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Electorama

Quand j’?tais petite, les ?lections, c’?tait super simple et c’est ma grand-m?re qui en parlait le mieux?:?Tu vois, il y a les riches et nous. Pour les gens comme nous, il y a le Parti Socialiste.

Difficile de faire plus simple, plus lisible, plus ?vident que cela. Dans lesrichards?? ma grand-m?re les appelait collectivement comme cela, les riches ? il y avait les patrons et les bourgeois qui en prenaient donc plus que leur part et contre qui il fallait faire la r?volution pour avoir le droit ? une vie digne. ?a, c’?tait vachement important, pour ma grand-m?re, la dignit??! M?me les deux espadrilles dans la merde, m?me avec les cartes de rationnement, m?me avec un mari qui picolait tous les soirs et jouait le fric du m?nage aux courses de chevaux, m?me quand elle bouffait le gras du jambon pour me laisser le rose, ma grand-m?re, elle y tenait vachement ? sa dignit??:?tu vois, moi, je n’ai jamais rien demand? ? personne et je n’ai toujours compt? que sur moi. J’ai toujours fait attention ? l’argent, mais je n’ai jamais eu de dettes?!

Donc ma grand-m?re a toujours vot? pour le PS, m?me si, des fois, elle ?tait?un peu tent?e par les nationalistes, parce que quelque part, en plus des riches, elle se sentait souvent spoli?e par les ?trangers. Je pense que vers la fin, elle aurait vot? FN. J’ai remarqu? que plus les gens vieillissent et plus ils donnent?dude la g?te sur la droite. Et ma grand-m?re, elle a beaucoup, beaucoup vieilli. Comme elle n’a jamais accumul? le petit pactole que les plus frugales des prol?taires pouvaient esp?rer amasser au terme d’une vie de labeur et de sacrifices, j’en d?duis qu’elle g?tait plus par racisme et conservatisme que par r?elle conscience de classe. Je dirais m?me qu’? l’instar d’une large partie du monde des travailleurs, sa conscience de classe, pourtant si limpide pendant les 70 premi?res ann?es de sa vie, a fini par se diluer dans une certaine propagande mat?rialiste et x?nophobe. Le probl?me avec cette capitalisation des voix par la ride, c’est qu’elle s’accompagne de divers degr?s de s?nilit? dont le plus int?ressant ? mes yeux, c’est qu’il arrive toujours un moment o? le vieux en voie de fascisation et de momification avanc?es finit par ne plus avoir les ressources neuromotrices n?cessaires pour se tra?ner jusqu’aux urnes.
C’est un peu gr?ce ? ?a que ma grand-m?re a vot? PS toute sa vie.

Quand j’?tais jeune majeure, les ?lections, c’?tait encore assez simple, puisqu’il suffisait de voter comme ? la maison.
Bon, en fait, ce n’?tait d?j? plus si simple que cela. Mon ascendance ouvri?re ?tait fid?le au PS, mais d?j? un peu ?chaud?e tant il est vrai que le PS, enfin parvenu aux manettes, n’avait pas r?ellement tenu la longueur quant ? sa promesse d’une politique pour tous et plus particuli?rement pour les plus expos?s d’entre nous. Mon ascendance paysanne, elle, avait plusieurs g?n?rations au compteur de fid?lit? au courant conservateur vaguement ?clair?, le plus propice ? l’?panouissement de ceux dont les biens sont aussi l’outil de travail. Quant ? moi, je frayais de mani?re ?hont?e avec la bourgeoisie locale et je m’abreuvais doctement aux sources du savoir sup?rieur, enfin rendues accessibles aux gosses de prolos par une ambitieuse politique d’?ducation de masse.

