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Dialogue avec Moshe Berg au sujet du M?MORIAL DE L?HOLOCAUSTE ? Berlin

Berlin-Holocaust-Memorial

YSENGRIMUS?? Il y a dix ans, on ?tait en train de finir de construire le?M?morial berlinois aux juifs assassin?s d?Europe?ou?M?morial de l?Holocauste. Cette gigantesque installation ext?rieure est situ?e au centre de Berlin (Allemagne), au sud de la?Porte de Brandebourg, entre cette derni?re et la?Place Potsdamer. Elle a ?t? am?nag?e sur les terrains rendus disponibles dans les anciens?Jardins des Ministres?par la d?molition des installations frontali?res est-allemandes en 1989-1990. ?rig? en 2003-2005, cet important monument s??tend sur 19,000 m?tres carr?s (4.7 acres). Il est constitu? d?un maillage r?gulier de 2,711 st?les monochromes de huit pieds (2 m?tres 40) de longueur par trois pieds (un m?tre) de largeur. Les plus hautes de ces st?les parall?l?pip?diques (des cubes rectangulaires, quoi, des rectangles ? trois dimensions) font seize pieds (4 m?tres 80) de haut, les plus basses font huit pouces (20 centim?tres) de haut.

Les st?les les plus hautes du M?morial de l?Holocauste font environ seize pieds (4 m?tres 80) de haut

Les st?les les plus hautes du M?morial de l?Holocauste font environ seize pieds (4 m?tres 80) de haut

Les st?les  les plus basses du M?morial de l?Holocauste font environ huit pouces (20 centim?tres) de haut

Les st?les les plus basses du M?morial de l?Holocauste font environ huit pouces (20 centim?tres) de haut

La totalit? du M?morial de l?Holocauste couvre 19,000 m?tres carr?s (4.7 acres)

La totalit? du M?morial de l?Holocauste couvre 19,000 m?tres carr?s (4.7 acres)

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Ysengrimus:?Bon alors, Moshe Berg, tu es peintre et graphiste et tu reviens de Berlin. Tu as des choses ? nous dire sur le M?morial de l?Holocauste.

Moshe Berg:?Je peux dire un mot sur moi-m?me d?abord?

Ysengrimus:?Je t?en prie.

Moshe Berg:?Je vis ? Toronto, au Canada. Mes anc?tres sont des ashk?nazes d?Europe Centrale mais ils sont arriv?s en Am?rique du Nord (?tats-Unis et Canada) vers 1885. J?ai des anc?tres qui ont v?cu ? Montr?al, ? New York, au Minnesota, ? Calgary m?me. Mais aucun d?entre eux n?est mort dans les camps nazis.

Ysengrimus:?Entendu.

Moshe Berg:?Un de mes grands-p?res fut un ancien combattant de la Deuxi?me Guerre Mondiale. Il est revenu du front et a ensuite v?cu sa vie, sans moins sans plus, comme ton p?re je crois savoir, Ysengrimus.

Ysengrimus:?Oui, un gars qui est all? ? la guerre parce que c??tait la chose ? faire, qui est revenu, a fond? un foyer, sans se faire mousser.

Moshe Berg:?Voil?.

Ysengrimus:?Ce que t?es en train de me dire, c?est que t?es pas Anne Frank et que t?as pas l?intention de te faire passer pour Anne Frank.

Moshe Berg:?Exactement. Je suis ni?Anne Frank, ni?Elie Wiesel, ni?Martin Gray?et aucun de mes anc?tres directs ne l?est.

Ysengrimus:?Et, si je te suis bien, tu n?as aucunement l?intention de faire vibrer cette corde.

Moshe Berg:?Voil?. Je respecte les morts. Je suis conscient du drame historique qui s?est jou? autrefois en Europe. Mais, je suis n? en 1970 ? Duluth (Minnesota). Pour moi, tout ?a, c?est de l?histoire, pas de l?histoire ancienne mais, quand m?me, de l?histoire. Quand je suis all? ? Berlin, pour affaires, j?ai visit? un peu les monuments de la capitale et je me suis retrouv? l?. Je ne me suis pas esquiv?. Mais j?ai alors abord? ce m?morial en peintre, en dessinateur, en monteur-graphiste.

Ysengrimus:?En artiste.

Moshe Berg:?J?esp?re bien, oui, modestement.

Ysengrimus:?De toutes fa?on, les gens qui sont ? l?origine de cette colossale initiative artistique pr?tendent que cette intervention tridimensionnelle gigantesque est exempte de tout symbolisme.

