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Eric Verhaeghe: ?Soit les peuples d?cident d??tre libres, soit ils s?asservissent?

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Interview avec Eric Verhaeghe dont le livre Jusqu?ici tout va bien. Enarque, membre du Medef, pr?sident de l?Apec, je jette l??ponge (cf. notre revue de livre ici) a ?t? publi? le 13 janvier dernier.


Cet acte dissident, m?rement r?fl?chi de la part de quelqu?un ??du syst?me?? (le Medef lui avait notamment confi? la pr?sidence de l?Apec et des mandats ? l?Acoss, la Cnav, l?Agirc, l?Unedic et P?le Emploi) est un signal ? ce qu?on appelle abusivement???l??lite?? qu?il est grand temps de sortir d?un autisme politique, social et culturel d?vastateur. Il ?tait int?ressant qu?au-del? de ce qui a motiv? son d?saccord sp?cifique avec le Medef, Eric Verhaegue approfondisse pour Nouvelle Solidarit? certains des th?mes abord?s dans son ouvrage et qu?il rende intelligibles les m?canismes mis en place par ce syst?me, au nom d?une soi-disant rationalit? ?conomique pr?sent?e comme un fait de nature que l?on ne saurait contester et qui, en r?alit?, sert de paravent ? des choix politiques anti-d?mocratiques.


Nouvelle Solidarit??: On nous dit qu?une m?canique parfaitement objective gr?ve les relations sociales, contre laquelle on ne pourrait pas intervenir car elle serait un ??fait de nature??. Vous r?pliquez qu?en r?alit?, elle masque un transfert de richesse en faveur des employeurs. Comment op?re cette m?canique, ? partir de quoi et soutenue par qui??

Eric Verhaeghe?: Cette id?e selon laquelle l?organisation sociale serait un fait de nature ind?pendant de la volont? humaine, ind?pendant de choix collectifs, est le paradigme sous-jacent ? l?ensemble de l?id?ologie du march?. Des expressions comme ??la main invisible du march? ou ??la concurrence ?gale et parfaite?? ne disent pas autre chose. On doit ? L?on Walras, ? la fin du dix-neuvi?me si?cle, d?avoir formalis? et math?matis? ce mod?le. Il a mis cent ans ? se transformer en une id?ologie aboutie, en une r?f?rence politique et culturelle constante dans le d?bat public, au nom de laquelle les penseurs du march? justifient une vision globale. L?id?ologie du march? nous demande donc concr?tement de renoncer ? tout choix collectif libre et de donner en revanche libre cours au rapport de force spontan? entre les individus, qui ?videmment favorise les d?tenteurs du capital. C?est le sujet principal de pr?occupation de notre ?poque. De fa?on implicite, les rapports sociaux son devenus un espace d??tude plus que de choix ou de volont?. Cette transformation de l?organisation sociale en un objet de nature, c?est une r?ification, c?est-?-dire une repr?sentation des rapports sociaux comme une esp?ce de chose naturelle contre laquelle la volont? humaine ne peut rien. Cette r?ification, ?videmment, est un fait id?ologique. Elle r?pond ? la volont? des d?tenteurs de capitaux, hostiles ? toute r?glementation choisie par les peuples, et favorable ? la libre expression de leur volont? de puissance. L?image de la main invisible du march?, c?est cela. Elle nous dit?: surtout ne cherchez pas ? modifier le rapport de forces naturel entre les acteurs ?conomiques, laissez libre cours ? ce rapport de forces naturel et ne cherchez surtout pas ? y introduire des crit?res moraux ou des garde-fous qui pourraient constituer ce qu?on appelle des biais ? la concurrence. En r?alit?, cette religion de la libre concurrence dans laquelle nous vivons, et qui est un pur fait id?ologique, c?est l?habillage intellectuel d?un simple rapport de force entre d?tenteurs des capitaux et salari?s. Et ce rapport de forces, il faut avoir ? l?esprit que c?est un choix id?ologique et non pas le produit d?une analyse scientifique.

