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Dette, pillage et décroissance

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Le texte qui suit est la retranscription de l’intervention de Nicolas Sersiron, président du CADTM France et auteur de« Dette et Extractivisme » lors de l’atelier international sur la décroissance tenu à Budapest en janvier 2015 (voir encadré).

Historiquement le capitalisme européen s’est développé par le pillage des ressources naturelles et humaines (conquêtes territoriales, commerce triangulaire, traite atlantique, esclavage). Il a débuté avec la conquête des Amériques.

La fin de l’esclavage au milieu du 19ème siècle coïncide avec la conquête de presque tous les continents par les Européens. Cette accroissement des pillages, et la souffrance des travailleurs des pays colonisés, ont été légitimées par et pour le développement des nouvelles industries et compagnies commerciales nées avec la révolution industrielle. Au moment de la ruée vers l’Afrique, c’est la conférence de Berlin de 1885 qui a organisé son dépeçage.

Alors que la seconde guerre mondiale marque la fin de la colonisation, la domination américaine apporte la société de consommation dans les pays de la Triade (Amérique du Nord, Japon, Europe occidentale). Ce qui en retour crée un besoin accru de ressources naturelles.

Comment le vol des richesses des pays nouvellement indépendants par les pays industrialisés a-t-il pu se poursuivre ? Pour assurer la continuité et même augmenter l’extractivisme, défini ici comme le pillage des ressources naturelles (végétales, minérales, fossiles) et des ressources humaines, un nouveau type de pillage a été mis en place, celui des ressources financières. La dette illégitime, odieuse ou illégale est un levier du pillage des ressources naturelles d’un pays et en même temps une forme de pillage : celui des ressources financières.

Pour un pays comme pour une entreprise s’endetter est un pari sur le futur. S’il n’y a pas de croissance du PIB ou du chiffre d’affaires, le remboursement devient impossible et le montant de la dette explose. La dette est fondamentale pour le développement du capitalisme car elle impose de produire toujours plus. Elle est un accélérateur de l’extractivisme à la base de l’accumulation capitaliste et aussi un moyen de s’approprier les bénéfices de la croissance des autres pays, particulièrement ceux de la périphérie.

Dans le Sud, la dette est aussi un moyen de corrompre l’élite dirigeante locale. Les services secrets du Nord ont assassiné les véritables démocrates comme Lumumba, Sankara et Allende, ou démis d’autres comme Mossadegh, Soekarno, etc. Ils les ont remplacés par des dirigeants corruptibles tels que Mobutu, Compaore, Pinochet, Reza Shah, Suharto par exemple. Ils ont contraint des peuples à rembourser des dettes dont ils ne sont pas les bénéficiaires mais bien au contraire les victimes : un pillage des ressources humaines et financières.

Les ressources sont exportées en échange de devises, elles-mêmes exportées pour payer les intérêts de la dette

La dette ruine les pays dits “en développement” par un système à double détente : en premier les ressources sont exportées à l’état brut en échange de devises étrangères, ensuite, une grande partie de ces devises sont elles aussi exportées pour payer les intérêts de la dette. Au cours de la grande crise de la dette des années 80, le FMI a beaucoup prêté aux pays en développement. Mais la réalité est que le Sud a aidé les riches à devenir de plus en plus riches en transférant plus de dollars vers les marchés financiers du Nord qu’ils en ont reçu. C’est la magie du système dette.

Ayant perdu les emplois et les bénéfices financiers – qui auraient résulté de la transformation des ressources naturelles localement – au profit des pays industrialisés, les pays en développement ont été poussés à augmenter leurs exportations de ressources à l’état brut. De plus, pour bénéficier de nouveaux prêts du FMI et de la Banque mondiale pour l’éducation, la santé, les infrastructures, etc, ils ont été contraints d’appliquer les plans d’ajustement structurel, les plans d’austérité en pire.

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Les pays socialistes comme le Venezuela, la Bolivie et l’Equateur pratiquent un néo-extractivisme. Ils se sont réappropriés leurs ressources naturelles en reprenant leurs puits et mines aux multinationales. Mais ils restent engagés dans un système économique dépendant de la croissance aussi bien du prix des ressources naturelles exportées que de celle du PIB des pays industrialisés, leurs acheteurs. Ils participent de fait au système du capitalisme mondialisé. L’abandon, par l’Equateur du président Correa, du projet Yasuni qui devait permettre de laisser dans le sous-sol le pétrole de la forêt amazonienne en échange d’une aide compensatoire internationale, le montre clairement. L’environnement et le climat ne sont pas les priorités de Correa, comme pour la plupart des pays.

Dans le Nord, le système ultralibéral réduit volontairement la puissance des Etats en diminuant les impôts des plus riches et des entreprises. De plus, il laisse exister lesparadis fiscaux et les moyens d’optimisation comme on l’a vu récemment avec les Luxembourg leaks. Les budgets ayant été délibérément mis en déficit depuis 30 ans, “les caisses sont vides”. Ce qui a contraint des Etats à émettre des emprunts obligataires chaque année pour équilibrer les finances publiques. La crise des subprimes a explosé en 2007 à cause de la spéculationimmobilière et de la titrisation faite par les banques. Or ce sont ces dernières qui ont été secourues par les gouvernements, et les peuples qui en ont subi les conséquences : les politiques d’austérité.