Moshe Berg:?C?est comme ?a que je l?approche, moi, oui? mais je suis pas certain que tout le monde respecte cet engagement.

Ysengrimus:?Qu?est-ce que tu veux dire?

Moshe Berg:?On va y revenir plus tard, si tu veux.

Ysengrimus:?Bien s?r. Le monument d?abord. L?objet d?art avant tout.

Moshe Berg:?C?est un tr?s bel objet. C?est puissant, c?est brut. C?est tr?s prenant. C?est fort.

Ysengrimus:?C?est vaste en surface?

Moshe Berg:?Ouf, gigantesque. L??quivalent de deux terrains de football. On ne peut pas s?approprier l??uvre. On peut seulement se perdre en elle. J?y ai pass? quatre heures, ? faire des croquis, ? r?vasser, ? digresser? ? transgresser. Mais j?aurais pu y rester bien plus longtemps. On s?y engloutit et c?est incroyablement monotone mais riche en d?tails aussi. Les d?tails qu?on y trouve malgr? ce que l?artiste nous fait, qui est, par opposition ? notre recherche, uniformisant.

Ysengrimus:?Tu as aim??

Moshe Berg:?Beaucoup. Je crois que c?est remarquablement r?ussi. Mais c?est pas sp?cialement juif, hein, ou m?me allemand, ou europ?en. C?est un monument d?art universel. Une r?flexion implicite sur la puissance et la souffrance.?Le monument s?impose ? nous, il nous enveloppe, il nous enserre, il nous tourmente, il nous poss?de, il s?appesantit sur nous. Mais on pense pas obligatoirement ? l?Holocauste. Moi, j?ai surtout pens? ? la d?pression.

Ysengrimus:?La d?pression? Laquelle??[en anglais,?depression, renvoie autant ? une condition psychologique qu?? la crise ?conomique]

Moshe Berg:?La d?pression mentale, oui? La d?tresse psychologique? sous le poids omnipr?sent des contraintes du monde contemporain. On peut penser ? la d?pression ?conomique aussi, tiens, ta r?action me fait faire le rapprochement. Tout ce qui est de l?ordre d?une puissance lourde et inexorable, d?un son lancinant et monocorde qui nous obs?de et finit par lentement nous rendre fou.

Ysengrimus:?On sent la concr?tude de l??uvre?

Moshe Berg:?Oh solidement. C?est le plus grand morceau d?art concret au monde.?[concrete art, jeu de mot signifiant ?art concret ou ?art en b?ton?]

Ysengrimus:?Et son uniformit?, on la sent aussi?

Moshe Berg:?Oui? mais l?, et c?est l?aspect le plus int?ressant, notre entendement entre dans une r?volte, sourde d?abord puis de plus en plus ouverte. On se lance dans ce labyrinthe d?uniformit? et on y recherche les particularit?s, les incongruit?s, les bizarreries. On se raccroche aux fluctuations de disposition, la merveilleuse variation de la hauteur des st?les (alors que largeur et longueur, elles, ne changent pas, pour dire). On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l?horizon urbain, qui annonce fatalement le moment o?, bon an mal an, on se sortira de ce truc. Mon ami, que ?a peut ?tre rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au but de la vue. Ou alors, on se replonge dans le sein du monstre et on s?y prend ? se chercher des rigoles d?eau, des fissures, des craquelures. On devient un v?ritable combattant des doigts et des yeux, contre l?uniformisation. Et l?, oui l?, il y a comme une lointaine et fugitive esquisse de ce qui devait fonder le quotidien subtilement r?sistant, dans un camps concentrationnaire. Inutile de dire que, si on rencontre quelqu?un, il ou elle nous tire d?une sorte de cauchemar, mais un cauchemar ?teint, comme si on r?vait ? des cendres, ? une mer de boue, ou ? un mur sans fin.

 

C?est le plus grand morceau d?art concret au monde

C?est le plus grand morceau d?art concret au monde

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l?horizon urbain. Mon ami, que ?a peut ?tre rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l?horizon urbain. Mon ami, que ?a peut ?tre rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

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Ysengrimus:?Tu sembles renouer avec le symbolisme.

Moshe Berg:?Oui et c?est l? que je trouve que ceux qui disent que ce monument est exempt de symbolisme le trahissent un peu. C?est quoi encore la formule consacr?e des d?pliants touristiques?