Il est int?ressant de comprendre la place de l?expert dans nos soci?t?s ? partir de ce choix id?ologique. La justification de l?expert aujourd?hui, c?est pr?cis?ment de donner une caution scientifique ? cette vision r?ifi?e des rapports sociaux, c?est-?-dire cette projection des rapports sociaux comme un fait de nature. Prenons l?exemple de l?affaire Mediator-laboratoire Servier. On ne peut pas imaginer une affaire Mediator sans l?intervention d?experts qui donnent une caution pr?tendument scientifique ? des d?cisions qui sont simplement un asservissement des d?cisions collectives par rapport ? des int?r?ts particuliers. Le r?le de l?expert, dans ce syst?me, c?est de faire croire ? l?opinion publique que les d?cisions qu?on lui demande d?endosser sont des d?cisions fond?es sur des crit?res objectifs, sur une compr?hension scientifique de la nature, alors qu?en r?alit?, les d?cisions r?sultent simplement d?int?r?ts priv?s. Aujourd?hui la m?canique du consentement des peuples ? leur propre oppression est celle d?une caution scientifique utilis?e pour faire adh?rer l?opinion publique, pour la faire consentir ? un syst?me qui lui est totalement d?favorable.

Vous d?noncez une nouvelle aristocratie dans votre ouvrage. Comment la d?finiriez-vous??

Cette aristocratie peut prendre des formes tr?s diff?rentes selon les Etats. D?une fa?on ou d?une autre, dans les pays industrialis?s, l?aristocratie regroupe les d?tenteurs du capital. C?est-?-dire ceux qui ont int?r?t ? faire fonctionner le syst?me de fa?on totalement d?r?gul?e pour augmenter leurs profits. Simplement, la forme culturelle, la forme circonstancielle que les d?tenteurs du capital rev?tent, peut diff?rer selon les Etats. En France, par exemple, l?aristocratie ? la nouvelle aristocratie ? est tr?s li?e ? la fonction publique,?de pr?s ou de loin, qu?il s?agisse de fonctionnaires en poste ou d?anciens fonctionnaires. Dans mon livre, je prends cet exemple, tr?s connu, de l?Inspection g?n?rale des finances, qui aujourd?hui truste les postes de d?cision dans le service public et dans les grandes entreprises financi?res de France, plus quelques entreprises industrielles. En France, la nouvelle aristocratie est tr?s clairement li?e aux services publics ou ? la fonction publique, alors qu?aux Etats-Unis, cette aristocratie est beaucoup plus li?e aux int?r?ts bancaires directs, sans intervention des pouvoirs publics. C?est ainsi qu?aux Etats-Unis, Stiglitz le montre tr?s bien dans son livre Freefall, ce sont les banquiers qui envoient certains des leurs travailler dans la fonction publique pour orienter les d?cisions, alors qu?en France, c?est plut?t le ph?nom?ne inverse. Ce qu?il faut retenir, c?est que la logique de cette aristocratie est de constituer des noyaux durs de d?tention du capital.

Cette aristocratie est-elle consciente de l?oppression qu?elle exerce ou a-t-elle bonne conscience, faute de vision?? Est-elle consciente du foss? qu?elle a creus? entre elle et le reste du pays??

E.V.?: D?j?, elle ne se per?oit pas comme oppressive, et de fait, c?est la grande difficult? de l?exercice, dans nos d?mocraties. L?exercice du pouvoir par l?aristocratie ne se fait pas sur une base oppressive, elle se fait sur une fabrique du consentement. En permanence, l?aristocratie respecte un certain nombre de formes, de r?gles de formalisme, pour ne pas appara?tre comme autocrate ou oppressive et appara?tre comme, finalement, le fruit d?un choix collectif libre et l?gitime. C?est ?a la difficult?, c?est cette fabrique du consentement. En revanche il y a tr?s clairement une conscience au sein de l??lite du r?le particulier qu?elle exerce. J?ai en m?moire des discussions avec des membres de cette ?lite qui disaient que le syst?me ne peut fonctionner intelligemment que si on laisse l??lite d?cider, parce que c?est elle qui sait et qui est capable de prendre les bonnes d?cisions.

