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Edward Snowden: L?homme le plus recherch? au monde (Wired)

Le message arrive sur ma « machine propre », un MacBook Air charg? uniquement avec un logiciel de chiffrement sophistiqu?. ??Changement dans les plans??, dit mon contact. ??Soyez dans le hall de l?H?tel ?… ? 13 heures. Apportez un livre et attendez que ES vous retrouve.?? ES, c?est Edward Snowden, l?homme le plus recherch? au monde. Depuis pr?s de neuf mois, je tente de r?aliser une interview de lui – voyageant ? Berlin, deux fois ? Rio de Janeiro, et plusieurs fois ? New York pour parler avec la poign?e de ses confidents qui peuvent organiser une r?union. Entre autres choses, je tiens ? r?pondre ? une question qui me br?le les l?vres?: qu?est-ce qui a pouss? Snowden ? diffuser des centaines de milliers de documents top-secrets, des r?v?lations qui ont mis ? nu la grande port?e des programmes de surveillance nationaux du gouvernement?? En mai, j?ai re?u un courriel de son avocat, et avocat de l?ACLU [organisation de d?fense des droits civiques aux Etats-Unis – NdT] Ben Wizner, confirmant que Snowden me rencontrera ? Moscou et me laissera tra?ner et discuter avec lui pour ce qui s?est finalement r?v?l? ?tre trois journ?es enti?res r?parties sur plusieurs semaines. C?est la plus longue p?riode qu?un journaliste a ?t? autoris? ? passer avec lui depuis qu?il est arriv? en Russie en Juin 2013. Mais les d?tails du rendez-vous sont rest?s entour?s de myst?re. J?ai atterri ? Moscou sans savoir pr?cis?ment o? et quand j?allais rencontrer Snowden. Maintenant, les d?tails sont enfin r?gl?s.

Je suis descendu ? l?H?tel M?tropole, un monument ? l?art nouveau pr?-r?volutionnaire de couleur sable. Construit ? l??poque du tsar Nicolas II, il devint plus tard la deuxi?me Maison des Soviets apr?s la prise de pouvoir par les bolcheviks en 1917. Dans le restaurant, L?nine haranguait ses partisans, habill? d?un long manteau et de bottes hautes Kirza. A pr?sent, son image orne une grande plaque ? l?ext?rieur de l?h?tel, et tourne avec tact le dos aux symboles de la nouvelle Russie situ?s ? une rue de l? – des revendeurs de Bentley et Ferrari, et des joailliers de luxe comme Harry Winston et Chopard.

Je suis descendu ? plusieurs reprises au M?tropole au cours de mes trois d?cennies comme journaliste d?investigation. J?y suis venu il y a 20 ans pour une interview de Victor Cherkashin, l?agent du KGB qui a supervis? des espions am?ricains comme Aldrich Ames et Robert Hanssen. Et je suis revenu en 1995, pendant la guerre russe en Tch?tch?nie, pour rencontrer Yuri Modin, l?agent sovi?tique qui a dirig? le c?l?bre r?seau d?espionnage les Cinq de Cambridge en Grande-Bretagne. Lorsque Snowden s?est enfui pour la Russie apr?s avoir d?rob? le plus grand dossier de secrets de l?histoire am?ricaine, certains ? Washington l?ont accus? d??tre un maillon de cette cha?ne d?agents russes. Selon moi, il s?agit d?une accusation sans preuves.

J?avoue ?prouver une certaine empathie pour Snowden. Comme lui, j?ai ?t? affect? ? une unit? de la?National Security Agency?(NSA), ? Hawa? en ce qui me concerne, dans le cadre de trois ans de service actif dans la Marine pendant la guerre du Vietnam. Ensuite, en tant que r?serviste dans une ?cole de Droit, je sonn? l?alarme sur la NSA lorsque je suis tomb? sur un programme qui consistait ? espionner ill?galement les citoyens am?ricains. J?ai t?moign? sur ce programme lors d?une audience ? huis clos devant la Commission Church, une enqu?te du Congr?s qui a conduit ? des r?formes radicales sur les abus des services de renseignement am?ricains dans les ann?es 1970. Enfin, apr?s l?obtention de mon dipl?me, j?ai d?cid? d??crire le premier livre sur la NSA. ? plusieurs reprises, j?ai ?t? menac? de poursuites en vertu de la Loi sur l?espionnage, la m?me loi de 1917 en vertu de laquelle Snowden est accus? (dans mon cas, ces menaces n?avaient aucun fondement et ne furent jamais mises ? ex?cution). Depuis, j?ai ?crit deux autres livres sur la NSA, ainsi que de nombreux articles de magazines (dont deux articles de couverture sur la NSA pour?WIRED), des critiques de livres, des ?ditoriaux et des documentaires.

Mais dans toute ma carri?re, je n?ai jamais crois? quelqu?un comme Snowden. C?est un genre de lanceur d?alerte unique et postmoderne. Physiquement, tr?s peu de gens l?ont vu depuis qu?il a disparu dans le complexe de l?a?roport de Moscou en juin dernier. Mais il a n?anmoins maintenu une pr?sence sur la sc?ne mondiale, non seulement comme un homme sans pays, mais comme un homme sans corps. Lors de son interview ? la conf?rence?South by Southwest?o? il recevait un prix humanitaire, c?est son image d?sincarn?e qui souriait depuis des ?crans g?ants. Pour une interview lors de la conf?rence TED en mars, il est all? un peu plus loin. Un petit ?cran qui diffusait en direct son visage avait ?t? attach? entre deux poteaux verticaux mont?s sur des roulettes et t?l?command?s, lui donnant ainsi la possibilit? de ??marcher?? autour de l??v?nement, de parler avec les gens, et m?me de poser avec eux pour des?selfies[auto-portraits – NDT]. La sc?ne faisait penser ? une sorte de?Big Brother?? l?envers o? Winston Smith d?Orwell, le petit fonctionnaire du parti, aurait domin? d?un coup les ?crans de toute l?Oc?anie avec des messages promouvant le cryptage et d?non?ant les atteintes ? la vie priv?e.

Bien s?r, Snowden est encore tr?s prudent par rapport aux contacts physiques directs, et je me suis rappel? pourquoi lorsque, pour pr?parer notre entretien, j?ai lu un article r?cent du?Washington Post. L?article, r?dig? par Greg Miller, raconte des r?unions quotidiennes avec des hauts fonctionnaires du FBI, de la CIA et du D?partement d?Etat, tous tentant d?sesp?r?ment de trouver des moyens pour capturer Snowden. Un fonctionnaire a d?clar? ? Miller?: ??Nous esp?rions qu?il serait ?tre assez stupide pour monter dans un avion quelconque, et nous aurions fait dire ? un de nos alli?s?:??Vous ?tes dans notre espace a?rien. Atterrissez.?? Il ne l?a pas ?t?. Et depuis sa disparition en Russie, les ?tats-Unis semblent avoir perdu toute trace de lui.