J’aurais pu finir Modem ou, plus vraisemblablement, chez les Verts, peut-?tre PS, mais de la branche?realpolitik, celle des rationnels du march?, de la concurrence, de la n?cessaire rigueur ? enfin, surtout pour les pauvres qui ont tout de m?me tendance ? un peu trop abuser de la l?gendaire g?n?rosit? des forces vives de la nation. Si, si, vraiment, je pense honn?tement que j’?tais sur de bons rails pour ?a !?La politique des m?ritants. Ceux qui se sont ?lev?s au-dessus de leur condition initiale par la magie d’une ?ducation accessible parce que collectivement financ?e, mais qui ont fini par croire que cette r?ussite venait surtout de leurs immenses qualit?s intrins?ques et non d’une organisation sociale qui, pour un temps, a quelque peu fluidifi? l’ascenseur social avant de le remiser d?finitivement au sous-sol du mus?e des id?es progressistes ? la con. Heureusement pour moi, le ch?mage et la pr?carit? m’ont rattrap?e bien avant mes petits copains de bac ? sable et vu des coulisses, le mod?le lib?ral est tout de m?me vachement moins s?duisant.

La politique bute toujours sur l’obstacle de la sombre r?alit? sociod?mographique. ? savoir qu’il y a toujours nettement plus de prol?taires ? ce n’est pas une insulte, ce mot, cela d?signe seulement l’immense masse des gens qui n’ont que leur travail comme source de revenus ? que de bourgeois, riches, patrons et rentiers. Autrement dit, une lutte des classes bien rationnelle dans une d?mocratie bien fonctionnelle ne pourrait qu’immanquablement mettre au pouvoir le parti des ouvriers, des employ?s et des salari?s que la proximit? des sommets hi?rarchique n’a pas encore pervertis dans l’ivresse du pouvoir et l’illusion de la mutation sociale. Le probl?me des riches a donc toujours ?t? de savoir comment utiliser au mieux leur meilleur levier ? ? savoir les quantit?s ph?nom?nales de pognon accumul? g?n?ration apr?s g?n?ration ? poursqueezer?l’horreur d?mocratique, soit en convainquant les pauvres que leur int?r?t est le m?me que celui des riches, soit en se passant de leur avis.

Le coup d’?tat, quand les temps s’y pr?tent, n’est jamais exclu, mais cela n?cessite de telles ressources en terme de contr?le de la population, propagande, violence, mensonge que si lourde soit-elle, l’Histoire nous apprend que la chape de plomb finit toujours par c?der ? plus ou moins long terme. Ce qui est tr?s contrariant, surtout pendant les temps troubl?s qui suivent, m?me si les plus pr?dateurs d’entre eux savent tr?s bien que c’est dans le bordel g?n?ralis?, quand les risques sont les plus ?lev?s, que les malins peuvent le plus prosp?rer. Mais il faut vraiment ?tre certain de faire partie des plus malins et ne pas totalement occulter l’al?atoire et tr?s contraignant facteur chance…

Quand on y pense quelques secondes, la meilleure fa?on d’arriver au pouvoir, c’est encore de convaincre les pouilleux qu’il est de leur int?r?t sup?rieur de l’offrir sur un plateau ? ceux qui se font fort de les tondre jusqu’au sang une fois que cette p?nible formalit? sera accomplie.

Une fois ce pr?alable pos?, il devient beaucoup plus simple d’appr?hender la m?canique propagandiste dans toute sa splendide rationalit?, comme l’investissement massif des financiers et de transnationales dans les m?dias de masse, ceux qui expliquent le monde tel qu’il doit ?tre compris dans chaque chaumi?re, du moindre studio insalubre jusqu’? la villa d’architecte avec vue sur le turquoise des eaux les plus pures. De la m?me mani?re, on comprend mieux l’attachement des experts ? issus ou financ?s par le landernau ? ? rab?cher certaines th?ories fumeuses, jusqu’? ce qu’elles deviennent des v?rit?s partag?es par tous et que nul ne songerait ? remettre en question.
Un peu comme?la th?orie du ruissellement.
C’est une de mes pr?f?r?es.

