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D’un pays d?vast? ? un pays en deuil

Gabriel Nadeau Dubois,

Troisi?me et dernier texte sur mon voyage hors de l?ordinaire au c?ur du plus grand projet industriel au monde, l?une des plus importantes sources d??missions de gaz ? effet de serre?: les sables bitumineux d?Alberta. J?y ?tais toujours lorsque j?ai appris ce qui s??tait produit ? Lac-M?gantic.

Depuis ces ?v?nements tragiques, plusieurs voix nous ont mis en garde contre sa ??r?cup?ration politique??. Le r?flexe est louable, mais laisse n?anmoins perplexe?: ce n?est pas que la mauvaise fortune qui explique ce d?sastre. La col?re justifi?e des r?sidents de Lac-M?gantic envers le grand patron de la Montreal, Maine and Atlantic en est bien la preuve. Les Premi?res Nations qui nous accueillaient sur leurs terres l?ont d?ailleurs compris instantan?ment. L?-bas, d?s qu?on a appris l?horrible nouvelle, les discours furent interrompus pour prier en l?honneur des victimes et de leurs familles. Vue de Fort McMurray, pour nous comme pour ceux qui nous y accueillaient, la trag?die du 6 juillet prenait une signification claire?: qu?il soit conventionnel ou non, transport? par train, camion, bateau ou pipeline, le p?trole tue.

La fausse alternative des pipelines

De retour au Qu?bec, je suis frapp? par le discours totalement inverse des partisans des pipelines. Certains ?ditorialistes affirment en toute candeur que les ?v?nements viennent plaider en faveur des projets de pipelines actuellement ? l??tude. Il s?agit une pente bien glissante. Soyons clairs?: les pipelines ne sont pas moins dangereux que les trains. Un rapport de l?Agence internationale de l??nergie rappelait r?cemment qu?ils ont d?vers? trois fois plus de p?trole dans les huit derni?res ann?es que les wagons-citernes. Les pipelines albertains, quant ? eux, ont ?t? victimes de 60 119 fuites au cours des 37 derni?res ann?es, dont deux par jour de p?trole brut provenant des sables bitumineux. Plus de pipelines, ce n?est pas moins de fuites, ce n?est pas moins de p?trole sur notre territoire. Tout au contraire.

Il faut prendre la mesure de l?opportunisme dont font actuellement preuve les avocats des pipelines. La trag?die de Lac-M?gantic est une occasion trop belle pour qu?ils la laissent passer. Or, les projets de pipelines dont il est actuellement question pr?c?dent de beaucoup cet ?v?nement et sont fondamentalement motiv?s par des int?r?ts passablement moins nobles que la protection de l?environnement et des communaut?s vivant en bordure des chemins de fer.

Il convient de le r?p?ter?: les p?troli?res albertaines veulent doubler leur production de sables bitumineux d?ici 2020, et la tripler d?ici 2030. Pour ce faire, elles doivent imp?rativement augmenter leur capacit? de transport. On ne transporte pas cinq millions de barils de p?trole lourd par jour avec un baluchon. Les Britanno-Colombiens ont r?cemment bloqu? – pour le moment – le controvers? projet Northern Gateway, et Barack Obama ne cesse de repousser son approbation de Keystone XL. Il ne reste donc plus que l?Est?: TransCanada et Enbridge font les yeux doux au gouvernement qu?b?cois afin d??tre autoris?s ? faire transiter 850 000 barils de p?trole par jour ? travers la Belle Province. Quand on conna?t la r?putation de ces entreprises – particuli?rement Enbridge – la question n?est pas de savoir s?il y aura des accidents, mais plut?t d?en pr?dire le moment, l?ampleur et les cons?quences.

Que faire??

Depuis la publication de mes deux derniers billets, j?ai ?t? inond? de commentaires et de messages, le plus fr?quent ?tant le traditionnel?: ??Que proposes-tu????. Il s?agit d?une question difficile. Je ne suis pas un sp?cialiste de la question. Je suis un citoyen pr?occup?. Cela dit, je suis profond?ment convaincu que les choses peuvent changer. Je reviens donc de ce voyage en Alberta avec trois propositions concr?tes pour le Qu?bec, puisque c?est ? partir de notre petit bout du monde que nous pouvons esp?rer le changer. Trois id?es qui m?ritent selon moi d??tre d?battues, surtout ? la lueur de la trag?die qui nous accable depuis plus d?une semaine.

Premi?re proposition?: laisser notre p?trole dans le sol

Il y a quelque temps, le taux de CO2 dans l?air atteignait son plus haut niveau depuis 2,5 millions d?ann?es?: 400 parties par millions. C?est d?j? beaucoup trop. Selon l?Agence internationale de l??nergie, nous d?passons d?j? le seuil critique de 2?C de r?chauffement martel? depuis des ann?es par la communaut? scientifique internationale. Ce n?est pas tout?: en 2012, les r?serves mondiales de p?trole, de gaz et de charbon des entreprises et des gouvernements repr?sentaient – en termes d??missions de gaz ? effet de serre – cinq fois ce qui est n?cessaire ? l?atteinte de cette limite.

Les ?tudes s?empilent, corroborant les unes apr?s les autres ce que les pr?c?dentes ont conclu?: nous allons devoir laisser du p?trole sous nos pieds. La plus r?cente nous provient de la Commission sur le climat de l?Australie. Son verdict est clair. Pour ?viter un r?chauffement catastrophique, il va falloir laisser 80% des r?serves mondiales d??nergies fossiles dans le sol.