Je fais de mon mieux pour ?viter d??tre suivi lorsque je me dirige vers l?h?tel d?sign? pour l?entretien, un h?tel situ? un peu ? l??cart et qui attire peu de visiteurs occidentaux. Je m?assois dans le hall face ? la porte d?entr?e et j?ouvre le livre qu?on m?a demand? d?apporter. Peu apr?s 13h, Snowden surgit, v?tu d?un jean fonc? et d?une veste de sport marron et portant un grand sac ? dos noir sur son ?paule droite. Il ne m?aper?oit que lorsque je me l?ve et marche ? ses c?t?s. ??O? ?tiez-vous???? me demande-t-il, je ne vous ai pas vu?? Je montre mon si?ge et le taquine?: ??Vous dites que vous ?tiez ? la CIA????. Il rit.

Snowden est sur le point de dire quelque chose en entrant dans l?ascenseur mais au dernier moment une femme nous rejoint, alors nous ?coutons en silence un air de bossa nova classique ??Desafinado?? tandis que nous montons ? un ?tage sup?rieur. Lorsque nous sortons, il montre une fen?tre qui donne sur la ligne d?horizon moderne de Moscou, des gratte-ciels scintillants qui maintenant ?clipsent les sept tours baroques et gothiques que les habitants appellent Stalinskie Vysotki, ou ??gratte-ciels de Staline.?? Il est en Russie depuis plus d?un an maintenant. Il fait ses courses dans une ?picerie locale o? personne ne le reconna?t, et il a appris un peu de russe. Il a appris ? vivre modestement dans une ville ch?re qui est plus propre que New York et plus sophistiqu?e que Washington. En ao?t, l?asile temporaire de Snowden devait expirer. (Le 7 ao?t, le gouvernement a annonc? qu?il lui avait accord? un permis pour rester trois ans de plus.)

En entrant dans la chambre qu?il a r?serv?e pour notre interview, il jette son sac ? dos sur le lit ? c?t? de sa casquette de base-ball et d?une paire de lunettes de soleil. Il a l?air mince, presque maigre, avec un visage ?troit et quelques poils sur le menton, comme s?il avait juste commenc? ? se laisser pousser un bouc. Il porte des lunettes Burberry avec des verres rectangulaires. Sa chemise bleu p?le semble ?tre au moins une taille trop grande, sa large ceinture est serr?e, et il porte une paire de mocassins noir ? bouts carr?s Calvin Klein. Dans l?ensemble, il a l?apparence d?un grand ?tudiant studieux de premi?re ann?e.

Snowden est attentif ? ce qui est connu dans le monde du renseignement comme la s?curit? op?rationnelle. Tandis que nous nous asseyons, il retire la batterie de son t?l?phone portable. J?ai laiss? mon iPhone ? l?h?tel. Les interm?diaires pour mes contacts avec Snowden m?avaient pr?venu ? plusieurs reprises que, m?me ?teint, un t?l?phone portable peut facilement ?tre transform? en un microphone pour la NSA. Un des moyens qui ont permis ? Snowden de rester libre, c?est sa connaissance des astuces de l?agence. Un autre est d??viter les endroits fr?quent?s par les Am?ricains et autres Occidentaux. N?anmoins, quand il est en public, disons dans un magasin d?informatique, de temps en temps des Russes le reconnaissent. ??Chut??, leur dit Snowden, en souriant, avec un doigt sur ses l?vres.

En d?pit d??tre l?objet d?une chasse ? l?homme ? l??chelle mondiale, Snowden semble d?tendu et optimiste tandis que nous buvons des Cocas et ingurgitons une pizza g?ante au pepperoni servie dans la chambre. Il aura 31 ans dans quelques jours. Snowden a toujours l?espoir qu?il sera un jour autoris? ? retourner aux ?tats-Unis. ??J?ai dit au gouvernement que j??tais pr?t ? faire de la prison, ? condition que ce soit pour la bonne cause??, dit-il. ??Je me soucie davantage pour le pays que pour ce qui pourrait m?arriver. Mais nous ne pouvons pas permettre ? la loi de devenir une arme politique ni de faire en sorte que les gens aient peur de d?fendre leurs droits, peu importe les motifs. Je refuse de jouer ? ce jeu.??

Pendant ce temps, Snowden continuera ? hanter les ?tats-Unis, tandis que l?impact impr?visible de ses actions continue de r?sonner dans le pays et dans le monde entier. Cependant, il n?a plus de prise sur les documents eux-m?mes. Snowden n?y a plus acc?s?; il dit qu?il ne les a pas emmen?s avec lui en Russie. Les copies sont maintenant entre les mains de plusieurs organes de presse, dont?:?First Look Media, mis en place par le journaliste Glenn Greenwald et la documentariste am?ricaine Laura Poitras, les deux destinataires originaux des documents?; le quotidien?The Guardian, qui a ?galement re?u des copies avant que les pressions du gouvernement britannique ne le pousse ? transf?rer leur garde physique (mais pas leur propri?t?) au?New York Times?; et Barton Gellman, un journaliste du?Washington Post.?Il est tr?s peu probable qu?ils les restituent un jour ? la NSA.

Ceci a laiss? les autorit?s am?ricaines dans une sorte de position d?attente impuissante, en attendant la prochaine s?rie de r?v?lations, le prochain bouleversement diplomatique, une nouvelle dose d?humiliation. Snowden me dit qu?il pourrait en ?tre autrement. Il dit qu?il avait en fait l?intention de donner au gouvernement une id?e de ce qu?il avait exactement vol?. Avant de s?enfuir avec les documents, il a essay? de laisser derri?re lui une piste num?rique d?indices pour que les enqu?teurs puissent d?terminer quels ?taient les documents qu?il avait copi?s et emport?s et quels ?taient ceux qu?il avait simplement ??touch?s??. Il esp?rait ainsi que l?agence comprendrait que son motif ?tait de d?noncer et non d?espionner pour un gouvernement ?tranger. Cela aurait aussi donn? du temps au gouvernement pour se prot?ger de nouvelles fuites, de changer les mots de passe, de r?viser les plans op?rationnels, et de prendre d?autres mesures pour limiter les d?g?ts. Mais il croit que l?audit de la NSA a rat? ses indices et a simplement rapport? le nombre total de documents qu?il avait touch?s – 1,7 millions. (Snowden dit qu?il en a pris beaucoup moins.) ??Je pensais qu?ils auraient du fil ? retordre,?? dit-il. ??Je ne pensais pas qu?ils seraient totalement incomp?tents.??

Interrog? sur les all?gations de Snowden, le porte-parole de la NSA Vanee Vines dira seulement?: ??Si M.?Snowden veut discuter de ses activit?s, cette conversation devra avoir lieu au minist?re am?ricain de la Justice. Il doit revenir aux ?tats-Unis pour faire face aux accusations port?es contre lui.??