Ysengrimus:?Bouge pas, j?ai ?a ici:??Ce m?morial vise ? repr?senter un syst?me pr?sum?ment ordonn? mais ayant perdu le contact avec toute rationalit? humaine?.?Tout un symbole, en effet. Mais, bon? m?autorise-tu une petite clarification, Moshe?

Moshe Berg:?Je t??coute.

Ysengrimus:?Je crois qu?il y a maldonne ici parce qu?on confond le?symbolique?et le?figuratif. Je crois que la description de la charge symbolique du d?pliant publicitaire peut parfaitement s?appliquer, tout en ?manant d?une pi?ce d?art brut, non figurative. Je dis ?a, en ce sens que cette installation ne repr?sente pas je sais pas, des tables de loi, un ange, un golem, des soldats, des r?sistants, une arm?e d?ombres, un ghetto, la facade d?un camp de concentration. Ce sont des rectangles de b?ton dispos?s comme on disposerait des rectangles de b?ton si on instaurait quelque chose comme un ordre b?tonn?.

Moshe Berg:?C?est pas une sculpture, un montage, un dessin, un tableau ou un graphisme. C?est clair. ?a ne repr?sente pas autre chose?que soi. Certains ont dit que ?a ressemblait ? un cimeti?re, c?est pas vrai. ?a ressemble plus ? des camions poids-lourds dans un grand embouteillage qu?? un cimeti?re. Un cimeti?re, c?est un espace dont la disposition est compl?tement diff?rente. De haut, ?a ressemble plus ? une ville.

Ysengrimus:?Et cette ressemblance ? des camions ou ? une ville est un investissement?ex post?que fabrique notre entendement contemporain. Ils n?ont pas sculpt? des esquisses de camions ou de villes, ces artistes l?, juste l?.

Moshe Berg:?Non, non. Aucunement. Toute ressemblance ? quoi que ce soit dans ce projet est parfaitement fortuite. Cela ne repr?sente pas.?Cela est? passivement? et tout simplement.

Ysengrimus:?Voil?. Comme tu l?as dit tout ? l?heure, c?est pas de l?art figuratif, c?est de l?art brut. Mais ce que je cherche ? te dire c?est que le fait d??tre exempt de dimension figurative ne le rend pas exempt de dimension symbolique. Tu comprends parfaitement, en tant qu?artiste ?duqu? dans les cadres de l?art moderne, que ce n?est pas figuratif mais tu nous d?cris en m?me temps, en faisant ?tat de ton exp?rience d?appr?hension intime de l??uvre lors de ta longue promenade, son implacable dimension de symbole, de prise de parti [statement] philosophique presque.

Moshe Berg:?Oui, je pense que je comprends ce que tu veux dire.

Ysengrimus:?Et cette charge symbolique, le fait, bon, de??viser ? repr?senter un syst?me pr?sum?ment ordonn? mais ayant perdu le contact avec toute rationalit? humaine??est voulu par les concepteurs, lui, contrairement ? nos moments figuratifs parasitaires (cimeti?re, embouteillage de camions, ville).

Moshe Berg:?Je te suis mais il y a une dimension symbolique du concept initial que je ne reconnais pas.

Ysengrimus:?Laquelle?

Moshe Berg:?La jud?it??

Ysengrimus:?La jud?it?? Mais elle n?est pas impos?e par l??uvre, la jud?it?.

Moshe Berg:?Non, tu ne trouves pas non plus? Elle est impos?e par quoi alors?

Ysengrimus:?Par son titre. Par son titre et par toutes les d?cisions aff?rentes. Pr?sence d?un mus?e de l?Holocauste sous l??uvre, urgence et souci l?gitime de comm?morer magistralement la Shoah au c?ur de l?ancienne capitale du Reich. Les transgressions m?me sont des ?chos malpolis, toc et dissonants de la jud?it? de l??uvre. Graffitis, commentaires idiots, objections agressives.?Quenelle d?Alain Soral.

Moshe Berg:?C?est tout ?a qui jud?ise et re-jud?ise cette ?uvre. Oui, oui, je te suis, l?-dessus.

Ysengrimus:?Tu vois, si c??tait intitul??Depression?et c??tait plant? dans un terrain vague de la banlieue de Duluth (Minnesota), m?me par un artiste juif?

Moshe Berg:?Il y en a beaucoup, ? Duluth.

Ysengrimus:?Ce serait alors parfaitement exempt de jud?it?? tout en ne perdant rien de cette dimension symbolique oppressante et ?d?pressante? que tu as d?crit si bien et qui, elle, s?installe en nous de par l??uvre.

