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En Algérie, le Syndicat National de la Magistrature a-t-il voulu la tête de Belkacem Zeghmati, l’actuel Ministre de la justice ?

Maintenant que les élections présidentielles ont bien eu lieu, et que l’Algérie s’est dotée d’un Président élu, il n’est point improbable que le magistrat Belkacem Zeghmati soit entrain de vivre ses derniers jours à la tête de la Chancellerie*. D’une part, et malgré une volonté certaine, depuis son accession à cette très haute responsabilité jusqu’au 12 décembre dernier, jour des Présidentielles, nous n’avons pas eu le courage –vu une morale qui n’est point nécessairement rationnelle- de rédiger le présent article. D’autre part, demain, si la roue tourne au point de le faire remplacer par un ministre qui lui soit absolument opposé, il n’est pas impossible que le manque d’un autre type de courage nous contraigne au même silence que nous venons d’observer durant des mois.

1- Veut-on la tête de l’homme aux mandats internationaux contre Chakib Khélil ?

Sans nul besoin de nier ses compétences, Chakib Khalil a été appelé à la tête du principal secteur économique du pays, de celui d’où ce dernier tire presque toute sa richesse matérielle, par un Président dont il est un ami de très longue date, voire depuis l’enfance. Autrement-dit, c’est en tant que tel, en tout premier lieu, plutôt que pour d’incontestables hautes qualités professionnelles, qu’il a été appelé à la tête du secteur –le Ministère de l’énergie et des mines- qui a permis au règne républicain des Bouteflika de durer si longuement et de s’exercer si profondément. C’est en tant que tel qu’il y est resté plus de dix ans, et ce, sans compter les années où il a cumulé ce très haut poste avec celui de PDG de la Sonatrach.

Notre problème est qu’après le premier scandale de la Sonatrach, lequel a éclaté alors que Khélil était déjà ministre depuis plusieurs années, il y a eu le scandale portant le nom de « Sonatrach 2 ». Il s’est agi de corruption dans les deux, et les deux sont concernés par des sommes faramineuses. Et si dans le premier, le principal impliqué était un très haut responsable choisi par Khélil lui-même (et le Président), il s’avère que le nom de ce dernier a été cité dans le second …et qu’il l’a été par des magistrats italiens –autrement-dit, par des magistrats appartenant à un corps professionnel qui a payé on ne peut plus lourdement, on ne peut plus dramatiquement, son combat contre la très haute délinquance, cette pratique dont la délinquance politico-financière ne peut pas ne pas faire partie.

C’est ainsi qu’en aout 2013, après cette citation italienne et toute une enquête menée par des officiers de la DRS (Renseignement et Sécurité), la justice algérienne a lancé des mandats d’arrêt internationaux contre le grand ami du Président, contre son épouse et contre ses deux fils ….pour « corruption, blanchiment d’argent, conclusion de contrats contraires à la réglementation, abus de pouvoir et constitution de bandes criminelles organisées ». L’auteur en est un certain Procureur général répondant au nom de Zeghmati Belkacem.

2- Veut-on la tête du Procureur général que Tayeb Louh a limogé ?

Celui qui dirigeait la Chancellerie d’alors –et qui est en même temps, naturellement et au strict minimum, celui sans l’aval duquel nul Procureur général n’aurait jamais pu lancer lesdits mandats d’arrêt- se nomme Mohammed Chérif, celui-là même qui vient de présider la Commission indépendante chargée de l’organisation et de la surveillance de l’élection présidentielle du 12 décembre. A cette époque, le Président Bouteflika venait de retourner au pays après la longue hospitalisation qu’il a eu à vivre suite à son historique accident cardio-vasculaire (AVC).
Nous étions le 13 aout 2013, plus précisément, et notre ministre de la justice n‘attendra pas plus que quelques petites semaines …pour que les maitres de la longue heure lui fassent connaitre le prix de son écart de conduite. C’est ainsi qu’à travers l’annonce du remaniement ministériel de septembre 2013, un remaniement dont il faut bien relever la singulière spécificité, il apprendra qu’il a été remercié. Et il l’apprendra, de façon plus concise, en se voyant remplacé par Tayeb Louh.