Snowden pense que le gouvernement craint que les documents contiennent des ?l?ments profond?ment dommageables ? des secrets que les d?tenteurs n?ont pas encore trouv?s. ??Je pense qu?ils pensent qu?il y a l?-dedans une bombe ? retardement qui serait leur mort politique ? tous??, dit Snowden. ??Le fait que l?enqu?te du gouvernement a ?chou?, qu?ils ne savent pas ce qui a ?t? pris ou pas et qu?ils continuent d?avancer ces chiffres ?normes et ridicules signifie pour moi que, quelque part au cours de leur ?valuation des d?g?ts, ils sont tomb?s sur quelque chose de l?ordre de ??Oh, Putain de merde??. Et ils pensent que nous l?avons??

Il est tr?s probable que personne ne sait exactement ce qui se trouve dans la montagne de documents – ni la NSA, ni les d?tenteurs, ni Snowden lui-m?me. Il n?a pas pu dire exactement comment il les avait r?cup?r?s, mais d?autres dans les services de renseignement ont sp?cul? qu?il a simplement utilis? un robot d?aspiration [web crawler], un programme qui permet de rechercher et copier tous les documents contenant des mots-cl?s ou des combinaisons de mots cl?s pr?cis. Cela pourrait expliquer pourquoi bon nombre de ces documents sont de simples ?num?rations d??l?ments tr?s techniques et presque inintelligibles et autres statistiques.

Et il y a un autre ?l?ment qui complique encore plus les choses?: certaines r?v?lations attribu?es ? Snowden ne viennent peut-?tre pas de lui mais d?un autre lanceur d?alerte qui agit sous couvert de Snowden. Snowden se refuse cat?goriquement d?aborder cette possibilit?. Mais ind?pendamment de ma visite ? Snowden, j?ai eu un acc?s illimit? aux archives de documents dans diff?rents endroits. Et en examinant ces archives avec un outil de recherche num?rique sophistiqu?, je n?arrivais pas ? trouver certains documents qui ont ?t? publi?s, ce qui me fait conclure qu?il doit y avoir un deuxi?me lanceur d?alerte quelque part. Je ne suis pas le seul ? ?tre arriv? ? cette conclusion. Greenwald et l?expert en s?curit? Bruce Schneier – qui ont eu largement acc?s aux archives – ont tous deux d?clar? publiquement qu?ils croyaient qu?un autre lanceur d?alerte transmettait des documents secrets ? la presse.

En fait, pendant ma premi?re journ?e d?entretiens ? Moscou avec Snowden, le magazine allemand?Der Spiegel?a publi? un long article sur les op?rations de la NSA en Allemagne et sa coop?ration avec l?agence de renseignement allemand BND. Parmi les documents publi?s par le magazine est un ??protocole d?accord?? top-secret de 2002 entre la NSA et le BND. ??Il ne provient pas des documents de Snowden??, pr?cise le magazine.

Certains ont m?me ?mis des doutes que la r?v?lation sur les ?coutes de la NSA du t?l?phone portable de la chanceli?re allemande Angela Merkel, longtemps attribu?e ? Snowden, venait bien de lui. Au moment de cette r?v?lation,?Der Spiegel?avait simplement attribu? les informations ? Snowden et ? d?autres sources anonymes. Si d?autres fuites existent au sein de la NSA, ce serait plus qu?un nouveau cauchemar pour l?agence – cela soulignerait son incapacit? ? contr?ler ses propres informations et pourrait indiquer que la protestation solitaire de Snowden sur les pouvoirs excessifs du gouvernement a inspir? d?autres personnes au sein des services de renseignement. ??Ils n?ont toujours pas r?gl? leurs probl?mes??, dit Snowden. ??Ils ont toujours un probl?me de contr?le interne, ils ont encore des informations qui se baladent, et ils ne savent pas d?o? elles viennent ni o? elles vont. Si c?est le cas, comment pouvons-nous avoir confiance en la NSA de d?tenir toutes ces informations, l?ensemble de nos dossiers priv?s, le dossier permanent de nos vies????

Les articles de?Der Spiegel?ont ?t? r?dig?s, entre autres, par Poitras, la cin?aste qui a ?t? l?un des premiers journalistes contact?s par Snowden. Sa c?l?brit? et son expertise en mati?re de cryptage peuvent avoir attir? d?autres lanceurs d?alerte, et les archives de Snowden ont pu fournir la couverture id?ale. Apr?s mes rencontres avec Snowden, j?ai envoy? un courrier ?lectronique ? Poitras lui demandant s?il existait d?autres sources de la NSA. C?est son avocat qui m?a r?pondu?: ??Nous sommes d?sol?s mais Laura ne r?pondra pas ? cette question.??

Le m?me jour o? je partageais une pizza avec Snowden dans une chambre d?h?tel ? Moscou, la Chambre des Repr?sentants US prenait une mesure destin?e ? freiner les activ?s de la NSA. Par une large majorit? de 293 voix contre 123, les Repr?sentants ont vot? en faveur de la cessation des pratiques de l?agence qui consistent ? mener des perquisitions sans mandat ? l?int?rieur d?une vaste base de donn?es qui contient des millions de courriels et conversations t?l?phoniques de citoyens ?tats-uniens. ??Il ne fait aucun doute que les Am?ricains sont de plus en plus alarm?s par l?ampleur des programmes de surveillance injustifi?s utilis?s par le gouvernement pour stocker et rechercher leurs donn?es priv?es,?? ont d?clar? dans un communiqu? commun les promoteurs d?mocrates et r?publicains de l?amendement. ??En adoptant cet amendement, le Congr?s peut faire un pas d?cisif pour mettre fin ? la surveillance de masse.??

C?est un des nombreux projets de r?forme qui n?aurait jamais vu le jour s?il n?y avait pas eu Snowden. A Moscou, Snowden rappelle comment il est mont? dans un avion pour Hong Kong, se pr?parant ? se r?v?ler comme le fuiteur d?un cache spectaculaire de secrets et se demandant si cela en valait la peine. ??Je pensais qu?il ?tait probable que la soci?t? dans son ensemble hausserait tout simplement les ?paules et passerait ? autre chose,?? dit-il. Au lieu de cela, la surveillance de la NSA est devenue l?un des probl?mes les plus pressants au sein du d?bat national. Le pr?sident Obama a personnellement examin? la question, le Congr?s a abord? la question, et la Cour supr?me a laiss? entendre qu?elle pourrait aborder la question de l??coute ?lectronique sans mandat. L?opinion publique a ?galement ?volu? en faveur de restrictions sur la surveillance de masse. ??Cela d?pend beaucoup de la question pos?e??, dit-il, ??mais si vous posez des questions simples comme pour ma d?cision de r?v?ler Prism?? – le programme qui permet aux agences gouvernementales d?extraire des donn?es d?utilisateurs ? partir de soci?t?s comme Google, Microsoft, et Yahoo – ??55 pour cent des Am?ricains sont favorables. Ce qui est extraordinaire compte tenu du fait que, depuis un an, le gouvernement dit que je suis une sorte de super-vilain??.