Rappelons-nous cette r?ification des rapports sociaux, cette vision de l?organisation sociale comme une esp?ce de produit de la science, ou de fait de nature, dans la perspective de l??lite, o? seule l??lite est capable de prendre les bonnes d?cisions parce qu?elle seule ma?trise les d?terminants de l?organisation de la soci?t?. C?est un ph?nom?ne tout ? fait conscient. J?ai entendu des chief economists de grandes entreprises financi?res dire?: il faut laisser l??lite d?cider pour ?viter les erreurs. Cette posture est d?ailleurs th?oris?e par les ?conomistes lib?raux. Selon eux, l??lite a les co?ts d?acc?s ? l?information les moins ?lev?s. Rationnellement, elle est donc la mieux plac?e pour prendre les bonnes d?cisions de la fa?on la plus efficiente. C?est ce qu?on appelle, par exemple, le d?lit d?initi?. Qu?est-ce que le d?lit d?initi?, sinon le fait qu?une ?lite profite de l?information dont elle est d?tentrice pour accro?tre sa richesse. On voit bien ? travers le d?lit d?initi? que l??lite a acc?s ? des informations qui lui sont sp?cifiques, qui lui permettent de prendre des d?cisions ?conomiquement beaucoup plus avantageuses que celles que vous et moi prendrions sans avoir acc?s ? ces informations.

On dit que le capitalisme financier se caract?rise par la prise de risque pour le justifier. Or il s?agit, selon vous, d?un faux risque car les composants d?un m?me milieu, au sein duquel priv? et public s?associent, se prot?gent entre eux. Comment cela marche-t-il dans les faits??

En effet, ce qu?on appelle le capitalisme financier, qui a permis d?ailleurs de d?gager des richesses patrimoniales colossales durant les trente derni?res ann?es, se fonde essentiellement sur la privatisation d?activit?s publiques rentables, et notamment d?activit?s de r?seau. Si vous prenez la liste des dix plus grandes capitalisations boursi?res fran?aises et celle des dix plus grandes capitalisations boursi?res mondiales,?vous arriverez au m?me constat?: les dix plus grandes capitalisations boursi?res fran?aises sont, dans neuf cas sur dix, d?anciennes entreprises publiques. La premi?re, la plus riche, celle que personne ne conteste, c?est Total, qui fonctionne essentiellement sur la privatisation de concessions p?troli?res par des Etats. En r?alit?, Total ne vit sur aucune forme de prise de risque financier, elle vit de la rente p?troli?re. Ainsi, l?entreprise qui est la mieux capitalis?e en France est une entreprise qui ne prend aucun risque, qui vit d?une activit? de rente privatis?e. Les dix plus grandes entreprises fran?aises vivent de la m?me fa?on. Prenez France T?l?com, prenez EDF, prenez Gaz de France, toutes ces entreprises-l? ont d?gag? d?immenses b?n?fices gr?ce ? des privatisations dans de tr?s bonnes conditions pour les actionnaires, uniquement parce que le service public les a prot?g?es. Il y a donc bien un lien organique entre le pouvoir public et le pouvoir financier. Le pouvoir financier s?est essentiellement d?velopp? gr?ce ? une privatisation des activit?s publiques les plus rentables, g?n?ralement d?cid?e au mieux ? la lisi?re des conflits d?int?r?ts. C?est-?-dire que ceux qui ont d?cid? de privatiser des activit?s publiques sont aussi ceux qui ont pris ensuite le contr?le des activit?s des entreprises qu?ils venaient de privatiser. On voit bien que la repr?sentation walrassienne d?un capitalisme fond? sur la prise de risque individuelle est une vision totalement romantique et totalement fausse par rapport ? la r?alit? de ce qu?est le capitalisme aujourd?hui.

Justement, selon les th?ses de L?on Walras, l?aristocratie lib?rale refuserait l?intervention de l?Etat. M.?P?bereau a lui-m?me affirm?, en 2006-2007, en tant que pr?sident de l?Institut de l?entreprise, qu?il ne fallait pas envisager d?accroissement des d?penses publiques et que le faire serait irresponsable. Or, d?s que la grande crise financi?re a ?clat?, en 2007, cette aristocratie en g?n?ral, et M.?P?bereau en particulier, ont sollicit? et organis? l?intervention de l?Etat en faveur de leurs int?r?ts. Que faut-il en conclure??

