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Disparition du programme Arts et lettres – La liquidation de l?h?ritage culturel

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Jean Larose – Professeur honoraire ? l?UdM, cofondateur de globesonore.org?

? peine ?lu, s?en souvient-on, pour emp?cher que l??ducation devienne une simple marchandise, le Parti qu?b?cois d?sh?rite la jeunesse ?tudiante d?une part essentielle de la culture nationale au profit du march? des biens culturels. La d?cision de remplacer au c?gep le programme Arts et lettres par un programme Culture et communication n?est pas un simple changement de nom, c?est une rupture historique.

 

Quels citoyens, quels ?crivains, quels professeurs de fran?ais notre ministre de l??ducation esp?re-t-il d?une formation domin?e par la communication ? [?]

 

La vie quotidienne offre mille exemples, et de toutes parts affluent les ?tudes qui prouvent que la culture m?diatico-num?rique cr?e une v?ritable d?pendance. Celle-ci nous affecte tous, mais elle est particuli?rement d?sastreuse pour les jeunes esprits. On traite pour d?ficit de l?attention un nombre incroyable d?enfants (4 sur 10 aux ?tats-Unis).

 

Augmentons la dose, d?cide le ministre ! [?] D?truisons le dernier bastion qui r?siste au pr?sentisme, le dernier refuge de la solitude studieuse, de la lecture suivie, de la pens?e concentr?e lentement instruite par les oeuvres d?hier ! Assez de ces vieilleries qui ennuient nos futurs cr?ateurs-entrepreneurs !

 

On pr?tend, bien entendu, qu?on inculquera aux ?l?ves le sens critique par rapport au syst?me. Est-ce qu?ils se croient eux-m?mes, ceux qui disent cela ? Est-ce qu?ils ont des enfants ? Est-ce qu?ils ont l?exp?rience de la d?pendance ? la connexion ?

 

En r?alit?, comme la litt?rature est justement une discipline qui nourrit le sens critique, c?est ? se demander si ce n?est pas pour cela qu?on la d?grade. Le ministre emploie un dr?le de mot : Communication serait un programme plus ? rassembleur ? que Lettres. Il veut dire plus susceptible d?unifier, de fabriquer du consensus. C?est juste, la litt?rature d?sassemble, elle encourage la singularit? individuelle, la marginalit? irr?ductible. Elle g?che la bonne conscience d?appartenir au bon parti. Mais dans notre tradition, la langue litt?raire est aussi l?instrument redoutable des critiques du pouvoir et du consensus social.

 

Il para?t qu?on lira encore des livres, en Culture et communication. Faut voir lesquels. L??conomie num?rique n?est pas contre les livres. S?ils rapportent. Il n?est possible de faire beaucoup d?argent avec la culture qu?en mettant continuellement sur le march? des produits nouveaux et vite d?suets. Or, les oeuvres du pass? – tout le domaine public – n?ont pas de valeur marchande. On se bouscule sur le Web pour nous donner tout Balzac, d?un clic. [?] Tout Saint-Denys Garneau, clic. [?]

 

S?rieusement, pour comprendre ce qu?on appellera litt?rature en Culture et communication, ?coutons un ma?tre de la culture d?aujourd?hui, le patron d?une grande entreprise du complexe m?diatico-num?rique, Jeff Bezos, pr?sident d?Amazon.

 

?diteurs ?cultiv?s?

 

?videmment, en bon milliardaire m?diatico-num?rique, Jeff Bezos lutte pour la d?mocratie culturelle. Comme notre actuel ministre de l??ducation [?], le pr?sident d?Amazon parle le langage critique de la sociologie de la culture. Il d?fend le petit, le sans-grade, contre l?establishment culturel (il r?ussit presque ? nous faire oublier que l?establishment, c?est lui). Quel ?diteur traditionnel, demande Jeff, aurait os? publier Fifty Shades of Grey ? Ce livre est mal ?crit ; son h?ro?ne, ?paisse dans le plus mince ; l?histoire, niaiseuse : une femme se lib?re de ses pr?jug?s f?ministes en d?couvrant la jouissance sous la domination d?un jeune et riche entrepreneur. Mais qui ?tes-vous pour en juger ? Qui d?cide qu?un livre est bien ?crit ? Arri?re, ?lite m?prisante des gens ? cultiv?s ? ! La pr?tendue expertise litt?raire des ?diteurs traditionnels, dit Jeff, masque en fait leurs pr?jug?s de classe ; pour d?fendre leurs privil?ges, ils freinent l?innovation. La d?mocratie culturelle du Web lib?rera l??crivain m?connu des ?diteurs ? cultiv?s ?, en lui permettant d?? int?grer la production ? de ses livres ? leur ? mise en march? ?. [?]

