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Economie de partage

Economie de partage, économie d’esclavage ?

Dans une récente livraison de Res Publica, Philippe Hervé consacrait une analyse à l’uberisation de nos sociétés : « Nous sommes au début d’un processus, sans d’ailleurs savoir si cette forme de rapport social peut être efficiente pour le capital à long terme. Nous assisterions, peut-être, à l’émergence du monde “ bio politique ” annoncé par Michel Foucault. Ainsi, l’extorsion de la plus-value serait intériorisée grâce à la disparition progressive du salariat et de son caractère coercitif archaïque. Cette forme d’aliénation impliquerait une sorte d’évaporation du concept même de travail, conduisant d’ailleurs à l’émergence d’un travail gratuit, dont la plate-forme serait la seule bénéficiaire en terme de profit. »

 

Parmi les “ histoires à succès ” récentes des entreprises qui fonctionnent selon l’économie de partage, on trouve Heetch qui fait l’objet de plaintes multiples de la part de compagnies de taxis. Je passe sur l’anglicisme bâtard du nom de cette entreprise. Et puis non, je ne passe pas. “ Heetch ” singe “ hitch ” qui veut dire accrocher. D’où “ hitch hike ”, marcher en accrochant (un automobiliste), faire de l’auto-stop. L’entreprise a été fondée en 2013 par deux jeunes Français ayant observé les difficultés rencontrées par de jeunes fêtards pour rentrer chez eux à moindre frais. Cette application s’est inspirée de sites comme Airbnb ou Drivy.

 

Depuis un bon moment, la société de consommation a rencontré ses limites. D’une part à cause de la paupérisation. Les consommateurs, voire les fournisseurs de service, sont globalement de plus en plus pauvres. Souvenons-nous des films ou des feuilletons télévisés familiaux hollywoodiens des années 50 et 60. On y représentait régulièrement des familles blanches de la classe moyenne, avec un père cadre ou petit entrepreneur, une mère au foyer et deux ou trois enfants scolarisés. Madame avait sa propre voiture pour aller faire les courses ou prendre le thé chez des copines. Aucune difficulté matérielle majeure n’obscurcissait l’horizon. Certes la représentation de la réalité ne colle pas forcément toujours à cette même réalité, mais on sait bien que, grâce au crédit et à l’ascenseur social, la petite et moyenne bourgeoisie s’en sortaient plutôt bien. Ce tableau est aujourd’hui impensable. Monsieur risque le chômage, madame occupe un, deux ou trois petits boulots mal payés, les enfants ne peuvent pas aller à l’université. Autre limite de la société de consommation, conséquence de ce que je viens de décrire, il devient de plus en plus absurde et improductif d’utiliser deux heures par quinzaine une voiture qui dort le reste du temps dans un garage, de même qu’il est idiot d’assumer seul le frais d’une maison de campagne ou d’un voilier. Donc, partageons.

 

autostop

 

 

La jeune pousse Heetch propose à des particuliers une plate-forme leur permettant, dans la limite de 6 000 euros de gains par an, de véhiculer des clients la nuit. La limite de 6 000 euros par an – dans les faits, la moyenne est de 1 500 euros par an, donc à peine plus de 100 euros par mois –  est contrainte par de nombreuses réglementations. Si elle est dépassée, le chauffeur devient professionnel. Heetch a immédiatement rencontré le succès, preuve qu’elle répond à un réel besoin. Chaque semaine, 50 000 jeunes Parisiens se déplacent de chaque côté du périphérique grâce à elle, même et surtout s’ils ont un peu abusé de la boisson. Mais depuis l’arrêté préfectoral interdisant les applications du style Uberpop, Heetch est en sursis. Ce qui est un peu gênant pour ces deux copains bien sympas et tellement altruistes, mais qui visent tout de même à se développer à l’international, avec quelques milliards à la clé comme pour toute bonne “ start-up ” qui se respecte.

 

Nos deux compères sont donc passés devant les juges, soupçonnés d’organisation illicite de mise en relation avec des chauffeurs amateurs et d’exercice illégal de la profession de taxi. Les chauffeurs amateurs sont en fait de jeunes travailleurs, au moins propriétaires d’une voiture, mais qui ne peuvent vivre décemment avec leur seul salaire. Dans la dernière émission d’Ali Baddou, une jeune commerciale, vraisemblablement célibataire et sans enfant, gagnait à peine 1 300 euros par mois et était toute contente d’arrondir ses fins de mois avec environ 200 euros. Au prix d’heures passées très tard le soir dans son véhicule, avec tous les risques que cela comporte. Cette activité somme toute fatigante lui payait ses vidanges et ses changements de pneus.

 

Les relations commerciales entre les clients de Heetch et les chauffeurs ne manquent pas d’originalité : le client donne ce qu’il veut, y compris rien du tout. Bien sûr, les mauvais payeurs sont vite repérés et plus jamais embarqués, mais Heetch introduit dans sa pratique commerciale des relations de souk particulièrement vulgaires.

 

Aux professionnels qui les accusent de concurrence déloyale, Heetch répond non sans raison que la plupart de ses clients ne prennent jamais le taxi et qu’ils habitent dans des banlieues où les professionnels se rendent de moins en moins.

 

Dans une optique weberienne, le marché doit être libre pour être rationnel. Par ailleurs, disait Braudel, l’espace du marché, c’est le monde entier (Expansion européenne et capitalisme). Les utilisateurs de Heetch (chauffeurs et passagers) sont donc libres, dans l’espace comme dans le temps. Et ils sont libres d’organiser comme il leur sied les relations commerciales et humaines.

 

L’économie de partage, l’économie collaborative se développent de manière exponentielle. Voyons par exemple de nombreux chefs d’entreprise avoir recours au Bon Coin plutôt qu’à Pôle Emploi. La France est le deuxième marché mondial d’Airbnb. Paris est la deuxième ville européenne pour Uber. Le capitalisme a évolué de telle sorte que la tendance est plus à l’usage qu’à la détention de biens qui sont de moins en moins durables. Deux logiques s’affrontent. Uber ou Heetch ne considèrent pas les travailleurs qu’ils emploient comme leurs salariés. De leur point de vue, ils n’ont pas à payer de cotisations sociales pour des travailleurs, qui se pensent comme totalement indépendants, et n’imaginent pas une seconde devoir requalifier leurs chauffeurs en salariés traditionnels.

 

Tout devient flou, à commencer par les limites entre consommateurs et producteurs. Ce qui est net, en revanche, c’est l’intrusion du capitalisme dans la sphère privée et ce qui eût été, autrefois, du bénévolat. Airbnb a été introduit en bourse pour 8 milliards de dollars. BlaBlaCar  a réalisé un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros en 2014 pour 20 millions d’utilisateurs dans 19 pays.

 

Il y a d’un côté une volonté de partage, de solidarité, d’entraide. De l’autre, des entreprises capitalistes au succès foudroyant.

 

La semaine dernière, j’ai arrosé les plantes de ma veille voisine qui était partie profiter huit jours de ses petits-enfants. Je vais peut-être fonder Rose and Aspidistra Watering pour compenser ma pension qui n’a pas bougé depuis des années. Si ça marche, j’investirai dans Dog and Canary Feeding.

 

Bernard Gensane

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