Je distinguerais deux choses. D?un c?t?, il y a le sujet de la d?pense publique, et notamment du d?ficit public. Celui-ci provient largement des exon?rations fiscales qui sont pratiqu?es au plus grand b?n?fice de l??lite depuis trente ans. Notre fiscalit? ressemble aujourd?hui ? une passoire. Elle ne comporte des principes g?n?raux que pour justifier une myriade d?exceptions. In?vitablement, en renon?ant ? percevoir l?imp?t, l?Etat se met en situation de d?ficit. L?exon?ration est la forme qu?a prise en France la faveur fiscale accord?e aux patrimoines les plus ?lev?s, alors que d?autres pays comme les Etats-Unis ont fait le choix d?une baisse d?imp?ts claire et nette pour les tranches les plus ?lev?es de revenus. Dans ces conditions, les b?n?ficiaires de ces exon?rations ont beau jeu de reprocher ensuite ? l?Etat de d?penser trop. Avec une v?ritable ambigu?t?, car de leur point de vue, il est quand m?me n?cessaire que l?Etat s?endette. N?oublions jamais que l?emprunt d?Etat est un placement s?r avec un taux garanti solidement par les contribuables. Les grandes fortunes ne pourraient pas se passer de ce ??fond de portefeuille?? extr?mement solide. Justement, la pr?occupation des cr?anciers de l?Etat est de ne pas mettre leur placement en p?ril par un endettement excessif. D?un autre c?t?, l?intervention de l?Etat est n?cessaire sur deux plans?: d?une part, encore et toujours, l?Etat, ce sont les contribuables. Donc quand l?Etat offre sa garantie aux banques en cas de faillite, il offre la garantie la plus solide qui soit en cas de p?pin?: celle des Fran?ais dont on dit qu?ils co?tent trop cher ? faire travailler quand tout va bien. Ce qui s?appelle le beurre et l?argent du beurre. D?autre part, l?Etat, c?est l?autorit? publique, celle qui produit des normes juridiques l?gitimes. L?intervention de l?Etat est indispensable pour pr?server juridiquement la domination des ?lites.

Structurellement, l?Etat est un instrument de domination entre les mains des d?tenteurs de capital, et il est ?vident qu?ils ont besoin de l?intervention de l?Etat parce que celle-ci est ? leur service et se fait ? leur service, dans tous les domaines. Prenez l?exemple de l??ducation?: en France, le d?veloppement de l??ducation se fait essentiellement sur la base de l?in?galit?. Les enqu?tes PISA de l?OCDE le montrent, plus le temps passe, plus les d?crochages scolaires augmentent. Cela signifie que l?Education nationale est de plus en plus au service des meilleurs ?l?ves et de moins en moins au service des moins bons ou des mauvais ?l?ves. Or, tout le monde sait que le pacte r?publicain, c?est un service ?ducatif ?gal pour tous. On voit bien qu?aujourd?hui, la logique du syst?me est profond?ment invers?e, la logique de l??ducation est de plus en plus in?gale.

C?est une privatisation au sens le plus profond du terme?

On laisse filer le rapport de forces naturel.

Le syst?me fran?ais ne s?est-il pas transform? depuis une trentaine d?ann?es en un syst?me proche du syst?me britannique, que nous appellerions l?Empire britannique, tel qu?il est orient? depuis la City et Wall Street, en ayant pris en otage les Etats du Royaume-Uni et am?ricain??

Bien s?r. On a fait le choix d?une financiarisation en France, comme dans les grands pays industrialis?s. C?est un choix qui remonte aux ann?es 60. C?est dans ces ann?es-l? que des gens comme Jean-Yves Haberer, qui ? l??poque ?tait au cabinet de Michel Debr?, ont fait le choix de constituer quelques grandes entreprises financi?res, quatre ou cinq ? pas plus ? en France, et de restructurer le capital fran?ais autour de ces quatre ou cinq grandes entreprises qui noyautent compl?tement l?ensemble de l?organisation capitalistique fran?aise. Ce choix politique conscient, op?r? au milieu des ann?es 60, produit aujourd?hui ses effets. Il ne faut absolument pas imaginer que c?est le produit d?un encha?nement pratiquement spontan? entre des ph?nom?nes naturels. C?est le produit d?une politique choisie, intelligente d?ailleurs, plut?t efficace dans le cadre d?une concurrence internationale. En tout cas, ?a a ?t? choisi, d?lib?r? et orchestr?. La th?orie selon laquelle tout cela est le produit d?une rationalit? spontan?e du march?, d?une main invisible du march?, est ?videmment une th?orie fausse. C?est le produit d?un choix politique op?r? par des ?lites pour d?velopper une ?lite financi?re et globalement, ce choix op?r? il y a aujourd?hui pr?s de cinquante ans est un choix qui montre son efficacit? pour ceux qui en b?n?ficient.

Que pensez-vous de l?application d?une loi de type Glass-Steagall en France, s?parant les m?tiers financiers de banque d?affaires, pariant sur les diff?rences de prix ? court terme ou fournissant des services d?interm?diation, et celui de banque de d?p?t et de cr?dit, finan?ant l??conomie r?elle et fournissant des moyens de d?p?t et de paiement ? tous les publics??

