Accueil / T Y P E S / Chroniques / Elle s?appelle Brigitte, et elle n?est pas bien

Elle s?appelle Brigitte, et elle n?est pas bien

CPCAD-1

 

Elle s?appelle Brigitte. Je l?ai rencontr?e hier soir en sortant de ma voiture pour me rendre ? ma soir?e de chorale.

J?ai ?t? bless?e par sa souffrance, sous le choc devant son d?nuement. D?poss?d?e de tout : de la parole fluide, du repos, de bons v?tements, d?un abri, de la force morale, du charme, car les plus que malheureux et sans ressources finissent par s?enlaidir avec leur r?gime de cochonneries qu?ils pigent dans les poubelles ou dans le fond des ruelles.

Bien s?r, elle a demand? de l?argent. Elle suppliait. Je n?ai pas ?cout? vraiment les raisons car je sais qu?elles sont souvent fausses, ce sont des astuces pour impressionner, faire piti?, et inspirer un geste de g?n?rosit?. Une chose certaine, je savais qu?elle avait faim et qu?elle ?tait ?puis?e. Il y a des signes qui ne trompent pas.

J?ai ?cout? son langage non verbal, toutes ces expressions de d?tresse, de g?ne, de victime cristallis?e. On se parlait aussi par les yeux. Elle a d?bit? son calvaire : elle dit dormir sous le Pont Jacques-Cartier. Elle veut se suicider. Elle n?en peut plus. Je vous assure qu?elle n?avait pas l?air en forme.

De mauvais boutons fleurissaient au coin de ses l?vres. Sa peau ?tait grise. Elle est encore jeune, peut-?tre fin de la quarantaine, en tout cas, pas conserv?e dans la cr?me fouett?e ni la ouate!

Elle m?a dit : ?Ma m?re ne m?aime pas, elle me l?a dit aujourd?hui.??Elle n?a personne. C?est cela le v?ritable malheur. Sa m?re ne l?aime pas, alors elle pleure comme une enfant. Elle le savait, parce que sa m?re l?a toujours battue. Et puis, apr?s, ses hommes. Tous, l?ont battue. Et encore, sous le pont, ou ailleurs au fond d?une ruelle, elle est souvent violent?e.

Dans l?univers dans lequel elle tourne, elle croise des gens en manque comme elle. La loi du pouvoir r?gne. Des femmes sont viol?es, battues, vol?es lorsqu?elles ont quelques sous. Des hommes moins forts subissent le m?me sort. C?est la jungle de la loi du plus fort.

J?ai vu ce ph?nom?ne de mes yeux en Inde, dans un quartier ? Mumbai finalement assez bien cot?, mais dont les trottoirs servaient de lit ? bon nombre de personnes : femmes, enfants, hommes. Un soir, je rentrais avec mon ami apr?s un excellent repas. Nous marchions lentement, nous avons aper?u un peu plus loin une jeune fille couch?e sur le trottoir et un homme se pencher sur elle pour prendre l?argent qu?elle tenait dans sa main entrouverte. Lorsque nous nous sommes approch?s, nous avons vu qu?elle ?tait tr?s jeune, tr?s belle aussi, avec une aura de puret? sur le visage, en tout cas de la noblesse ? car elle avait des traits nobles ? et la main toujours entrouverte. Elle ne s??tait m?me pas r?veill?e. Nous avons gliss? dans cette main de l?argent en papier. Mais, qui sait, quelqu?un d?autre allait passer par l? et lui prendre son argent. Ou m?me quelqu?un pouvait se coucher sur elle et la prendre. La loi de la rue n?est pas rassurante la nuit.

La femme d?hier, Brigitte, m?a invit?e ? aller la visiter chez elle, sous le Pont Jacques Cartier, si le coeur m?en dit. Elle voudrait me parler. Parler ? quelqu?un qui l??couterait et qui ne lui ferait pas mal.

Je lui ai donn? le n?cessaire pour qu?elle puisse se payer un bon repas. Je n?ai m?me pas ?t? capable de trouver des paroles d?encouragement. Rien. Rien. Rien. Seulement de la compassion muette.

Brigitte m?a invit?e. Je sais bien que je n?irai pas. Pourtant je vais penser ? elle. C?est ainsi que sont les ?tres.

Carolle Anne Dessureault

 

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Nous ne sommes pas dupes : la violence est d’abord économique et sociale…

Dans une tribune publiée par le journal Libération, 1400 représentants du monde de la culture, ...

3 Commentaire

  1. avatar

    Bonsoir Mme Dessureault,

    Vibrant et témoigne bien que la loi de la rue est universelle, malgré les visages qu’elle arborent. Une petite pensée pour cette dame, et c’est bien peu. Pardonnez les fautes, pas encore corrigé.

    Si le passé est un peu garant du futur, il faudra regarder chez les exclus de la société, tel que les assistés sociaux pour qui la conception du travail n’est pas reconnus. Les aidant naturels qui ne cadre pas dans la conception parasitaire du travail. Les parents qui désirent vivre au rythme de leur enfant, que le parasite proscrit. Tout comme les premiers monothéistes ont été ridiculisé, exclus, opprimé, par les partisans du polythéisme. Leur souffrance nous guideras peut-être pour les bases évolutives de ces systèmes parasitaires, qui permet malgré leur nature, à l’humanité une certaine émancipation.

    Je suis toujours en pénitence de commentaire sur les 7, malgré le test que j’ai fait en début de journée.

    Au plaisir de vous lire 🙂

  2. avatar

    Carolle, vous trouvez les mots et les silences qui nous permettent de saisir par le dedans la détresse de cette Brigitte qui s’est trouvée sur votre chemin. Une Brigitte profondément blessée dans son coeur et dans tout son corps. Je suis profondément sensible à votre témoignage et à cette Brigitte qui fera dorénavant partie de ces êtres qui m’accompagnent dans mes pensées et dans mes rêves d’humanité libérée pour tous et pour toutes. Faute d’être près d’eux, je m’efforce pour qu’elles soient près de moi.

  3. avatar
    Carolle Anne Dessureault

    Bon matin Oscar,

    J’apprécie votre commentaire. Votre sensibilité lucide universalise votre propos. Tout particulièrement, je suis touchée quand vous dites que cette Brigitte fera partie de ces êtres qui vous accompagnent dans vos pensées et vos rêves d’humanité libérée … Merci pour moi, et pour elle.

    Une très belle journée lumineuse à vous,

    Carolle Anne