 

En Culture et communication, la litt?rature sera l?obstacle ?litiste et pass?iste dont il faudra se lib?rer afin que les inventeurs de boutons ? quatre trous puissent cr?er et vendre beaucoup de livres informes et payants ? des lecteurs eux-m?mes lib?r?s de la culture ancienne, pour ?viter qu?ils ne disposent de points de comparaison litt?raires et de jugement politique. Au jeune po?te qui esp?re Regards et jeux dans l?espace, on apprendra ? g?rer son profil en ligne, ? planifier la mise en march? de son oeuvre future avec sa production. Certes, il y aura des r?sistants, des professeurs vou?s ? la vraie litt?rature. Mais la direction est donn?e. La pente, irr?sistible.

 

Il fut un temps, au Parti qu?b?cois, o? l?on estimait que dans l?identit? nationale comptait non seulement Joseph-Armand Bombardier, mais aussi Gaston Miron. Gilles Vigneault n??tait pas un entrepreneur culturel pour Ren? L?vesque, ses po?mes n??taient pas des ? produits artistiques ?. Jacques Parizeau n?aurait pas dout? que les lettres favorisent ? le d?veloppement int?gral de la personne ?. Bernard Landry n?aurait pas eu la simplicit? de croire que Communication est plus ? rassembleur ? que Lettres.

 

Pourtant, il y a longtemps que ces conceptions grossi?res travaillent le Parti souverainiste.

 

Les politiques qui furent ?lus en 76 avaient lu. Ils avaient encore la na?vet? de trouver le fran?ais beau et pr?cieux (en ce temps-l?, un ministre pouvait s?exprimer sans faire deux fautes de fran?ais par phrase). Le r?ve souverainiste ne se serait jamais organis? en Parti qu?b?cois sans la volont? de pr?server ce patrimoine – notre langue illustr?e par nos ?crivains – et de le d?velopper, et d?abord en luttant contre l?ali?nation linguistique. On ne le croirait pas aujourd?hui, mais le PQ n?a pas ?t? cr?? seulement pour ne pas laisser aux Anglais les bonnes occasions de faire de l?argent. Ce fut nagu?re un parti de visionnaires brillants et ?loquents, d?sireux non seulement d?enrichir les Qu?b?cois, mais de les d?niaiser. De les lib?rer de l?ali?nation culturelle autant que du chantage ?conomique. Les deux combats allaient de pair.

 

Esprit de colonis?

 

Mais on dirait qu?au PQ, on a cess? de penser ? cela. Comme si le simple fait d?avoir ?lu des souverainistes en 76 et pass? la loi 101 avait d?sali?n? les Qu?b?cois pour de bon. H?las, il ne suffit pas d??tre souverainiste pour penser souverainement. Au contraire, chaque fois que le PQ a ?t? au pouvoir, un ? esprit de colonis? ? inconscient et durable a contrari? la lutte contre l?ali?nation culturelle. Et m?me, dans les r?formes successives de l??ducation, il a toujours ?t? plus fort que l?esprit souverain. Le changement de la formation en lettres pour une formation en communication marque justement un retour en force de l?esprit de colonis?, et en m?me temps que la d?sh?rence officielle du patrimoine litt?raire, une r?gression de la culture politique souverainiste que tant de nos meilleurs ?crivains avaient inspir?e et nourrie.

 

Rappelons quelques ?tapes. Si le gouvernement d?une nation dont la devise est ? Je me souviens ? retire ? son patrimoine litt?raire la derni?re petite place qu?il occupait encore dans la formation g?n?rale, c?est en v?rit? au bout d?une longue s?rie d??tourderies commises avec de bonnes intentions et des id?es fausses.