On r?sume souvent le Glass-Steagall ? une ?tanch?it? entre activit? de d?tail et activit? d?investissement, mais on oublie souvent l??tanch?it? entre banque et assurances. Ce dernier point est tout aussi important. Depuis la remise en cause sous une forme ou sous une autre, par l?ensemble des pays industrialis?s, des m?canismes Glass-Steagall qui existaient depuis les ann?es 30, on a amen? deux confusions. Aujourd?hui, toutes les banques de d?p?t font de l?investissement et prennent des risques, notamment avec l?argent des ?pargnants, mais pas seulement. Parall?lement, toutes les banques se sont lanc?es dans des op?rations d?assurance. Or, sans rentrer dans des d?tails techniques (mais ils ont leur importance), l?assurance fonctionne autour d?un probl?me de solvabilit? ? long terme, alors que la banque fonctionne sur un probl?me de liquidit?s ? court terme. Les deux m?tiers ont donc des logiques tr?s diff?rentes. R?duire tout ? un probl?me de profit bancaire ? court terme nous met profond?ment en danger et c?est ce que ne vont pas tarder ? ressentir les retrait?s am?ricains qui b?n?ficient d?une retraite par capitalisation. La recherche du profit ? court terme d?un certain nombre de fonds de pension va profond?ment poser un probl?me de solvabilit? sur ces fonds de pension ? long terme. Du fait que l?argent a ?t? englouti pour des profits ? court terme, l?on n?aura plus, t?t ou tard, les moyens de financer les retraites ? long terme. C?est un sujet de fond qui va tr?s vite poser la question de la l?gitimit? de la retraite par capitalisation.

Pour r?pondre ? la question, en effet, on ne pourra pas reconstruire un monde de l?apr?s2008 sans restructurer fondamentalement le syst?me bancaire. Ce qui implique de remettre en cause les effets de taille. Aujourd?hui, beaucoup de banques ont des tailles infiniment sup?rieures ? celles des Etats. C?est ce qu?on appelle les too big to fail , dont vous parlez d?ailleurs assez utilement. Il s?agit de banques qui ont atteint des tailles telles qu?aucun Etat ne peut survivre si elles tombent en faillite. Ce sont donc des banques qui ont la capacit? d?imposer aux Etats l?obligation de les sauver en cas de faillite. Pour ?tre plus simple et plus clair, la taille des banques, sans loi Glass-Steagall, leur permet d?imposer au contribuable de payer pour r?parer les pots cass?s par les banquiers, et ce sujet doit ?tre trait? parce que c?est un probl?me de d?mocratie, c?est un probl?me politique et non un probl?me ?conomique. Le retour ? la loi Glass-Steagall est ?videmment un pr?alable fondamental pour r?gler cette question, parce que ?a permettra de r?duire m?caniquement la taille des banques et notamment d?isoler en compartiments les op?rations risqu?es d?investissement et les op?rations non risqu?es de d?p?t. Ces mesures, qui ne sont pas d?ordre ?conomique mais politique, sont donc des mesures indispensables que l?on doit prendre tr?s vite. La question est?: est-ce que cela suffit?? On ne peut pas ignorer qu?on a en plus un sujet sur les march?s ? terme. Ils sont aujourd?hui devenus un ?l?ment de d?sordre profond dans l?organisation des ?conomies. Pourquoi?? parce que les march?s ? terme ne sont pas au service de l??conomie r?elle, mais mettent l??conomie r?elle ? leur service, notamment parce qu?ils r?alisent un certain nombre de sp?culations sur les produits, sur la production, qui sont destin?s ? d?gager des profits colossaux sans aucun rapport avec la production r?elle. Il faut qu?on adopte une politique claire vis-?-vis des march?s ? terme. On a commenc? notamment en imposant, sans rentrer dans les d?tails techniques, une part minimum de d?tention de sous-jacent dans les op?rations de sp?culation, pour limiter ce qu?on appelle les effets de levier, c?est-?-dire qu?aujourd?hui, on ?vite l?acc?s ? ces march?s ? des gens qui s?endettent compl?tement pour faire du profit sp?culatif avec tr?s peu de risques. Ce qu?il faut, c?est r?tablir le risque r?el sur ces march?s, mais on a un sujet, et la loi Glass-Steagall c?est important, mais il faut un Glass-Steagall des march?s ? terme et sur ce sujet-l?, on n?est pas encore forc?ment au bout de ce qu?on peut faire.