C?est peut ?tre une exag?ration, mais pas de beaucoup. Pr?s d?un an apr?s les premi?res fuites de Snowden, le directeur de la NSA Keith Alexander a affirm? que Snowden ?tait ??maintenant manipul? par les services secrets russes?? et l?a accus? de provoquer des ??dommages irr?versibles et importants??. Plus r?cemment, le secr?taire d??tat John Kerry a d?clar? que ??Edward Snowden est un l?che, un tra?tre, et il a trahi son pays.?? Mais en Juin, le gouvernement semblait revenir sur sa rh?torique la plus apocalyptique. Dans une interview au?New York Times, le nouveau chef de la NSA, Michael Rogers, a d?clar? qu?il ??essayait d??tre tr?s pr?cis et tr?s mesur? dans mes caract?risations???: ??En tant que directeur, vous ne m?avez pas entendu dire ??Oh mon Dieu, le ciel nous tombe sur la t?te.????

Snowden surveille de pr?s l??volution de son image publique, mais se montre r?ticent ? parler de lui-m?me. C?est d? en partie ? sa timidit? naturelle et sa r?ticence ? ??mouiller ma famille et faire une biographie.?? Il dit qu?il craint que le partage d?informations priv?es le fasse passer pour un narcissique et un arrogant. Mais surtout, il craint de nuire par inadvertance ? la cause qu?il a promue au risque de sa vie. ??Je suis un ing?nieur, pas un politicien,?? dit-il. ??Je ne cherche pas ? ?tre sous les projecteurs. Je suis terrifi? ? l?id?e d?offrir une distraction ? ces t?tes parlantes, une excuse pour compromettre, d?nigrer, et d?l?gitimer un mouvement tr?s important??.

Mais lorsque Snowden accepte finalement d?aborder sa vie priv?e, le portrait qui se d?gage n?est pas celui d?un illumin? aux yeux hagards mais celui d?un id?aliste sinc?re, pos?, qui – pas ? pas et sur une p?riode de plusieurs ann?es – est devenu de plus en plus d??u par son pays et son gouvernement.

N? le 21 Juin 1983, Snowden a grandi dans la banlieue du Maryland, non loin du si?ge de la NSA. Son p?re, Lon, a gravi les ?chelons au sein des Garde-C?tes jusqu?au grade d?adjudant, un parcours difficile. Sa m?re, Wendy, a travaill? pour la Cour de District des ?tats-Unis ? Baltimore, tandis que sa s?ur a?n?e, Jessica, est devenue avocate au Centre judiciaire f?d?ral ? Washington. ??Toute ma famille a travaill? pour le gouvernement f?d?ral d?une mani?re ou d?une autre??, dit Snowden. ??Je pensais suivre le m?me chemin.?? Son p?re m?a dit?: ??Nous avons toujours consid?r? Ed comme le plus intelligent de la famille.?? Cela ne l?a pas surpris que son fils obtienne plus de 145 au cours de deux tests de QI distincts.

Plut?t que de passer des heures ? regarder la t?l?vision ou ? faire du sport comme n?importe quel gamin, Snowden est tomb? amoureux des livres, la mythologie grecque en particulier. ??Je me souviens comment je me laissais absorber par les livres, o? je disparaissais pendant des heures??, dit-il. Snowden affirme que la lecture des mythes a jou? un r?le important dans sa jeunesse, en lui fournissant un cadre pour faire face aux d?fis, y compris les dilemmes moraux. ??Je crois que c?est l? que j?ai commenc? ? r?fl?chir sur notre fa?on d?identifier les probl?mes, et qu?un individu se d?finit par la fa?on qu?il g?re et confronte ces probl?mes,?? dit-il.

Peu apr?s que Snowden eut r?v?l? ?tre l?origine des fuites, les m?dias se sont longuement int?ress?s au fait qu?il a quitt? l??cole peu apr?s sa deuxi?me ann?e de lyc?e (10th grade), en laissant entendre qu?il n??tait qu?un fain?ant sans ?ducation. Mais plut?t que la d?linquance, c?est un combat contre une mononucl?ose qui lui fit manquer l??cole pendant pr?s de neuf mois. Au lieu de recommencer une ann?e, Snowden s?est inscrit dans une communaut? universitaire. Enfant d?j?, il adorait les ordinateurs et ils ?taient d?sormais une passion. Il commen?a ? travailler pour un camarade de classe qui dirigeait sa propre entreprise de technologie. Pure co?ncidence, la soci?t? ?tait dirig?e depuis une maison situ?e ? Fort Meade, l? o? se trouve le si?ge de la NSA.

Snowden se rendait au bureau lorsque les attaques du 9/11 ont eu lieu. ??Je me rendais au travail en voiture et j?ai entendu ? la radio que le premier avion avait frapp?,?? dit-il. Comme beaucoup d?Am?ricains dot?s d?un esprit civique, Snowden fut profond?ment affect? par les attaques. Au printemps de 2004, alors que la guerre au sol en Irak s?amplifiait avec la premi?re bataille de Falloujah, il se porta volontaire pour les forces sp?ciales de l?arm?e. ??J??tais tr?s r?ceptif aux explications du gouvernement – presque de la propagande – quand il s?agissait de choses comme l?Irak, des tubes d?aluminium et des flacons d?anthrax,?? dit-il. ??Je croyais encore tr?s fermement que le gouvernement ne nous mentirait pas, que ses intentions ?taient louables, et que la guerre en Irak serait ce qu?ils disaient qu?elle serait, ? savoir un effort cibl? et limit? pour lib?rer les opprim?s. Je voulais y contribuer??.

Snowden dit qu?il a ?t? particuli?rement attir? par les forces sp?ciales parce qu?elles offraient la possibilit? d?apprendre les langues. Apr?s de bons r?sultats aux tests d?aptitude, il fut admis. Mais les exigences physiques furent plus difficiles. Au cours d?un entra?nement, il se brisa les deux jambes. Quelques mois plus tard, il fut lib?r?.

Une fois sorti de l?arm?e, Snowden d?crocha un emploi d?agent de s?curit? dans un complexe top-secret qui lui permit d?acc?der au plus haut niveau de s?curit?. Il passa au d?tecteur de mensonges et apr?s une stricte v?rification de ses ant?c?dents, sa carri?re dans le monde clandestin des renseignements ?tait lanc?e. Plus tard, lors d?un salon de l?emploi sp?cialis? dans ce m?me domaine, il se vit offrir un poste par la CIA, au d?partement des communications globales, l?organisation qui traite les probl?mes informatiques au quartier g?n?ral de Langley, en Virginie. Ce travail d?ing?nieur r?seau ?tait la continuit? de ce qu?il faisait d?j? depuis qu?il avait 16 ans. « Tous les sites secrets s?interconnectaient pour finir au quartier g?n?ral de la CIA » explique-t-il. « Nous ?tions un autre type et moi pr?vus pour faire le service de nuit ». C?est ici que Snowden allait d?couvrir un des plus grands secrets de la CIA?: malgr? l?image dernier cri de l?organisation, ses technologies ?taient en fait compl?tement d?pass?es. L?agence n??tait pas du tout ce qu?elle semblait ?tre de l?ext?rieur.