Le pr?alable, c’est cette ?trange ?vidence qui voudrait que la richesse soit cr??e?ex nihilo?par les riches. Ben oui, si les riches sont riches, c’est parce que leur existence m?me produit de l’argent. Sinon, ils ne seraient pas riches, n’est-ce pas?? Et donc, pour que tout le monde ait sa part de prosp?rit?, il convient de ne pas tarir la source naturelle de l’argent?: ? savoir,?ne pas faire chier le riche?avec toutes ces contrari?t?s que sont les imp?ts, les taxes, les contributions, les contr?les, qui ne sont que des obstacles qui d?couragent le riche de pondre son ?uf en or tous les matins et le poussent ? partir sous des cieux plus cl?ments, dans un biotope plus favorable ? la multiplication miraculeuse des?biftons.
Donc, le riche est riche parce qu’il est naturellement riche et ce qui int?resse le pauvre, c’est que toute cette richesse en g?n?ration spontan?e jaillit des hautes sph?res de la soci?t? pour retomber en une petite bruine rafra?chissante sur l?ensemble du corps social. Le fric ruisselle donc, du haut vers le bas, comme le champagne sur une jolie pyramide de coupettes de Baccarat lors d’un mariage princier. Dans cette optique flamboyante, il suffit donc de concentrer nos moyens collectifs sur les strates sup?rieures de la soci?t? pour que ces bonnes grosses vaches ? lait de riches, par une alchimie connue d’eux seuls, fassent fructifier ses ressources et que le pognon ruisselle ? qui mieux mieux sur toute la hauteur de la pyramide. Et si les pouilleux d’en bas trouvent que leur verre ? moutarde ne se remplit pas assez ? voire m?me, a tendance ? s’ass?cher ? c’est juste parce qu’on n’a pas encore donn? suffisamment de libert? aux mecs d’en haut pour que la source miraculeuse donne ? son plein potentiel.

Compl?tement conne cette image, non??
Et pourtant, c’est le conte de f?es que?la France d’en haut?? comme elle pla?t ? se d?signer elle-m?me ? nous vend ? tous depuis plus de 30 ans, sous des dehors savants et irr?futables.
Et ce que l’on voit dans le vrai monde, c’est que plus les pompes envoient du fluide en haut et moins il en redescend en bas.
Cela s’appelle m?me?La Crise.
Ce que l?histoire oublie aussi de nous raconter, c’est d’o? vient le pr?cieux fluide que les pompes envoient en haut. Les moins fut?s d’entre nous auront compris que ce sont les couches du bas qui produisent, par leur travail et leurs sacrifices permanents, mais jamais suffisants, tout le flouze qui remonte pour soi-disant amorcer le miracle ?conomique descendant. Et m?me si nous pompons de plus en plus fort, la taille de la baignoire du sommet augmente d’autant, pendant que le d?sert progresse ? la base.
Cela s’appelle la rigueur et c’est exactement cette r?signation-l? que nous vendent actuellement la plupart des candidats ? la pr?sidentielle.

Encore quelques secondes d’attention, et chacun comprendra que si la richesse est effectivement produite par le travail de la base, il n’est pas du tout n?cessaire, il est m?me carr?ment contre-productif de continuer ? arroser les sommets. Et pourtant, nous continuons ? voter pour ceux qui installent les plus gros pipelines vers le haut, juste parce qu’ils ont r?ussi ? nous faire croire que la base, ce sont les autres, plus loin, en dessous et que chacun de nous n’a aucun int?r?t ? ce que l’on d?monte la pyramide et qu’on en fasse un fort joli terre-plein central, avec une carafe par personne. Ils arrivent donc ? nous faire avaler depuis plus de 30 ans que si la situation se d?grade, c’est parce que nous ne nous sommes pas encore assez serr? la ceinture, parce que nous ne pompons pas encore assez fort et que nous n’envoyons toujours pas assez de fluide en haut.

En fait, il suffit de s’informer un peu en dehors des?mass media?au service de la minorit? confiscatrice, et il redevient brutalement extr?mement simple de savoir pour quoi voter?!

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