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Drogu? au bitume: la face cach?e de la prosp?rit? albertaine

Drogu? au bitume : la face cach?e de la prosp?rit? albertaine

Gabriel Nadeau Dubois,

Avec une quinzaine d?autres militants et militantes du Qu?bec, je me suis rendu la semaine derni?re ? Fort McMurray en Alberta. Ce n?est pas une ville comme les autres. C?est le centre n?vralgique mondial de la production des sables bitumineux. Ce que j?y ai vu et entendu m?a profond?ment boulevers?, et la trag?die de Lac-M?gantic est venue renforcer ce sentiment. J?y reviendrai. Premier d?une s?rie de trois textes sur ce voyage hors de l?ordinaire.

Notre avion se pose ? Edmonton. D?ambulant dans l?a?roport, nous croisons la boutique souvenir. Le pr?sentoir met en vedette une s?rie de chandails au slogan ?vocateur?: ??Got oil?? Alberta oil?!??. Je ne sais pas si je dois m??tonner?: ici, le p?trole est une v?ritable fiert? nationale. Sur la route vers le centre-ville, mon impression initiale se confirme. Les VUS sont partout. Le parc d?attractions en banlieue d?Edmonton accueille ses visiteurs avec une gigantesque et triomphante r?plique d?un puits de p?trole.

Le lendemain matin, je suis en entrevue ? Radio-Canada ? propos de notre d?l?gation. Sur les r?seaux sociaux, les r?actions sont vives?: on s?insurge de notre ing?rence, nous reprochant de vouloir d?truire l??conomie de la province en provoquant la perte de milliers d?emplois. Ils n?ont pas compl?tement tort. L??conomie albertaine est radicalement d?pendante du p?trole?: 14?% des emplois en d?pendent… et 50?% du PIB. La province est enferm?e dans un cercle vicieux dont on n?imagine m?me plus la fin?: plus le prix de p?trole monte, plus les op?rations sont rentables, plus l??conomie se centre unilat?ralement sur le p?trole. Et plus il appara?t improbable de s?en d?partir un jour. Que fera la province lorsqu?il ne restera plus de sables bitumineux?? Personne, l?-bas, ne semble se poser la question. Pour le moment, c?est le boom. Et pourtant, la fin est in?vitable. La ressource s??puisera bien un jour. La chute sera brutale.

L?Alberta est drogu?e au p?trole et elle est fi?re de l??tre. Au Qu?bec, la droite nous en parle comme d?un mod?le de prosp?rit? et de d?veloppement. La r?alit? est toute autre. Quand on regarde de plus pr?s, on se rend compte que les bad trip sont fr?quents et d?vastateurs.

L?envers de la prosp?rit?

Le soir avant notre d?part pour Fort McMurray, nous rencontrons une jeune docteure travaillant au centre de traumatologie d?un grand h?pital d?Edmonton. Lorsqu?elle apprend que nous prenons la route le lendemain, son visage change?: ??Vous ?tes courageux, je n?oserais jamais prendre cette route??, glisse-t-elle. Chaque semaine, des jeunes hommes aboutissent dans sa salle d?urgence suite ? des accidents sur la route reliant Fort McMurray et Edmonton. Et elle sait comment les reconna?tre?: ??Ils sont sous l?effet de la drogue et de l?alcool, et ils ont des ITS??, dit-elle. ??Les jeunes quittent pour le Nord d?s qu?ils ont leur dipl?me, vont travailler dans les mines. Ils font des salaires exorbitants, alors ils s?ach?tent de la drogue et du sexe. Quand ils reprennent la route au volant de leur camion flambant neuf, ?a se termine mal??, ajoute-t-elle.

V?rification faite, son t?moignage est fid?le ? la r?alit?. Les piles d?argent qu?on entasse ? Fort McMurray sont tr?s hautes, mais elles cachent bien mal le drame humain qui s?y produit. Alors qu?il s?agit sur papier d?une des r?gions les plus riches du pays, on y retrouve des indicateurs sociaux qu?on associe g?n?ralement aux plus pauvres.

