profondeur creus?es par le g?nie syrien au Liban et en Syrie. Elles auraient re?u du mat?riel interdit irakien puis auraient ?t? combl?es et replant?es, le tout sous supervision russe. La Syrie aurait ?t? pay?e 35 millions de dollars pour ses prestations.

A l’aube de la guerre, un dissident syrien du nom de Nizar Najoef ?crit une lettre au journal n?erlandais Der Telegraaf, dans laquelle il affirme conna?tre la localisation de ces sites secrets. Atteint d’un cancer en phase terminale, Najoef avoue qu’il n’a rien ? perdre ? divulguer ces informations. Le journal publie ses dires. Personne ne d?ment. Le LAP isra?lien, le service de d?sinformation du Mossad, s’arrange pour que l’affaire retombe comme un mauvais souffl?. Du moins, dans la presse.

Car pour les renseignements occidentaux, la pr?sence d’armes irakiennes dans le pays voisin reste un sujet de profondes inqui?tudes. Interrog? par le Sunday Times en 2004, le chef du groupe de recherche am?ricain sur les Armes de Destructions Massives irakiennes, David Kay, souffle ? demi-mot que « du mat?riel dangereux » du r?gime de Saddam Hussein a, en effet, pass? la fronti?re. A l’?t? 2004, le chef de l’UNMOVIC, Demetrius Perricos, annonce au Conseil de S?curit? de l’ONU que des « ?l?ments de missiles et de mat?riel dangereux ont ?t? export?s de l’Irak vers l’?tranger ? une cadence de mille tonnes par mois ». Press? de questions par la presse, il botte en touche. Le reste est class? top secret.

Fra?chement ?lu au poste de directeur du Mossad, Meir Dagan r?veille ses arm?es de sayanim (agents dormants) en Syrie. Ils ont t?t fait de d?terminer la pr?sence de sites noirs. En 2005 puis 2006, le programme ECHELON de la NSA commence ? sillonner le nord de Damas, pendant que les Isra?liens quadrillent la fronti?re avec l’Iran depuis leur satellite Ofek. A cette p?riode, on craint que le mat?riel irakien finisse par enrichir le programme nucl?aire iranien. Mais il n’en est rien, et les services de renseignement occidentaux le r?alisent bient?t.

D?but 2007, l’ONI, le renseignement de la marine am?ricaine, annonce avoir rep?r? un navire suspect en route vers Lattaqui?, le premier port de Syrie. Les Am?ricains transmettent l’information au Mossad, lequel dispose d’une fourmili?re d’informateurs dans le pays. Le chalutier suspect est tr?s vite rep?r?. Naviguant sous pavillon sud-cor?en, il a ?t? d?charg? de nuit dans le port de Lattaqui?, et ne figure sur aucun registre. Intrigu?s, des katsas isra?liens suivent les convois en partance de Lattaqui? et annoncent l’existence d’un site de stockage secret dans la province de Dar el-Zour, au nord de Damas, au bord de l’Euphrate. Le Mossad sugg?re que des exp?rimentations avec du mat?riel radioactif y ont lieu, et que le navire au pavillon « sud-cor?en » est en r?alit? venu de Cor?e du Nord. L’affaire est grave.

Mise au courant, l’administration Bush h?site. Les Isra?liens, handicap?s par un ministre de la D?fense affable, Amir Peretz, refusent de se risquer dans un nouveau conflit r?gional. Tout l’?t?, le service de d?sinformation du Mossad, le LAP, laisse filtrer des rumeurs de guerre imminente avec la Syrie afin d’intimider l’adversaire. Damas r?pond en organisant des exercices de protection civile et en clamant ?tre pr?t ? « couvrir Tel-Aviv de roquettes ». Finalement, la strat?gie isra?lienne capote. Sur place, les informateurs du Mossad notent que le travail n’est pas perturb? ? Dar el-Zour et observent un continuel va-et-vient de scientifiques nord-cor?ens. Il s’agit d’experts en missiles balistiques. Depuis la fabrication du No-Dong, les Nord-Cor?ens sont devenus des exportateurs de renom dans tout ce qui se rapporte aux missiles ? longue port?e.

Isra?l commence ? s’inqui?ter s?rieusement, d’autant que l’on sait que la Syrie a ?t? le premier soutien du Hezbollah durant la guerre du Liban, l’?t? pr?c?dent. Les Am?ricains le sont tout autant, eux qui soup?onnent que le gaz sarin utilis? contre leurs troupes par la gu?rilla irakienne au printemps 2007 a ?t? livr? par une Syrie puisant dans ces « sites noirs ». En effet, le 26 juillet 2007, le Mossad sabote un programme de missiles install? dans une base syrienne pr?s d’Alep. Les katsas rapportent que les Scud-C d?truits contenaient des ogives de gaz moutarde. Les questions affluent : si la Syrie utilise l’armement irakien pour cr?er son propre arsenal chimique, serait-il possible qu’elle envisage plus l?thal encore ? L’inqui?tude autour de Dar el-Zour grandit. Afin de coordonner leurs efforts, Isra?l et les Etats-Unis lancent une op?ration conjointe baptis?e Orchard (« le verger »). Tous les ressources des deux pays sont engag?es dans la collecte d’informations.