N??tant encore qu?un novice dans la meilleure ?quipe informatique, Snowden se distingua suffisamment pour ?tre envoy? dans l?institut sp?cialis? en technologie de la CIA, un ?tablissement tenu secret. Il v?cut sur place, dans un h?tel pendant 6 mois, passant la majeure partie de son temps en stage et ? ?tudier. Une fois sa formation accomplie, Snowden se rendit ? Gen?ve en mars 2007, o? la CIA recherchait des informations sur le secteur bancaire. Il rejoignit la mission am?ricaine rattach?e aux Nations-Unies. En plus de cette couverture aux Nations-Unies, il re?ut un passeport diplomatique et disposa d?un vaste appartement pr?s du lac.

C?est en Suisse que Snowden constata pour la premi?re fois les compromis moraux que les agents de la CIA font sur le terrain. Comme les espions sont promus en fonction de la quantit? de personnes qu?ils recrutent, ils n?h?sitent pas ? se marcher dessus pour essayer d?enr?ler le maximum de personnes, peu importe la valeur qualitative de leurs sources. Les agents entra?naient dans les pubs les cibles pour les enivrer jusqu?? finir en cellule de d?grisement, de mani?re ? ensuite les rendre redevables. ?Ils op?raient de fa?on vraiment risqu?e en laissant un sentiment tr?s n?gatif sur les personnes recrut?es, ?un sentiment qui aurait un impact d?vastateur pour notre r?putation nationale si on venait ? se faire prendre? raconte-t-il. ?Mais nous le faisions, simplement parce que nous le pouvions?.

En poste ? Geneve, Snowden raconte qu?il rencontra de nombreux espions qui ?taient radicalement oppos?s ? la guerre en Irak et ? la politique am?ricaine au Moyen-Orient. ?Les officiers du cabinet de la CIA y ?tant tous favorables, qu?aurions-nous pu y faire??? . Gr?ce ? son poste ? la maintenance informatique des r?seaux en op?rations, il avait acc?s plus que quiconque aux informations sur le d?roulement de la guerre. Ce qu?il d?couvrit l?affecta particuli?rement. ?Nous ?tions dans l??re Bush, au moment le plus sombre de la guerre contre le terrorisme? confit-il. ?Nous torturions des gens ou pratiquions des ?coutes t?l?phoniques sans mandat?.

Il envisagea devenir un lanceur d?alerte, mais avec Obama en passe d??tre ?lu, il renon?a. ?Je pense que les critiques faites par Obama ?taient impressionnantes et les valeurs qu?il repr?sentait me rendaient optimiste?. ?Il disait que nous n?allions pas sacrifier nos droits. Nous n?allions pas changer qui nous ?tions juste pour attraper un faible pourcentage de terroriste en plus?. Mais la d?ception de Snowden grandit car selon lui, la politique d?Obama ne collait pas avec son ?minent discours. ?Ils n?ont pas seulement oubli? de tenir leurs promesses, ils les ont carr?ment r?pudi?es? raconte-t-il. ?Ils sont partis dans une autre direction. Qu?est-ce que cela repr?sente pour une soci?t?, pour une d?mocratie, lorsque les personnes que l?on a ?lues sur la base de leurs promesses peuvent faire fi de celles-ci???

Quelques ann?es de plus furent n?cessaires pour qu?un nouveau palier de d?sillusions soit franchi. ? ce moment -2010- Snowden avait ?t? transf?r? de la CIA ? la NSA, acceptant un poste d?expertise technique au Japon pour la soci?t? Dell, un des principaux partenaires de l?agence de renseignements. Depuis le 11 septembre et les sommes colossales attribu?es aux services secrets, la majeure partie du travail de la NSA ?tait d?sormais sous-trait?e par des fournisseurs de s?curit? tels que Dell ou Booz Allen Hamilton. Pour Snowden, partir au Japon ?tait un poste qu?il l?attirait particuli?rement?: depuis son adolescence il voulait visiter le pays. Il fut aussi employ? au bureau de la NSA de la base a?rienne de Yokota, dans la banlieue de Tokyo. L?-bas, il enseigna aux officiers militaires et aux hauts fonctionnaires comment prot?ger les r?seaux informatiques des hackers chinois.

Le d?senchantement de l?informaticien n?allait qu?en s?accentuant. Ce qu?il consid?rait comme d?j? limite lorsque les agents enivraient les banquiers pour leur soutirer des informations, il d?couvrait d?sormais les assassinats cibl?s ainsi que la surveillance de masse?: toutes ces m?thodes, il pouvait les observer dans les moniteurs de la NSA. Snowden vit comment les drones militaires de la CIA pouvait discr?tement ?liminer un individu. Il commen?ait aussi ? se rendre compte de l??norme potentiel de surveillance de la NSA, une capacit? telle que le moindre mouvement d?un individu pouvait ?tre suivi ? la trace en analysant son adresse MAC, un identifiant unique ?mis par chaque t?l?phone, ordinateur ou appareil ?lectronique.

Alors que ses convictions sur le bienfait des missions de renseignement am?ricain s?effritaient au fur et ? mesure, son ascension en tant qu?expert reconnu se poursuivait. En 2011, il retourna dans le Maryland pour y passer une ann?e. « J??tais assis ? la m?me table que le CIO et le CTO de la CIA, les hauts responsables des branches techniques? ?Ils venaient avec des probl?mes technologiques extr?mement complexes, et mon boulot ?tait de les r?soudre.?

En mars 2012, Snowden d?m?nage encore pour le compte de Dell, cette fois-ci pour rejoindre l??norme bunker d?Hawa?. Il y devient le responsable technique au bureau du partage des informations. ? l?int?rieur du ?tunnel?, un endroit froid et humide de 75 000 m2 qui fut jadis un entrep?t pour torpilles, les moyens et le manque de surveillance de la NSA pr?occupaient Snowden chaque jour un peu plus. Parmi les d?couvertes qu?il fit l?-bas, la plus choquante ? ses yeux fut la r?gularit? des ?changes d?informations brutes – incluant des m?tadonn?es – avec les services secrets isra?liens. En temps normal, ce genre d?informations ?tait « minimis? » et la proc?dure supposait d?effacer les noms et les donn?es personnelles. Mais dans ce cas, la NSA n?a virtuellement rien fait pour prot?ger ne serait-ce que les communications de personnes aux ?tats-Unis. Cela inclut les e-mails et les appels t?l?phoniques de millions d?Am?ricains d?origine arabe ou palestinienne dont les membres de la famille vivent en territoire Palestinien. ?C??tait vraiment impressionnant? raconte Snowden. ?Ce fut l?un des plus gros abus que nous ayons pu observer?. (The Guardian?publia un article sur cette op?ration l?ann?e derni?re, mentionnant les sources provenant des documents de Snowden).

