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Djihadistes condamnées à mort : le dilemme d’État

Djihadistes condamnées à mort : le dilemme d’État des valeurs républicaines

 

« Je suis patriote parce que je suis homme et humain. » (Gandhi, 1937).

L’actualité récente apporte son lot de situations délicates à gérer pour un gouvernement. Être au pouvoir nécessite une grande dose de convictions, de valeurs, mais probablement aussi du cynisme, du calcul. Et avant tout, de l’anticipation, vision diagnostic de ce qu’il y a, vision thérapie de ce qu’il faudrait, vision efficacité des objectifs à fixer et capacité d’atteindre ces objectifs. Il y a donc en jeu la perpétuelle question de l’opposition entre la froide raison d’État et la défense des valeurs républicaines. L’opposition entre la politique et la morale.

J’ai mis « républicaines » à « valeurs » pour ne pas les laisser toutes seules, mais ces valeurs sont aussi partagées par les monarchies constitutionnelles qui sont démocratiques. J’aime bien le mot « républicain » qui est « très français » (en raison de l’histoire) car il signifie avant tout qu’on considère chaque membre de la communauté nationale comme des personnes à part entière, spécifiques, uniques, dont les privilèges, les distinctions, les différences, sont dus, seraient dus, du moins en principe, à leur seul mérite, à leur seul effort, et pas à l’appartenance à une sous-communauté, ou à une sous-catégorie, quelle qu’elle soit.

À cet égard, je voudrais revenir sur la peine de mort. En France, elle fut abolie le 9 octobre 1981. Pourtant, actuellement, un citoyen français a été condamné à mort et risque l’exécution, il s’agit de Serge Atlaoui en Indonésie, j’ai déjà abordé sa situation très grave. La diplomatie française, bien que tardivement, a cherché à intervenir pour protéger son ressortissant (de manière fine, car chaque pays est indépendant). Au-delà de la condamnation à mort, il y a aussi « soupçon » d’innocence (même s’il est maintenant considéré comme juridiquement coupable) sur l’accusation de trafic de drogues. Le doute sinon la conviction sur son innocence engendre une certaine compassion. C’est la situation aussi de Mary Jane Veloso, qui est une citoyenne philippine (le Président de son pays ne souhaite en revanche pas intervenir).

Mais le combat de la France contre la peine de mort ne s’arrête pas à la condamnation de supposés innocents. Il s’applique aussi à ceux, reconnus coupables, et manifestement, « réellement » coupables, qui ont été condamnés à la peine de mort. Partout dans le monde. Quelle que soit la nationalité du condamné évidemment, mais a fortiori pour les ressortissants français.

Or, la France va être confrontée, comme l’est l’Allemagne, à un effet collatéral de la chute de Daech en Syrie et en Irak. Les citoyens européens qui sont allés rejoindre Daech au Moyen-Orient et qui ont combattu contre le pays dont ils venaient, sont maintenant jugés quand ils n’ont pas été tués au cours du conflit. Disons-le clairement : ces citoyens sont des traîtres à leur patrie et ont choisi leur camp, certains ont même contribué à des attentats sur le sol de leur (ancien) pays.

Le dimanche 21 janvier 2018, une femme djihadiste, de nationalité allemande et d’origine marocaine, a été condamnée à mort par pendaison en Irak pour avoir rejoint Daech. La France est concernée par le procès de trois femmes djihadistes de nationalité française qui risquent, elles aussi, la peine de mort.

Le gouvernement français avait prévu de faire le dos rond : laisser faire. Laisser faire car après tout, ces probables futures condamnées sont des ennemies de la France. Elles ont choisi. En plus, tout djihadiste condamné sur le terrain est un djihadiste qui ne rentre pas dans son pays, et comme il est difficile de savoir comment « gérer » de tels retours, moins il y en a, moins la question se pose et mieux cela vaut politiquement pour le gouvernement. D’autant plus que la pression de « l’opinion publique » (consultée par sondages) va dans le sens d’une très grande fermeté.

L’ancien Premier Ministre Manuel Valls n’a pas manqué d’ailleurs de ressortir dans le débat public le projet de retrait de la nationalité française pour sanctionner ceux qui ont combattu la France, afin de mieux justifier la pertinence de celui-ci en début 2016.