De la sorte, le Président Bouteflika et son frère-conseiller ont montré -aux yeux des observateurs dont l’attention est aussi grande que l’assiduité, devrions-nous préciser- que le règne de la famille a encore de très longs jours durant lesquels il pourra continuer à sévir. D’autre part ou, peut-être, de façon plus concrète, en plaçant Tayeb Louh à la tête du département de la justice, réflexion une fois suffisamment faite, ils ne pouvaient mieux prouver que le champ de la lutte contre la corruption –et, en premier lieu, contre la mafia politico-financière qui en constitue, en Algérie, le cœur battant- est balisé. Ils ne pouvaient mieux prévenir que malheur ne manquera pas de s’abattre sur la tête de ceux qui n’en respecteront pas le code …ou en franchiront les limites.

C’est ainsi que le magistrat Zeghmati sera remercié à son tour, même si ce ne sera que deux ans plus tard, à la fin de l’été 2015. Il sera démis de ses fonctions. Ensuite, il se verra nommé Procureur-adjoint …alors qu’il avait été Procureur général –et ce, pendant près de dix ans (de 2007 à 2016)- à la Cour d’Alger, laquelle regroupe la Cour d’Appel, la chambre d’accusation et le tribunal criminel. D’autre part, il aurait été surveillé de près et son téléphone mis sur écoute.

Quant à Chakib Khélil, la justice de Tayeb Louh réussira l’exploit de le blanchir en finissant par lui offrir un non-lieu alors qu’il n’a jamais eu à se présenter devant le Juge ! Et quelques semaines plus tard, il retournera au pays par la grande porte et avec les honneurs -accueilli au salon d’honneur de l’aéroport d’Oran, où le tapis rouge lui sera déroulé. Il y reviendra, surtout, avec la perspective, une fois blanchi par T. Louh, de reprendre du service …et avec, si son ami se découvre trop exténué pour briguer un cinquième mandat, l’éventualité de lui succéder en se présentant aux présidentielles d’avril 2019.

3- Veut-on la tête du ministre qui a fait arrêter Tayeb Louh ?

Abstraction faite de ceux qui, à la fin mars dernier et d’une façon incontestablement induite par l’irruption du submergeant mouvement du 22 février, s’étaient réunis à l’invitation et, explicitement ou implicitement, sous l’autorité de Saïd Bouteflika, Tayeb Louh méritait d’être parmi les premiers –dans le temps, cela s’entend- futurs historiques détenus de la prison d’El Harrach. Autrement-dit, il ne manquait pas de raisons pour qu’il précède, en cela, les deux ex Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, lesquels ont été incarcérés –mis sous mandat de dépôt- dès la première quinzaine de juin, et ce, après avoir comparu, dès le 16 dernier, devant le Procureur de la République près le tribunal correctionnel de Sidi M’hamed (Alger centre).

Il n’en manquait pas, non plus, pour ce qui est de précéder les hommes aux écus, tels les frères Kouinef, détenus depuis le 22 avril, eux qui ont été des soutiens aussi généreux que discrets pour le règne des Bouteflika, ou Mahieddine Tahkout, détenu depuis le 10 juin …et ce, après avoir été un entrepreneur dont l’ascension, par sa fulgurance, peut suffire à se faire une idée de ce qui distingue la République entendue dans son sens bouteflikien.

Quant à Ali Haddad, le richissime homme d’affaires qui fut un grand ami de Saïd Bouteflika, et, par ailleurs, le patron des patrons -président du Forum, si pro-Bouteflika et si partisan du 5° mandat, des Chefs d’Entreprises (FCE)- jusqu’à la démission datée du 29 mars, il sera le tout premier à être arrêté et incarcéré, le premier de la longue liste qui allait suivre et qui n’est probablement pas encore close. En effet, il a été arrêté dès le 31 mars, aux frontières tunisiennes, c’est-à-dire avant même que le Président déchu –continuant, très probablement, à espérer une issue plus heureuse pour lui-même et les siens- n’ait signé la lettre de démission que le Chef d’état-major, le général-major Gaïd Salah, à l’heure du Hirak, finira par lui imposer.