Un autre document troublant provenant du directeur de la NSA Keith Alexander, montrait comment l?agence espionnait les habitudes pornographiques des politiciens radicaux. La note associ?e au document expliquait de quelle fa?on l?agence devait divulguer ces ?informations personnelles? pour d?truire la r?putation de certains d?tracteurs qui n??taient en r?alit? impliqu?s dans aucun complot terroriste. Le document faisait mention de six cibles potentielles. (L?ann?e derni?re, Greenwald publia une version expurg?e du document pour le?Huffington Post.)

Snowden fut sid?r? par cette note. ?C?est comme lorsque le FBI avait essay? de divulguer les infid?lit?s de Martin Luther King pour lui ?sugg?rer? de se suicider? explique-t-il. ?Nous trouvions que ces m?thodes ?taient inappropri?es dans les ann?es 60. Pourquoi les utilisions-nous?? Pourquoi faisions-nous encore cela maintenant???

Au milieu des ann?es 70, le s?nateur Frank Church fut tout autant choqu? ? l??poque par des d?cennies d?espionnage ill?gal et d?cida pour la premi?re fois d?exposer au grand public les op?rations des services de renseignement am?ricain. Cela ouvrit la porte aux r?formes attendues depuis longtemps, comme leForeign Intelligence Surveillance Act. Snowden vit un parall?le entre cette ?poque et la situation actuelle. ?Frank Church jugea la situation comme ?tant au bord de l?ab?me? explique-t-il. ?Il ?tait inquiet par le fait qu?une fois lanc?s, nous ne pourrions pas reculer. Aujourd?hui, nous pouvons ?tre inquiets de nous trouver une fois de plus au bord de l?ab?me?. Il r?alisa, tout comme le s?nateur Church ? son ?poque, que le seul moyen de freiner les abus du gouvernement ?tait de les r?v?ler au grand jour. Mais Snowden n?avait pas toute une commission s?natoriale ? sa disposition ou le pouvoir d?une assignation du Congr?s. Il ne pouvait que continuer sa mission en secret, comme il avait ?t? entra?n? pour.

Le soleil se couche tard ici en juin, et ? l?ext?rieur de l?h?tel, les ombres commencent doucement ? envelopper la ville. Snowden ne semble pas ?tre ennuy? que l?interview se poursuive tard dans la nuit. Il vit ? l?heure de New-York (le meilleur moyen pour pouvoir communiquer avec ses partisans et rester au courant des derni?res d?p?ches venues en provenance des USA). Souvent, cela signifie entendre en temps r?el les observations d?sobligeantes sur ses actions. En fait, ce n?est pas seulement l?apparatchik gouvernemental qui s?indigne de ce que Snowden a fait par la suite ? ?tre pass? de l?op?rateur m?content au dissident lanceur d?alerte. ? l?int?rieur m?me du secteur des technologies, o? il compte de nombreux partisans, certains l?accusent de jouer maladroitement avec des informations dangereuses. Le pro?minent et aventureux capitaliste Marc Andreessen, fondateur de Netscape, explique sur CNBC que ?si vous regardez dans l?encyclop?die le terme ?tra?tre?, vous y trouverez une photo d?Edward Snowden?. Bill Gates a d?livr? un jugement similaire dans une interview pour le magazine?Rolling Stone. ?Je pense qu?il a enfreint la loi donc je ne le d?finirai s?rement pas comme un h?ros? dit-il. ?Vous ne trouverez pas d?admiration pour lui de ma part?.

Snowden ajuste ses lunettes?; une des plaquettes manque, ce qui les d?s?quilibre occasionnellement. Il semble perdu dans ses pens?es, ressassant le moment o? il prit sa d?cision, ce point de non retour. L??poque o?, cl? USB dans la main, il partit secr?tement au travail, conscient des ?normes cons?quences possibles. ?Si le gouvernement ne repr?sente pas nos int?r?ts? dit-il d?un air s?rieux et choisissant ses mots, ?alors le peuple prendra fait et cause de ses propres int?r?ts. Et ?tre un lanceur d?alerte est juste un des moyens traditionnels pour y parvenir?.

La NSA n?avait apparemment jamais pr?dit que quelqu?un comme Snowden pourrait semer le trouble. Dans tous les cas, Snowden explique qu?il ne rencontra jamais la moindre difficult? pour acc?der aux fichiers et t?l?charger les informations confidentielles qu?il souhaitait obtenir. Sauf pour certains documents class?s au plus haut niveau de s?curit?, le reste des programmes de surveillance de la NSA ?tait virtuellement accessible dans son int?gralit? par tout employ? ou associ?, interne ou externe, qui avait eu l?accr?ditation de la NSA pour acc?der aux ordinateurs.

Mais Snowden, pendant son s?jour ? Hawa?, pouvait aller bien plus loin. ?En tant que responsable technique au bureau du partage des informations, j?avais acc?s ? tout.?

Enfin presque tout. Une seule zone d?ombre restait hors de sa port?e?: les activit?s offensives de guerre cybern?tique de l?agence. Pour avoir acc?s ? cette derni?re cachette, Snowden d?crocha un emploi d?analyste en infrastructure pour un autre partenaire important de la NSA, Booz Allen. Son r?le dans l?entreprise lui donna la double autorit? pour couvrir les affaires internes et ?trang?res, lui donnant la possibilit? de pister l?origine de n?importe quelle cyber-attaque partout dans le monde. Sa nouvelle position permit ? Snowden de s?immerger dans le monde secret de l?implantation de virus informatiques sp?cialis?s dans la r?cup?ration de donn?es et de secrets internationaux. ? ce moment, raconte-t-il, il confirme que la majeure partie des communications aux ?tats-Unis ??tait intercept?e et enregistr?e sans mandat, sans vraiment suspecter de raisons criminelles visant n?importe quels causes ou individus?.

Alors que Snowden ?tait d?j? en pleine d?sillusion au printemps 2013, au moment o? il travaille pour Booz Allen, il n?allait pas ?tre au bout de ses surprises?: un jour, un membre des renseignements lui explique que la TAO ? la division de piratage informatique de la NSA? avait tent? en 2012 d?installer un syst?me d?exploitation dans les serveurs du principal exploitant de r?seaux internet syrien, qui ?tait emp?tr? dans la prolongation de la guerre civile. Cela aurait permis ? la NSA d?acc?der ? tout le trafic internet et aux e-mails de l?ensemble du pays. Mais quelque chose n?a pas fonctionn? et le serveur s?est bloqu?, rendant le syst?me totalement inop?rable. Cet ?chec causa la perte soudaine de toutes les connections internet du territoire, bien que personne n?aurait pu savoir que la faute incombait au gouvernement am?ricain. (Ceci est la premi?re fois que cette accusation est r?v?l?e).