Soyons lucides?: nous ne pouvons pas emp?cher les autres de forer. Mais ici nous pouvons et nous devons refuser de percer Anticosti et le St-Laurent pour quelques dollars, ?ph?m?res de surcro?t. Cela n?a rien d?hypocrite. Nous n?avons pas besoin d?extraire du ??p?trole qu?b?cois?? pour amorcer une transition ?nerg?tique. Au contraire, cela nous en ?loigne. Et si c??tait ?a, briller parmi les meilleurs??

Deuxi?me proposition?: refuser le passage des pipelines albertains

Il n?y a pas de p?trole propre, mais il y en a du plus sale que les autres. Celui que l?on fabrique autour de Fort McMurray est le pire. La production de ce p?trole extr?me ?met entre 3 et 5 fois plus de gaz ? effet de serre que le p?trole ??conventionnel?? que nous consommons ? l?heure actuelle. Chaque jour, les installations p?troli?res albertaines ?mettent en gaz ? effet de serre l??quivalent 15 millions de voitures. Collectivement, nous ne pouvons nous permettre d?encourager l?expansion d?une telle catastrophe ?cologique et sociale en permettant le passage de ces pipelines.

Mais il faudra ?tre cons?quent dans notre r?solution et arr?ter de la financer ? coups de milliards. Car si vous ne le saviez pas encore, d?sol? de vous apprendre que notre bas de laine collectif est un champion-investisseur dans les sables bitumineux?: la Caisse de d?p?t et placement investit des milliards de dollars par ann?e dans des entreprises d?extraction des sables bitumineux et de pipelines qui les acheminent partout en Am?rique du Nord. En 2010, c??tait plus de 14% de son portefeuille d?actions qui ?tait investi dans ce secteur, pour un montant de 5,4 milliards. En 2012, la Caisse investissait encore des sommes impressionnantes dans Suncor (665,3 millions), Enbridge (334 millions), Cenovus (276,1 millions) et la quasi-totalit? des entreprises exploitant ou transportant le p?trole extr?me d?Alberta. Imaginez ce qui pourrait ?tre accompli si ces sommes colossales ?taient redirig?es vers le d?veloppement d?alternatives ?cologiques et d??nergies propres. Cela m?am?ne naturellement ? ma troisi?me et derni?re proposition.

Troisi?me proposition?: un plan ambitieux et concret pour sortir du p?trole

Rendons-nous ? l??vidence?: il n?y a pas d?avenir dans le p?trole. Sortons-en. Cela ne se fera pas facilement et, surtout, cela ne se fera pas du jour au lendemain. Mais il faut commencer, maintenant. Par ailleurs, le Qu?bec est probablement moins d?sarm? que l?on ne le croit pour faire face ? ce d?fi. Nous avons des institutions politiques et ?conomiques puissantes?: la Caisse de d?p?t et placement en est une, Hydro-Qu?bec en est une autre. Servons-nous en.

Comme le rappelait mon coll?gue ?ric Pineault ? son retour de Fort McMurray, le mod?le ?nergivore et sale dans lequel nous sommes embourb?s est le fruit de d?cisions globales, il r?sulte en premier lieu de gestes politiques des ?tats et d?int?r?ts ?conomiques des entreprises. De la m?me mani?re, nous n?en sortirons qu?? travers un projet collectif. Nous devons refuser le discours culpabilisant que nous servent les partisans du p?trole lorsqu?ils nous rappellent ? quel point nous sommes ??tous coupables??, parce que nous avons des voitures pour reconduire nos enfants ? l??cole et des ordinateurs pour ?crire des billets de blogue. Il faudra certes revoir nos habitudes, mais pendant que nous nous reprochons les uns aux autres nos ?colos-p?ch?s, Suncor, Enbridge et leurs amis au gouvernement Harper ricanent dans leur barbe.

??Ce n?est pas parce que les choses sont difficiles que nous n?osons pas, mais parce que nous n?osons pas qu?elles sont difficiles??, disait un c?l?bre tragique latin. Et si on osait??

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3 Commentaire

  1. avatar

    « Et si on osait ? »

    Il s’agit bien pourtant d’une réaction naturelle que nous ne nous permettons peu ou plus d’avoir dès lors que nous cessons d’être libres, précisément captifs du seul lieu où nul ne devrait pouvoir nous emmurer.

    Merci de dire et merci d’oser aussi.

    Au plaisir,
    Elyan

  2. avatar

    @ Bonjour Gabriel

    Bonne idée de chercher des solutions, mai il faut se demander: « des solutions a quoi ? » Car il y a deux (2) hypothèses.

    1. On peut voir la question sous son aspect « réchauffement de la planète », et il faut alors lutter pour une solution radicale. J’ai écrit, il y’a quelques années, un article sur cette question qui pourrait vous intéresser ( voir le lien ci-dessous). Mais déjà en j’écrivent je disais bien que prendre ces mesures radicales supposait que l’on soit convaincu que le réchauffement -si réchauffement il y a – avait bien pour origine l’activité humaine. Or, cela non seulement n’est pas prouvé, mais, depuis quelques année, parait moins probable…

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2008/08/31/pour-lamour-de-gaia/

    2.Le deuxième scénario, c’est qu’il n y a pas péril mortel en la demeure, mais que l’on fait face a une bataille titanesque entre lobbies pour contrôler l’énergie, laquelle est désormais la ressource-clef, comme l’était la terre au temps de Ricardo.

    En ce cas, le désastre environnemental n’est pas moins affreux, mais on est dans la continuité de toute la révolution industrielle et il devient oiseux de vouloir en faire une guerre contre le pétrole. Le défi devient de stopper la fuite en avant du consumérisme et de changer notre vision du monde pour voir la solution dans une simplicité volontaire que maintenant l’abondance permet.

    J’aimerais bien votre avis sur cette orientation à prendre, car je suis persuadé que vous aurez une influence déterminante sur la suite des événements.

    Pierre JC Allard