La route en question est en effet l?une des plus meurtri?res au pays. C?est une v?ritable h?catombe. En entre 2006 et 2010, 93 personnes y ont perdu la vie et pas moins de 3340 collisions y ont ?t? recens?es. Les causes sont assez ?videntes. Entre le 1er f?vrier et le 27 mars 2013, pas moins de 2911 constats d?infraction ont ?t? d?livr?s sur cette route?: exc?s de vitesse, conduite dangereuse et capacit?s affaiblies sont les raisons les plus fr?quentes. En ville, la prostitution atteint des sommets, avec les probl?mes de violence et de sant? publique qui l?accompagne. Fort McMurray est la capitale canadienne des maladies transmissibles sexuellement. Les communaut?s autochtones et les travailleurs blancs sont ravag?s par le sida, la gonorrh?e et m?me la syphilis, qui fait l?-bas un improbable retour en fore. Et ces statistiques ne tiennent ?videmment pas en compte les femmes que le commerce sexuel am?ne l?-bas pour servir la nombreuse et tr?s friqu?e ??client?le??.

L?Alberta s?enrichit, nous dit-on, et on nous enjoint d?entrer dans la valse extractiviste en allant de l?avant avec l?exploitation du p?trole, notamment sur l??le d?Anticosti. On nous promet des d?cennies de prosp?rit?, des comptes publics ?quilibr?s et une fiert? nationale renouvel?e pas ces ??grands chantiers??. On parle moins des effets d?vastateurs de cette avalanche d?argent sur les fragiles communaut?s locales, en premier lieu les autochtones. Alcool, drogue, jeu, prostitution, violence?: elles se d?chirent de l?int?rieur. Certes, les Albertains ont des gros camions et beaucoup de p?trole. Le jeu en vaut-il la chandelle??

Sur ces r?flexions, nous prenons la route vers le nord. Ce que nous y verrons nous marquera ? jamais.

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5 Commentaire

  1. avatar

    Quelle agréable surprise ce matin.

    Bravo pour votre article et je suis en attente des prochains.

    Nous pourrons, je l’espère en débattre par la suite.

    Encore une fois, merci.

    André Lefebvre

  2. avatar

    Simplement vous souhaiter Bienvenue sur CentPapiers, au plaisir de vous lire 🙂

  3. avatar

    Bonjour Gabriel

    Vous touchez de front deux problèmes cruciaux, enchevêtrés, dont il n’est pas si facile de savoir comment ils se partagent les rôles de cause et d’effet. Comportement de toute une génération s’érigeant en « classe », devenant un caste, et qui semble aberrant… comportement d’une société qui semble avoir jugé qu’il n’y aura pas de lendemain qu’on puisse traiter comme une continuité. Nombreux développements et approfondissements à espérer de vous sur ces thèmes. Inutile d’en discuter ici tout de suite,

    Ce que vous en direz sera important. Vous le savez et moi comme bien d’autres le savons. Tellement, qu’avec vous derrière, on ne peut les voir aujourd’hui ici qu’a contrejour. Mais on va s’y faire et, n’ayez crainte, on en parlera sérieusement 🙂 Vous ne regretterez pas d’être venu à CentPapiers. Un recrutement pour CP qui commence bien.

    Pierre JC Allard

    P.S J’en profite pour vous donner en main propre cette lettre que je vous avais écrite l’an dernier… et que dans le brouhaha on ne vous avait certainement pas remise :-))

    http://www.les7duquebec.com/non-classe/lettre-ouverte-a-messieurs-charest-et-nadeau-dubois/

  4. avatar

    @ Pierre JC Allard
    En tant que propriétaire et éditrice de Cent Papiers, je suis ravie de lire que le fruit du travail de tous les recherchistes de Cent Papiers plaît aux lecteurs et particulièrement à vous qui en avez eu la charge durant quelques années.

    @ Gabriel
    Souhaitons que les témoignages que vous livrez concernant les effets vérifiables de cette calamité que des intérêts financiers imposent à toute une population, servent à mettre en lumière le rôle que tout citoyen a (bien peu significatif parfois mais tout de même présent) de veiller à ce que les ambitions des uns ne leur fassent pas le plus grand tort, soit en ne permettant pas par une reddition silencieuse que de telles ambitions puissent s’élever au-dessus du bien-être de chaque individu.

    Nous avons le droit que soient respectés nos propres besoins qui sont liés à d’autres considérations que les seuls avantages financiers que l’on tente de faire miroiter, lesquels ont le tort de dégrader notre qualité de vie plutôt que de l’améliorer. Avant tout, nous avons surtout le devoir de dire non lorsque pour imposer leurs prétentions, ces mêmes intérêts financiers se servent de toutes nos ressources pour nous réduire à l’esclavage, défigurant le passé, empruntant sur le présent et l’avenir sans réel discernement et bien peu de précautions. Chaque fois que nous refusons de dire non, nous contribuons à l’infamie. Chaque fois que nous négligeons d’élever nos voix, nous trahissons nos semblables, ceux qui paient le prix de notre silence.
    Merci de dire.
    Elyan