Les photos satellites laissent les analystes perplexes : le complexe secret n’a aucune chemin?e, ce qui l’emp?che de rejeter des gaz radioactifs en cas d’exp?rimentation comme c’est le cas au centre de Yongbyon, en Cor?e du Nord. Or le Mossad a des preuves que le site syrien a ?t? construit en 2003, soit ? l’aube de la guerre en Irak. Il ne s’agit donc pas d’une usine en construction. De plus, des espions isra?liens confirment la pr?sence de scientifiques irakiens ?vacu? par le renseignement syrien avant la chute du r?gime baasiste. Des experts… de l’atome.

La logique devient effroyable : s’il n’y a pas de chemin?e ? Dar el-Zour, c’est qu’il n’y a pas d’exp?rimentation avec de la mati?re fissile. Et si le site noir accueille des scientifiques nord-cor?ens sp?cialis?s dans les missiles balistiques, c’est que les Syriens comptent acqu?rir le savoir des No-Dong. Mais… mais si les katsas du Mossad ont vu juste en ?voquant du mat?riel radioactif, cela signifie que Damas fait dans la fabrication de missiles ? longue port?e… avec des t?tes nucl?aires !

Amir Peretz est limog? en juin 2007. Son successeur se r?v?le ?tre Ehud Barak. Le choix du premier ministre Olmert n’est pas anodin : Barak a command? l’unit? la plus secr?te de l’arm?e isra?lienne : les Sayeret Matkal. En 1973, c’est avec eux qu’il a lanc? une action commando ? Beyrouth durant laquelle plusieurs membres du groupe palestinien « Septembre Noir » ont ?t? abattus. ? peine Barak est-il nomin? qu’il fait appel ? son ancienne unit?, et lui confie une mission : d?terminer la nature du site de Dar el-Zour.

A Washington, l’administration Bush demande confirmation : le mat?riel incrimin? est-il r?ellement radioactif ? Le commando de Tsahal est parachut? de nuit aux abords du site. Les experts des Sayeret Matkal, en uniforme de l’arm?e syrienne, s’infiltrent ? l’int?rieur du complexe et rel?vent des ?chantillons. De retour ? Tel Aviv, ils les transmettent aux laboratoires de l’arm?e. La nouvelle stup?fie tout le monde : oui, l’usine de Dar el-Zour poss?de du mat?riel nucl?aire. Oui, on y travaille sur des missiles balistiques ? longue port?e. Oui, le spectre d’une bombe atomique ? quelques encablures de J?rusalem n’est plus un fantasme.

D?cision est prise d’?liminer le danger. L’op?ration Orchard entre dans sa phase op?rationnelle. Washington renseigne les Isra?liens sur les d?fenses syriennes. Le 5 septembre, les Sayeret Matkal sont une nouvelle fois parachut?s au-dessus de Dar el-Zour. Leur mission ? Marquer la future cible au laser. Le 6, l’unit? de guerre ?lectronique de Tsahal attaque le syst?me de radar syrien de Tall al-Abuad, qui sera d?truit par les chasseurs isra?liens avec des missiles Maverick. Libres de tout mouvement, quatre F-16 de la 69e escadrille, venus de la mer, survolent le territoire ennemi sans encombre, appuy?s par quatre chasseurs et un avion-espion ELINT, rest?s ? l’arri?re. Utilisant leurs bombes bunker busters, les pilotes h?breux ?crasent Dar el-Zour en quelques secondes, tuant plusieurs dizaines de Syriens.

Plus tard, les satellites espions am?ricains intercepteront des communications de l’ambassade chinoise ? Damas annon?ant la d?couverte de cadavres de scientifiques nord-cor?ens dans les ruines du site. A Pyongyang, Damas, Washington et J?rusalem, on se tait.

Sur le terrain, les Syriens se h?tent de recouvrir le site avec des tonnes de terre, craignant l’impact des radiations.

En Isra?l, un officiel, visiblement soulag?, murmure au Sunday Times que la Syrie « pr?parait une tr?s mauvaise surprise ? Isra?l ». Devant son cabinet, un Ehud Barak aux anges pr?f?re rester ?nigmatique : « nos succ?s ne sont pas rendus publics, mais cela ne veut pas dire que nous n’accomplissons rien. »

En effet. Telle est l’histoire du 6 septembre. Personne ne sait encore que l’arm?e isra?lienne a r?alis?, avec un succ?s insolent, l’op?ration du si?cle.

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