 

Il y a deux g?n?rations, pour corriger l?injustice qui r?servait le patrimoine classique ? l??lite, au lieu d?ouvrir celui-ci ? tout le monde, on l?a enlev? ? tout le monde. Plus tard, le PQ l?gif?rant pour sauver le fran?ais, ?trangement n?a pas fait le rapport avec sa langue m?re, le latin. On a sauv? l?arbre et coup? ses racines. Aberration, de lib?rer le fran?ais dans l?espace public et de refouler sa source hors de l??ducation, de l?imposer aux n?o-Qu?b?cois tout en fermant aux futurs auteurs le tr?sor linguistique o? s??taient form?s depuis toujours les ?crivains de langue fran?aise. Un petit peuple doit lutter plus fort qu?un autre pour conserver sa langue. Au lieu de suivre l?exemple admirable des Juifs, qui ont en m?me temps cr?? un ?tat moderne et ressuscit? l?h?breu, nous avons jet? la langue m?re du fran?ais comme si nous ?tions assez forts pour nous payer ?a. Typique du colonis?.

 

Il y a une g?n?ration, les baby-boomers d?clar?rent ? leurs enfants : nous avons connu la culture de vos grands-p?res, lettres classiques et modernes, nous l?avons jug?e ?litiste et bourgeoise, et nous nous en sommes lib?r?s. Apr?s nous, gr?ce ? nous, vous n?avez plus besoin de conna?tre ce que l?humanit? a pens? et ?crit avant? (ici, mettre une date, la plus r?cente possible). Pour votre bien, nous vous d?sh?ritons, maudits chanceux !

 

Et on a r?duit l?enseignement de la litt?rature fran?aise ? presque rien. Maintenant, la suppression du programme Arts et lettres ach?ve la liquidation de l?h?ritage. C??tait bien la peine de r?sister ? l?anglais pendant deux si?cles.

 

On peut douter que les ?tudiants manifestent contre un changement qui les d?sh?rite de la litt?rature. La g?n?ration ? carr? rouge ? semble tellement impr?gn?e de pr?sentisme qu?elle ne s?apercevra pas qu?on la vole. Ce fut d?ailleurs toute l?ambigu?t? du mouvement : r?volte contre la dictature du march? qui ferait de l??ducation une marchandise, indiff?rence au pr?sentisme qui impose ? l??cole une culture d?finie par le march?.

 

Ironie de l?histoire, ce sont les sociologues qui ont fait la job de bras du capitalisme m?diatico-num?rique. Y a-t-il encore des intellectuels pour croire que la litt?rature fait partie du capital culturel de la classe dominante ? Qui ne voit maintenant que les sociologues de la culture, Bourdieu en t?te, ont ?t? les ? idiots utiles ? du capitalisme ? Qu?ils ont d?senchant? et discr?dit? pour lui une culture qui pensait trop, durait trop et rapportait peu, laissant toute la place ? une autre qui divertit, passe vite et rapporte ?norm?ment ? Les soi-disant progressistes, qui ont d?go?t? des lettres deux g?n?rations d??l?ves en r?duisant celles-ci au capital symbolique de la classe dominante, auront ?t? les dupes de l?histoire.

 

Qui n?est d?ailleurs pas close. Combien de temps encore ce gouvernement-l? tol?rera-t-il l?existence de d?partements de litt?rature dans nos universit?s ?

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    La culture est un identifiant et un plaisir. Pour l’État, elle est partie service offert, partie une obligation imposée. Ce n’est pas tant l’éducation formelle (push) que l’apprentissage intégral (pull) qui déterminera l’importance de la culture dans la société et ce que sera cette culture.

    Il est INEVITABLE que la discrétion de l’individu augmente avec l’explosion des communications et que chacun se taille une culture à son goût. Il ne survivra de la littérature traditionnelle que ce qui en séduira. Il faut la rendre aimable et avant tout ACCESSIBLE .

    Ceux qui veulent vivre de la culture en s’interposant entre celui qui en crée et celui qui en jouit sont nuisibles.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2005/01/10/arriere-les-livres/

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/07/les-geoliers-de-la-culture/

    PJCA