Ceci étant, comment peut-on expliquer que Tayeb Louh n’ait pu être incarcéré –dans le cadre de la détention provisoire- que le 22 aout ? La question est d’autant plus à poser que même si on laisse de coté les hommes d’affaires et qu’on se contente des grands noms de l’Exécutif, c’est-à-dire : du corps des ministres dont Louh a fait partie durant dix-sept ans (sans discontinuité) sur les vingt années du règne des Bouteflika, il reste que ce très problématique ministre de la justice n’a été que le onzième ministre à avoir rejoint la prison d’El Harrach. En outre, il aurait été le douzième si Abdeslam Bouchouareb, le si téméraire et si représentatif ex ministre de l’industrie et des mines (avril 2014-2017), n’était pas au-delà des frontières nationales et, d’une façon ou d’une autre, en fuite. Les vingt années de réclusion criminelle que le tribunal de Sidi M’hamed vient de prononcer (par contumace) à l’encontre de ce dernier, ajoutées au mandat d’arrêt international, ne laissent pas beaucoup d’espace à celui qui veut en douter.

Pour une première réponse, force est de constater qu’après l’arrestation de Ali Haddad, laquelle avait déjà été suivie par celle des trois frères Kouinef, et dans le cadre de la grande purge anti-corruption -celle si fortement annoncée par le Chef d’état-major-, l’un des premiers grands signes a été la très belle réhabilitation de B. Zeghmati. Une réhabilitation d’autant plus expressive qu’elle s’est faite bien plus que par le retour du concerné (mi-mai) au même poste dont il avait été chassé –à la grande satisfaction de son chef hiérarchique, T. Louh- par les Bouteflika -un retour qui est déjà, en soi, un grand acte et un symbole fort. En effet, ce retour a nécessité que l’ex Chef d’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, procède à une série de trois limogeages : Outre le Procureur général de la Cour d’Alger, il s’est agi de celui du, désormais, célèbre Tribunal de Sidi M’hamed (Alger) –un Procureur qui a été remplacé par Fayçal Bendaas- et du Directeur général de l’Office Central de Répression de la Corruption (OCRC), qui a cédé la place à Mokhtar Lakhdari.

C’est ainsi que Zeghmati transmet au procureur général de la Cour suprême, moins de deux semaines plus tard et dès le 26 mai, les résultats de l’enquête préliminaire réalisée à l’encontre de douze ex très hauts responsables –dont les deux Premiers ministres cités ci-dessus et huit autres ministres. Tout le dossier relève du pénal et de la très haute corruption. Alors que cette colossale et ravageuse enquête préliminaire est terminée, il faudra attendre deux mois pour que la Justice (23 juillet) se décide à entamer celle concernant T. Louh –le ministre par lequel on aurait dû commencer- et de le viser, on ne peut plus naturellement, par une interdiction de sortie du territoire national (ISTN).

Face à une telle réalité, et pour un complément de réponse, il est difficile de ne pas conclure en soutenant que l’avant-dernier ministre de la justice, celui que Bouteflika a nommé à la veille de son historique démission, faisait de son mieux pour protéger, contre l’indispensable Justice, l’un des ministres les plus délinquants que la Terre ait eu à porter. Autrement-dit, le retour de Zeghmati –et ce, malgré le grand plus constitué par les deux autres importantes nominations qui ont été associées à ce retour- n’a pas suffi. C’est en partant d’une telle position, très probablement, que l’énigmatique Général-major –celui qui vient de faire ses adieux** après avoir, incontestablement, aimé ce pays- a fini par se dire que pour gagner une guerre à mener contre un fléau qui a aussi profondément gangréné l’État, la Chancellerie a besoin d’être dirigée par un magistrat de la trompe de celui qui a lancé –il y a déjà plus de six ans !- les mandats d’arrêt internationaux contre Chakib Khalil, son épouse et ses deux fils.

 

Remaoun

*: Ce que, naturellement, nous ne souhaitons pas.

**: Le présent article était  prêt pour être envoyé avant le décès du Général-major Ahmed Gaid Salah. Il ne l’a pas été et, depuis, il y a eu le décès. Ceci étant, nous avons opté pour ne pas rectifier le fait de parler du Général comme s’il était encore de ce monde -exception faite de la dernière phrase (laquelle a été, à l’occasion, modifiée).

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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