Que pensez-vous de l?ensemble des propositions de Lyndon LaRouche et de Jacques Cheminade ? cet ?gard??

Je pense qu?il faut f?d?rer les bonnes volont?s. Les positions LaRouche-Cheminade sont des positions qui vont dans le bon sens et dont, d?ailleurs, ils n?ont pas le monopole puisque le principe de la loi Glass-Steagall est globalement partag? par un certain monde alternatif, on va dire, ? l??conomie n?o-lib?rale. On peut reconna?tre ? LaRouche et Cheminade le m?rite d??tre sans doute les plus anciens ? avoir d?fendu ces positions et de les avoir d?fendues avec le plus de constance. Ce qu?il faut aujourd?hui, c?est arriver ? rassembler autour de ces positions de bon sens, qui souvent ont ?t? assimil?es ou discr?dit?es par l?image de la dissidence. Je crois qu?il faut, et on n?aura pas le choix dans le monde qui est en train de se reconstruire, d?passer ces vieilles antiennes et inventer un apr?s 2008 qui aura du sens ? je dirais platonicien ? c?est-?-dire la capacit? ? organiser une harmonie entre tous sur des bases de justice et d??galit?.

L??conomiste Fran?ois Morin vient de faire para?tre un ouvrage, Un monde sans Wall Street , disant que les cons?quences d?une autre politique aboutiraient ? une faillite organis?e, civilis?e, de certains int?r?ts sp?culatifs, de sorte que l?orientation par des mastodontes financiers comme Wall Street ou la City de Londres, ne serait plus dominante. Qu?en pensez-vous??

Il faut se poser la question de la r?appropriation des syst?mes d?mocratiques par les peuples. On voit aujourd?hui que quelques traders, quelques sp?culateurs profitent de m?canismes totalement d?r?gul?s pour mettre les Etats et les peuples en minorit?, et imposent des d?cisions sans aucun int?r?t pour l??conomie r?elle, uniquement au service de leurs int?r?ts particuliers. Il faudra, on le sait tous, prendre des d?cisions impopulaires. Pour ?tre plus clair, il faudra que les peuples prennent des d?cisions impopulaires pour retrouver la ma?trise des organisations sociales. T?t ou tard se posera la question des sp?culateurs et de la place qu?on r?serve ? la sp?culation dans une nouvelle organisation socio-?conomique. On ne sait pas encore le contour que cette d?cision prendra, ce qu?on peut pressentir, c?est qu?il faut que ce soit le produit d?une d?cision collective, probablement spontan?e ? l?issue d?un mouvement de r?appropriation, mais personne ne peut dire comment ?a va se passer.

Comment pensez-vous qu?on puisse retrouver un id?al collectif??

Un id?al collectif, ?a ne se retrouve pas, ?a se forge dans une collectivit?. Soit la collectivit? a envie d?un id?al collectif, et elle le forgera par une d?cision spontan?e et collective, comme c??tait le cas pendant la R?volution fran?aise, en quelque sorte, soit il n?y aura pas de mouvement collectif. L?id?e qu?on puisse d?cr?ter un id?al collectif est, ? mon avis, une id?e fausse. Soit les peuples d?cident d??tre libres et assument leur libert?, soit ils s?asservissent. Mais personne ne d?cidera ? leur place qu?ils doivent se lib?rer. Et ?a, c?est la grande, la tr?s grande humilit? que nous devons avoir face ? l?histoire, c?est que personne ne peut la ma?triser.

On peut tout de m?me leur donner ? penser, ? r?fl?chir, ou les informer comme vous le faites??

Il faut en effet, et c?est la logique platonicienne, que chacun prenne sa part de justice. Face ? ce que je crois ?tre l?imp?rieux besoin d?un choix collectif, il faut que ceux qui ont eu la chance d?avoir acc?s soit au savoir, soit ? certains ?l?ments de conscience, prennent leur part de responsabilit? et qu?ils participent au grand choix collectif que nous appelons de nos v?ux. Maintenant, est-ce que cela suffira, est-ce que le d?clic va se produire?? Personne ne le sait.

 

Merci beaucoup Eric Verhaeghe

 


http://www.solidariteetprogres.org/article7624.html

Par Eva R-sistons – Publi? dans : R?sistance,R?volutions

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