Moshe Berg:?C?est ce que tu as dit. C?est pas un Golem ou des tables de loi. La jud?it? de ce monument lui est donc ext?rieure. Elle est l? par obligation, par d?cision?

Ysengrimus:?Par?devoir, Moshe, par devoir de m?moire.

Moshe Berg:?Oui, oui. C?est donc pour ?a que je suis ?mu malgr? ma ferme distance critique, l?gitime elle aussi, de juif moderne face ? la larmoyance d?Anne Frank et de Martin Gray.

Ysengrimus:?Tu es ?mu dans l?universel, en tant qu?artiste.

Moshe Berg:?Et, d?autre part, j?ex?cute, un peu m?caniquement, mon devoir de m?moire en tant que juif. Ce sont deux choses s?parables.

Ysengrimus:?Deux dimensions distinctes de l??uvre, pour causer ronron.

Moshe Berg:?J?aime pas Anne Frank ni Martin Gray mais j?aime ce monument. Je suis pas un juif pass?iste et larmoyant pour autant.

Ysengrimus:?Aucunement, ton ?motion d?artiste et ton regard critique sur l?intendance de la m?moire de la Shoah coexistent parfaitement, sans se nuire.

Moshe Berg:?Je vais te confier un petit secret, alors.

Ysengrimus:?? mes lecteurs et lectrices aussi?

Moshe Berg:?Bien s?r.

Ysengrimus:?On t??coute.

Moshe Berg:?Je suis pas all? voir le mus?e, sous terre. ?a me barbait de me g?cher cette belle exp?rience plastique par du rituel, de retourner me plonger dans ces atermoiements de juifs d?Europe du si?cle dernier, qui me concernent finalement peu, moi, juif canado-am?ricain du si?cle pr?sent.

Ysengrimus:?M?autorises-tu une petite analogie parisienne.

Moshe Berg:?Je t??coute.

Ysengrimus:?Quand je suis mont? au sommet de l?Arc de Triomphe ? Paris, monument autrement plus ronron,?vieillotte?[sic] et nunuche que le M?morial de L?Holocauste de Berlin, il y avait un petit mus?e de la guerre, au bout de l?escalier en colima?on. De Napol?on ? nos jours etc? J?ai pris poliment acte de la pr?sence de ce dispositif comm?moratif mais je l?ai pas visit?.

Moshe Berg:?Je te suis.

Ysengrimus:?Je suis mont? directement au sommet de l?Arc, sur le dessus, ? l?ext?rieur. L?Avenue des Champs-?lys?es?devant moi, l?Avenue de la Grande-Arm?e?derri?re moi, et cette extraordinaire?Place de l??toile, dont j??tais temporairement le centre et le sommet, m?ont touch? par leur g?om?trie convergente interne, pas par leur symbolisme externe. Je sais ce que je suis, depuis cette visite. Je suis de la Place de l??toile mais pas de la Place Charles-de-Gaulle-?toile?

Moshe Berg:?Excellente analogie, mon bonhomme. On s?en fiche un peu de la ?grande arm?e? bonapartiste mais on s??meut encore des grands architectes et des grands urbanistes ?empire?.

Ysengrimus:?Voil?. Tu me fais comprendre, cher Moshe, que le Monument de l?Holocauste de Berlin est d?abord une ?uvre d?art, ensuite un c?notaphe. L?admirer, c?est se camper dans le grand. Controverser sur lui sans fin, pour ou contre ou mitoyen, c?est se cantonner dans le mesquin.

Moshe Berg:?Et je te dis que m?me des juifs pensent de plus en plus qu?il est parfaitement l?gitime de s??mouvoir face au beau sans avoir ? se culpabiliser face ? l?absurdit? cruelle, m?me celle que nos semblables ont subi.

Ysengrimus:?Alors? cette installation artistique monumentale, elle le vaut, le d?tour?

Moshe Berg:?Oh absolument.

Ysengrimus:?Si je passe ? Berlin la voir, j?irai voir le mus?e du dessous aussi, tiens. Si un juif peut prendre de la distance face au drame absolu, un non-juif peut aussi, tout aussi l?gitimement, s?en impr?gner.

Moshe Berg:?Absolument. Je respecte ?a totalement.

Ysengrimus:?Je te raconterai.

Moshe Berg:?J?y compte bien. Merci de ton accueil, Ysengrimus.

Ysengrimus:?Shalom et paix.

Moshe Berg:?Shalom et paix. Et vive le beau, le simple et le vrai.

 

[Dialogue traduit de l?anglais par Paul Laurendeau (Ysengrimus)]

 

 

 

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