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Du Maquereau à la Morue

La langue française n’en finit pas de nous étonner.

Ainsi quid du Maquereau, ce poisson à robe chatoyante, nom attribué aussi à ceux qui font commerce de l’amour… ou du Merlan, dont les coupeurs de cheveux en 4 se voient qualifiés du même nom ?

Quelle malédiction a donc frappé ces poissons, dont les noms se voient attribués à d’autres destinations, comme par exemple les sardines que l’on retrouve sur les épaules d’un militaire pour signifier son grade (lien)…ou qui servent à arrimer les toiles d’une tente. lien

Mais les sardines ne sont pas un cas isolé.

Sur l’antenne de France CultureJacques Munierà proposé quelques pistes de réflexion pour tenter de comprendre les raisons qui font donner le nom de poissons à des métiers plus ou moins respectables. lien

Il cite René-Louis Doyon, qui s’étonne de cette constante diffamation que subit le maquereau, ce poisson dont la robe est « si azurée, si ocellée, si gracieuse..  »

Pour certains, si on a osé donner le nom de maquereau aux proxénètes, ce serait par une déformation du mot Makelaar, qui signifie entremetteur en néerlandais, mais cette explication est contestée par d’autres qui y voient une influence berbère, pour laquelle un caïd est appelé un mak (voire un mek), qui se serait décliné enmakereau… un peu tiré par les arêtes, d’autant que pour les berbères le « mec des mecs » ne serait d’autre que Dieu.

Ce qui est troublant, c’est que la racine arabe MKR exprime la ruse, la tromperie, dont est issu l’adjectif Makir, au pluriel « makara » qui signifie « astucieux, déloyal, escroc… », et qui aurait donné naissance au mot castillan « macarra  ».

Pour d’autres, l’origine remonterait au Moyen-âge.

« Maquereau  » serait attribué aux hommes, maca (maquerelle pour les femmes), et « mac » ne serait qu’une abréviation, avec la même origine que le mot « maquillon », ou « maquignon » dont le métier était, comme on le sait, celui de marchand de bétail, et les mots « maquerel oumaquereau » en seraient la déclinaison logique.

Ce qui serait conforté par le verbe « maquar », d’origine hébraïque, qui signifie « vendre », « trafiquer, voire même marier »…que l’on retrouve dans le « mercator » d’origine latine que nous avons traduit aujourd’hui par « Marchand  », y compris « Mercure », dieu des trafics, des voleurs, et du coup des proxénètes et des maquereaux…

A noter que le verbe « maquar  » a donné naissance à « maquer  »…

Il reste d’autres possibilités, puisque les espagnols utilisent le mot « macarra » pour désigner un homme violent, vulgaire, malfaiteur, proxénète…mot que l’on retrouve par filiation dans notre sud ouest, puisque le mot occitan « macarel » est aujourd’hui un juron assez fréquent.

On est donc bien loin de l’explication classique qui aurait fait donner au proxénète, le nom de maquereau, le poisson, l’un comme l’autre étant réputé pour son « habit » rutilant, coloré…et tout comme le poisson, tacheté.

Mais ce n’est pas tout.

Que dire du « Barbeau » autre poisson, qui désigne aussi en argot un vieux proxénète ?

On retrouve là aussi pour ce poisson/proxénète, l’origine arabe, puisqu’il signifie aussi « toucher avec la main  » mais aussi « qui se termine en saillie…excroissance, proéminence » et on est fondé à y trouver une explication, même si elle peut être jugée scabreuse. lien

Mais là aussi, il y a d’autres solutions : l’origine serait le poil, ou plutôt la barbe, puisque l’on sait que le poisson en question possède des barbillons, 2 aux coins de la bouche, et 2 autres au museau, ce qui aurait donné le sens de proxénète au 19ème siècle, arborant souvent une petite moustache. lien

Ce qui expliquerait qu’en argot, Barbe désigne un souteneur, mais faut-il rapprocher cette barbe d’un autre mot d’argot « barbu  » qui, comme on le sait désigne les poils qui couvrent le sexe de la femme, et par extension, le sexe lui-même, ce qui est peu flatteur pour celui-ci ? lien

Du maquereau, ou du barbeau, au merlan, il n’y a qu’une nageoire à franchir, puisque ce poisson désigne aussi non seulement un proxénète, mais aussi un coiffeur…ou le poil refait donc son apparition.

La aussi, il faut faire appel à l’argot, puisque « se faire gober le merlan » serait une expression sexuelle pour signifier une fellation…sans rapport peut être avec ceux qui « roulent des yeux de merlan frit » afin d’obtenir d’éventuelles faveurs. lien

Mais l’origine du mot « merlan » donné à nos coiffeurs viendrait du poudrage des perruques, afin de masquer la crasse.