Au centre des op?rations de la TAO, l??quipe en panique vivait un des moments que Snowden appelle ?Oh shit?. Ils se d?p?ch?rent de r?parer le routeur informatique ? distance, essayant d?sesp?r?ment de couvrir leur trace et pour que les Syriens ne s?aper?oivent pas de l?infiltration de leur r?seau par un logiciel hautement sophistiqu??; mais le serveur ?tant justement bloqu?, ils n?ont rien pu faire pour r?parer leur erreur.

Heureusement pour la NSA, les Syriens ?taient apparemment plus occup?s ? restaurer internet dans le pays qu?? rechercher la cause de la soudaine coupure informatique. De retour au centre des op?rations de la TAO, la tension s?att?nua par une blague qui n?en ?tait qu?? moiti? une?: ?si on se fait prendre, au pire on peut toujours pointer du doigt Isra?l?.

Snowden se focalisait surtout sur l?analyse des cyberattaques potentielles provenant de Chine quand il travaillait pour Booz Allen. Il y avait parmi ses cibles des institutions qui ne relevaient normalement pas de la comp?tence des militaires. Il pensait que ces t?ches d?passaient le mandat de l?agence de surveillance. ??Ce n?est un secret pour personne que nous attaquons les sites chinois de mani?re tr?s agressive?? dit-il, ??mais nous avons d?pass? les bornes. Nous attaquons les universit?s et les h?pitaux et toutes les infrastructures civiles, de pr?f?rence aux cibles gouvernementales et militaires. Et ?a, c?est un vrai probl?me??.

Et pour Snowden, la derni?re goutte d?eau qui a fait d?border le vase, c?est un programme secret qu?il a d?couvert en essayant d?optimiser les capacit?s de l??norme volume de donn?es ultra-secr?tes de la NSA ? Bluffdale, Utah. Potentiellement capable de g?rer jusqu?? un yottaoctet, soit 500 quintillions de pages de texte, le b?timent d?un million de pieds carr?s (environ 95?000 m2) est connu dans la NSA comme le Mission Data Repository, la base de donn?es centrale pour toutes les missions. (D?apr?s Snowden, le nom initial ?tait Massive Data Repository, mais il a ?t? modifi? apr?s que quelques managers ont trouv? que ?a sonnait trop sinistre – et trop r?aliste). Des milliards d?appels t?l?phoniques, de fax, d?e-mails, de transferts d?ordinateur ? ordinateur et de messages texte venus du monde entier sont pris en compte chaque heure par le MDR. Certains ne font que passer, d?autres sont retenus peu de temps et certains sont conserv?s pour toujours.

L?effort massif de surveillance n??tait pas merveilleux, mais Snowden f?t encore plus ?tonn? de d?couvrir dans les tablettes un nouveau programme de cyberattaque, tendance Folamour, au nom de code MonsterMind. Le programme, r?v?l? ici pour la premi?re fois, automatiserait la recherche du d?but d?une cyberattaque ?trang?re. Le logiciel serait en permanence ? l?aff?t de profils de communications correspondant ? des attaques connues ou suspect?es. Si une attaque ?tait suspect?e, MonsterMind la bloquerait et l?emp?cherait de p?n?trer dans le pays – ce qu?on appelle un ??kill?? en cyberterminologie.

Des programmes de ce type existent depuis des ann?es, mais le logiciel MonsterMind apporterait une nouvelle fonctionnalit? originale?: au lieu de simplement d?tecter et ?radiquer le logiciel malveillant ? son point d?entr?e, MonsterMind riposterait automatiquement, sans intervention humaine. Snowden dit que c?est un probl?me, parce que les attaques initiales sont souvent rout?es depuis des ordinateurs bas?s dans d?innocents pays ?mergents. Il ajoute?: ??Ces attaques peuvent ?tre li?es ? une usurpation d?identit?. ??Imaginons par exemple quelqu?un bas? en Chine, qui fasse passer des attaques comme si elles venaient de Russie. Et finalement nous riposterions contre un h?pital russe. ?a peut aller loin..??

Non seulement il se peut qu?une guerre soit d?clench?e accidentellement, mais – dit Snowden – MonsterMind met vraiment en danger la confidentialit?, car, pour que le syst?me fonctionne, la NSA devrait conserver secr?tement virtuellement toutes les communications priv?es ?mises de l??tranger vers les habitants des US. ??La raison est que la seule mani?re que nous avons d?identifier les flux de malveillants et de riposter, c?est d?analyser tous les flux??, dit-il. ??Et si nous analysons tous les flux, ?a signifie que nous devons intercepter tous les flux??. ?a signifie violer le Quatri?me Amendement, saisir des communications priv?es sans mandat, souvent sans cause v?ritable ou m?me sans soup?on de faute. Pour tout le monde, tout le temps??. (Un porte-parole de la NSA a refus? de commenter MonsterMind, les logiciels malveillants en Syrie ou les particularit?s sur d?autres aspects de cet article).

?tant donn? le nouveau mausol?e de donn?es de la NSA ? Bluffdale, ses facult?s ? provoquer une guerre accidentelle, et l?obligation de surveiller en permanence toutes les communications entrantes, Snowden a pens? que son seul choix ?tait de prendre ses cl?s USB et de dire au monde ce qu?il savait. La seule question ?tait?: quand.

Le 13 mars 2013, assis ? son bureau dans le ??tunnel?? entour? d??crans d?ordinateurs, Snowden a lu une histoire qui l?a convaincu qu?il est temps d?agir. C??tait au sujet du directeur de l?intelligence nationale, James Clapper, qui disait ? un comit? du S?nat que la NSA ne collecte pas ??volontairement?? les informations de millions d?am?ricains. ??Je crois que je l?ai lu dans le journal le lendemain, quand je parlais ? deux coll?gues, et disant?: pouvez-vous croire cette merde????

Snowden et ses coll?gues avaient parl? ? de nombreuses reprises de l?enfumage habituel ? propos de l??tendue de l?espionnage fait par la NSA, aussi ne f?t-il pas surpris qu?ils ne r?agissent presque pas au t?moignage de Clapper. ??C??tait plus ou moins admis??, dit-il, en parlant de la ??banalit? du mal??, une r?f?rence ? l??tude d?Hannah Arendt sur la bureaucratie sous l?Allemagne nazie.