En fait, la nationalité a peu d’intérêt dans cette affaire : que ces femmes gardent ou pas la nationalité française, acceptons-nous qu’elles soient condamnées à mort et exécutées ? La question est la même pour la citoyenne allemande effectivement condamnée à mort le 21 janvier 2018. Ces combattants de Daech ne portent de toute façon aucune valeur à la vie humaine, puisqu’ils sont prêts à mourir pour leur cause.

Il ne faut pas être hypocrite. La plupart des auteurs des attentats islamistes en France, depuis Merah en mars 2012, ont été tués par les forces de l’ordre lors de leur interpellation. Personne ne reprochera aux autorités ces morts car les forces de l’ordre étaient en danger. Sans compter que parfois, la vie d’otages était en jeu. Ces terroristes étaient des kamikazes et n’ont jamais imaginé sortir vivants de leurs assassinats.

En quelques sortes, et par nécessité, la peine de mort s’est appliquée à eux, au même titre que dans les conflits extérieurs, l’armée française tue (au Mali, en Libye, en Afghanistan, etc.). Si le mot « guerre » a été tant employé par François Hollande et Manuel Valls, pour parler de la lutte contre le terrorisme, c’est parce que cela donnait le droit (moral), au gouvernement, de tuer. Emmanuel Macron est plutôt dans le même état d’esprit, et avec lui, une très large majorité des Français.

Pourtant, une note discordante a été entendue le dimanche 28 janvier 2018 au cours de l’émission politique « Le Grand Jury » de RTL-LCI-« Le Figaro ». En effet, et c’est dans son rôle, la Ministre de la Justice Nicole Belloubet, très exposée en ce moment avec la contestation dans les prisons, a déclaré que la France devrait intervenir en cas de condamnation à mort de ces femmes djihadistes françaises. Bien sûr, elle ne sera sans doute pas écoutée ni du reste du gouvernement ni plus généralement des Français. Dans les enquêtes d’opinion, les « sondés » disent en général que les combattants français de Daech doivent assumer leur engagement contre la France jusqu’au bout.

La position de Nicole Belloubet, au-delà de l’incessante opposition entre le Ministère de l’Intérieur (réputé ferme) et le Ministère de la Justice (réputé plus moral), ne manque pourtant pas d’arguments. Le principal, l’essentiel, ce qui fait notre socle commun au sein de la nation française, c’est que personne ne veut faire ce que les islamistes voudraient faire eux-mêmes. Or, accepter la peine de mort, c’est jouer avec les mêmes armes, c’est les imiter. C’est devenir aussi moches qu’eux. Ce serait leur victoire morale. C’est cela aussi la faiblesse des démocraties face aux totalitarismes : les démocrates laissent la liberté d’agir aux non démocrates dans le seul cadre de la loi. De plus, une personne exécutée jouerait le rôle odieux du martyr.

Car sans compter sur la justice irakienne, la vraie question est : que faire des ressortissants français partis combattre aux côtés de Daech contre la France ? (La question est évidemment la même pour les Allemands, Britanniques, etc.). Faut-il tous les tuer ? Faire comme eux ?

Au même titre qu’il m’a paru peu pertinent de faire subir aux tortionnaires le même sort que celui qu’ils avaient réservé eux-mêmes à leurs nombreuses victimes, que ce fût par lynchage (Mouammar Kadhafi), parodie de procès (Nicolae Ceaucescu) ou procès un peu mieux tenu (Saddam Hussein), je considère que la République française s’honorerait à intervenir auprès du gouvernement irakien pour demander à ce que toutes les personnes condamnées à mort par la justice irakienne aient leur peine commuée en réclusion à perpétuité. Toutes, c’est-à-dire, pas seulement les ressortissants français. L’humanisme n’a pas à « s’encombrer » des nationalités. Et la France a vocation universaliste (même au risque de l’arrogance).

C’est un point d’autant plus essentiel, à mon sens, que la lutte contre Daech s’est fait sur le plan des valeurs universelles. Ces valeurs nécessairement, pourraient profiter, le cas échéant, aux combattants de celles-ci. C’est à cette condition nécessaire que nous, citoyens français autant que du monde, triompherons de leur idéologie funeste.

Sylvain Rakotoarison (01er février 2018)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Le dilemme d’État.
Les valeurs républicaines.
La non-violence.
Respecter la vie humaine.
Mary Jane Veloso.
Serge Atlaoui.
Liste précise des personnes condamnées à mort et exécutées aux États-Unis depuis 1976.
Pour ou contre la peine de mort ?

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