Elles étaient parfumées et contenaient de l’amidon, et les coiffeurs vaporisaient leurs clients, saupoudrant leurs coiffures de cette farine, tout comme on fait pour les merlans avant de les plonger dans la friture. lien

Pour être tout à fait complet, rappelons que le « merlan  », tout comme la poire, ou la surprise, est une pièce très recherchée par les amateurs de fondue bourguignonne, issu pour le merlan des membres postérieurs du bœuf. lien

On ne peut pas échapper non plus au mot « Morue  » qui au-delà du poisson cher à nos voisins portugais, désigne aussi une « femme de mauvaise vie  » et une des explications données serait issu de la vie des Halles, lieu ou naissaient de nombreux jurons, dont celui de « morue  » aux antipodes de celui qui est « frais comme un gardon  »…lien

Il est amusant de noter que les mots « Maquereau » et « Merlan » désignent aussi un outil dont se servent les fabricants de bijoux et autres joailliers…faut-il en déduire que ces maquereaux, et autres merlans, couvriraient de bijoux leurs morues ? Leurs mères maquerelles ?

Et quid du thon, expression qui désigne aussi une femme peu séduisante, sur laquelle je ne m’étendrais pas… lien

Quant à la «  baleine  », que Bérurier, le gargantuesque comparse de San Antonio, a délicatement attribué à sa chère et tendre épouse en raison de sa corpulence notoire (lien) outre qu’elles sont l’armature des parapluies, elles sont aussi l’armature des corsets, destinés à donner à ces « baleines » une éventuelle taille de guêpe, et elles doivent leur nom au fait qu’elles étaient fabriquées auparavant avec des fanons de baleine, provoquant au passage un joli télescopage. lien

N’oublions pas les « requins de la finance » dont notre président actuel avait un temps prétendu qu’ils étaient son adversaire, avant de pactiser avec eux, une fois élu. lien

Le seul qui parvient à tirer son arête du jeu est le Dauphin, puisqu’il s’agit d’un rejeton royal, dont le titre est issu de la région du Dauphiné, dans laquelle j’ai l’honneur de séjourner comme un poisson dans l’eau.

En effet l’héritier du Roi, avait pris ce nom, car en 1349 il avait hérité du Dauphiné, donnant par la suite ce nom aux héritiers de chaque Roi…sauf qu’en réalité, ce mot n’a aucun rapport avec le poisson du même nom, car il viendrait de la déformation de 2 mots Celtes « Dol  » ou « Del  » signifiant « territoire » et « Phin » signifiant « souverain ». lien

Afin de ne pas finir en queue de poisson, il faut évoquer aussi le Hareng, qui signifie aussi en argot le proxénète, mais il est amusant de noter qu’il désigne aussi le gendarme…de là à tirer des conclusions hâtives…autant que délicates, il ne faudrait pas s’y risquer. lien

Car si ces derniers ont mission de « serrer » (enfermer pour ceux dont la pratique de l’argot n’est pas familière) les premiers, une fois les proxénètes en taule, ils n’y seront peut-être pas serrés comme des harengs.

Je ne voudrais pas leur « porter la poisse », qui, pour une fois n’aurait pas de lien avec le poisson, même si la poix était à l’origine destinée à coller, ce que permettait aussi la colle à poisson. lien

En effet cette poix, portée à ébullition, qui servait aussi à se défendre des assaillants d’un château, était réalisée avec de la résine de pin, de sapin, ou de goudron de bois. lien

Cette mixture brulante et poisseuse collait à la peau, faisant subir aux assaillants des blessures définitives, et douloureuses comme on s’en doute.

Mais pour revenir aux morues, et autres maquereaux, est-il sérieux de prendre sur le ton de l’humour un sujet si controversé que certains veulent « le plus vieux du monde », et qui fait débat aujourd’hui entre ceux qui veulent punir « le client », ceux qui veulent s’en prendre à « la tentatrice », et ceux qui voudraient surtout s’en condamner le maquereau, rappelant par quelles manipulations cruelles, et inhumaines, ces tristes personnages parviennent à avilir une femme, afin d’en faire une marchandise. lien

Sur ce chapitre, faudra-t-il rester muet comme une carpe, ce poisson très discret, malgré sa corpulence et peu bavard comme l’on sait ?

Mais le plus cocasse n’est-il pas que tous ces maquereaux, merlans, et autres morues se retrouvent dans « l’aquarium », ce mot dont le sens argotique signifie le lieu ou se retrouvent tous les souteneurs… ? lien

Car comme dit mon vieil ami africain (partagé par le célèbre Hubert Reeves) : « l’homme est l’espèce la plus insensée, il vénère un dieu invisible et massacre une nature visible ».

L’image illustrant l’article vient de « journaldemontreal.com »

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

 

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