??C?est comme la grenouille dans l?eau bouillante??, me dit Snowden. ??Vous ?tes un peu expos? au mal, ? un peu de violation des r?gles, ? un peu de malhonn?tet?, un peu de tromperie, un peu de d?ni de l?int?r?t public, et vous pouvez balayer ?a d?un revers de la main, vous pouvez venir le justifier. Mais si vous le faites, cela cr?? une pente savonneuse qui ne fera que s?accentuer, et quand vous serez l? depuis 15 ans, 20 ans, 25 ans, vous en aurez vu de toutes les couleurs et ?a ne vous choquera plus. Vous finirez par trouver tout ?a normal. Et c?est ?a le probl?me, c?est de ?a qu?il s?agit quand on parle de l?affaire Clapper. Il consid?rait que tromper les Am?ricains faisait partie de son boulot, comme quelque chose de tout ? fait normal. Et avait raison de penser qu?on ne le punirait pas pour ?a, parce qu?il avait ?t? r?v?l? qu?il avait menti sous serment et on ne lui a m?me pas tap? sur les doigts pour ?a. Cela en dit long sur le syst?me et sur nos dirigeants??. Snowden d?cida que l?heure ?tait venue de sortir de l?eau avant d??tre totalement ?bouillant?.

En m?me temps, il savait qu?il pourrait y avoir de lourdes cons?quences. ??C?est vraiment dur de franchir cette ?tape, non seulement je crois en quelque chose, mais j?y crois assez fort pour d?truire ma vie de fond en comble??.

Mais il sentait qu?il n?avait pas le choix. Deux mois plus tard, il prit un vol pour Hong-Kong avec une poche pleine de cl?s USB.

L?apr?s-midi de notre troisi?me rencontre, environ deux semaines apr?s la premi?re, Snowden vient dans ma chambre d?h?tel. J?ai chang? d?endroit et je suis actuellement ? l?H?tel National, en face de la Place Rouge et du Kremlin. A l?instar du M?tropole, le National est une v?ritable ic?ne qui a vu une bonne partie de l?histoire russe franchir ses portes ? une ?poque ou ? une autre. L?nine a v?cu dans la chambre 107, et le fant?me de F?lix Dzerzhinsky, le chef redout? de l?ancienne police secr?te sovi?tique qui vivait aussi ici, hante toujours les couloirs.

Mais, plus que la police secr?te russe, ce sont ses anciens employeurs, la CIA et la NSA, que Snowden redoute le plus. ??Si quelqu?un me rep?re, ils ont une ?quipe de types rien que pour me pirater??, dit-il. ??Je ne crois pas qu?ils m?aient g?olocalis?, mais ils surveillent certainement avec qui je parle en ligne. M?me s?ils ne savent pas ce que vous dites, – parce que c?est crypt? – ils tirent un maximum d?informations sur vos interlocuteurs et quand vous leur parlez??.

Plus que tout, Snowden redoute une maladresse qui d?truirait tous les progr?s vers les r?formes pour lesquelles il s?est tant sacrifi?. ??Je ne recherche pas l?auto-destruction. Je ne veux pas m?immoler et dispara?tre des pages de l?histoire. Mais on ne peut pas r?ussir si on ne saisit pas les occasions??, dit-il. Aussi fait-il tr?s attention de conserver une longueur d?avance par rapport ? ses pr?sum?s poursuivants?; il change sans arr?t d?ordinateur et de compte mail. Pourtant, il sait qu?il est susceptible d??tre compromis?: ??Je vais me d?couvrir et ils vont me pirater. ?a va arriver??.

En fait, certains de ses compagnons de voyage ont d?j? commis des erreurs flagrantes. L?an dernier, Greenwald lui-m?me s?est trouv? incapable d?ouvrir une mine de secrets de la NSA que Snowden lui avait transmise. Il l?a donc envoy? ? son partenaire de longue date, David Miranda, depuis leur logement ? Rio vers Berlin pour recevoir un ?l?ment compl?mentaire de Poitras qui a r?par? l?archive. Mais en organisant les d?placements, Le?Guardian?a r?serv? un transfert via Londres. Alert?es – sans doute suite ? une surveillance par le GCHQ, l?homologue britannique de la NSA – les autorit?s Britanniques ont arr?t? Miranda d?s son arriv?e et l?ont interrog? pendant 9 heures. De plus, un disque dur externe contenant 60 gigaoctets de donn?es – environ 58?000 pages de documents – a ?t? saisi. Bien que ces documents aient ?t? crypt?s au moyen d?un programme sophistiqu? du nom de True Crypt, les autorit?s britanniques ont d?couvert un papier de Miranda avec un mot de passe pour l?un des fichiers, et ils ont r?ussi ? d?crypter 75 pages, selon les documents de la justice britannique. (*)

Un autre souci pour Snowden, c?est ce qu?il appelle la lassitude de la NSA – le public devenant engourdi pour les r?v?lations sur la surveillance de masse, tout comme il devient insensible aux annonces de nouvelles victimes de batailles dans une guerre – . ??Une mort c?est une trag?die, et un million de morts, c?est une statistique??, dit-il, citant satiriquement Staline. ??Les ?coutes d?Angela Merkel sont un ?norme scandale, mais le viol de la confidentialit? de 80?000 Allemands passe comme une lettre ? la poste??.

De m?me, il est optimiste sur le fait que les prochaines ?lections vont apporter des r?formes significatives. Enfin, Snowden pense que nous devrions faire confiance ? la technologie, pas aux politiciens. ??Nous avons les moyens et la technologie pour arr?ter la surveillance de masse sans aucune modification l?gislative et sans changement de protocole??. La r?ponse est un cryptage puissant , dit-il?; ??en g?n?ralisant les modifications permettant de faire du cryptage un standard universel, o? toutes les communications seraient crypt?es par d?faut, nous pourrions arr?ter la surveillance de masse non seulement aux ?tats-Unis, mais dans le monde entier??.

D?ici l?, dit Snowden, il va y avoir pas mal de r?v?lations. ??Nous n?avons pas fini d?en apprendre??, dit-il. En r?alit?, il y a une quinzaine de jours apr?s notre rencontre, le?Washington Post?a r?v?l? que le programme de surveillance de la NSA a collect? plus de donn?es sur des Am?ricains innocents que sur les cibles ?trang?res. Il y a encore l?-bas des centaines de milliers de pages de documents secrets – sans parler des autres lanceurs d?alerte qu?il a peut-?tre d?j? inspir?s – . Mais Snowden dit que les informations contenues dans toute future fuite auront moins d?importance. ??Pour nous, la question n?est pas?: quelle sera la prochaine r?v?lation. La question c?est, quelle sera notre r?action????

*CORRECTION AJOUT?E [10heures 55 – Le 22 ao?t 2014]?: Dans une version ant?rieure de cet article, il avait ?t? ?crit ? tort que Miranda avait r?cup?r? des documents de la GCQQ chez Poitras?; et affirmait ? tort que Greenwald n?a pas obtenu l?acc?s complet aux documents GCHQ.

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photos par Platon

Traduction VD, Kohler William et Am?lie pour le Grand Soir

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