Coupe dans les dépenses, réduction des services publics, privatisations, augmentation des impôts, croissance à tout prix au nom de la lutte contre le chômage sont devenus le TINA de tous les gouvernements européens. Le paiement des intérêts de la dette accapare 15 % du budget français chaque année. Par contre rentes, loyers, dividendes versés aux détenteurs de capitaux ne sont jamais mis à contribution. Comme une litanie, revient incessamment la baisse des salaires au nom de la compétitivité.

L’audit

Le niveau de la dette est-il légitime ou la conséquence du sauvetage des banques et de l’économie ?

Il est essentiel pour la population de faire un audit citoyen des ressources financières de l’Etat. Qui paie des impôts ? Les plus riches paient-ils selon leur revenu ? Existe-t-il un impôt sur le capital ? Quel est le niveau de la TVA, ce terrible impôt indirect frappant très durement les moins riches ? Quelles sont les actions engagées par le gouvernement pour lutter contre les paradis fiscaux ? Quel est le pourcentage du budget dédié au service de la dette ? La France verse chaque année 45 milliards d’euros. Le niveau de la dette – près de 100 % du PIB – est-il légitime ou seulement la conséquence du sauvetage des banques et de l’économie ? En 2014 un rapport indépendant écrit par des économistes alternatifs et des ONG a conclu que 59 % de la dette était illégitime. Quand la grande majorité de la population n’a aucunement profité d’un emprunt, elle ne doit pas rembourser, elle n’est pas responsable de la dette.

De l’autre côté, l’audit des dépenses de l’Etat est lui aussi crucial. Ont elles été faites pour l’éducation, la santé, etc, ou dans des investissements inutiles ? Les “éléphants blancs” comme les grands stades de football construits au Brésil pour un seul championnat ou les aéroports vides en Espagne créent de la dette publique. Ainsi de nombreux investissements ne sont pas faits dans l’intérêt général mais pour le profit des entreprises de bâtiments et travaux publics : dans l’intérêt du 1 %.

Pourquoi le traité de Lisbonne interdit-il à un Etat européen de prêter à un autre Etat ? Est-il normal que la Grèce soit contrainte d’emprunter à une banque privée avec un intérêt de 4 à 10% tandis que la même banque emprunte à la BCE à 0,05 %. Comment comprendre que la dette de la Grèce était à 115% du PIB en 2009 et qu’après 5 ans de “sauvetage” par laTroïka elle soit à 175%. Que pendant cette période les Grecs ont perdu plus de 30 % de leurs revenus et que le chômage des jeunes est de 60 % ? La moitié de la dette grecque était due à des banques françaises et allemandes au début de la crise. Maintenant, après le “sauvetage”, la BCE en détient une partie, une autre est détenue par les pays européens les plus riches – à travers le mécanisme de stabilité de discipline financière, européen, le MES – c’est à dire par les citoyens. Les banques se sont libérées de leurs dettes risquées sur le dos des contribuables.

Nous ne devons pas oublier qu’après la seconde guerre mondiale, la France et l’Allemagne étaient endettées à hauteur de 200 % du PIB. Les alliés ont alors décidé que les remboursements de l’Allemagne ne devaient pas dépasser 5 % de la valeur de ses exportations. Quant à la France après une dizaine d’années de forte inflation sa dette était retombée à 30 %.
La grande presse et les politiciens disent que croissance et compétitivité sont indispensables pour lutter contre le chômage. Est-ce vrai et que cela signifie-t-il ? Nous savons que les profits capitalistes sont impossibles sans croissance. Croissance veut dire plus de pillage des ressources naturelles, plus de commerce international et de transports pour produire plus de biens de consommation – avec obsolescence programmée – responsables de destructions environnementales et de réchauffement climatique. De même l’accroissement de la compétitivité entraine plus de pauvreté pour un grand nombre de personnes dans les pays en développement ou dans ceux de la périphérie, y compris dans les pays industrialisés, mais de tout cela les détenteurs de capitaux n’en ont cure.

Aux Etats-Unis et en Europe, à cause des politiques mises en place par les gouvernements Reagan et Thatcher durant les années 80 et suivantes, une importante partie de la plus-value produite a été gagnée par les détenteurs de capitaux et perdue par les travailleurs. Ces derniers n’ont pu maintenir leur niveau de vie qu’en s’endettant. En 2007, quand la crise a débuté avec l’écroulement de l’immobilier, les Etats-uniens étaient endettés en moyenne de 140 % de leur revenu annuel.

Aujourd’hui, au Sud comme au Nord , croissance économique et augmentation des profits sont liés au système dette. Pour sortir de cette dynamique et aller vers une société post-extractiviste et post-consumériste, l’annulation des dettes illégitimes est absolument nécessaire mais insuffisante.

Décroissance, dette et agriculture

L’agriculture productiviste est un crime contre l’humanité et tous les êtres vivants

Pour la décroissance, une question très importante est celle de l’alimentation et de l’agriculture productiviste. Cette dernière est un crime contre l’humanité et tous les êtres vivants, mais elle est en plus une cause majeure du réchauffement climatique, de la perte de biodiversité végétale et animale, de la dégradation de la fertilité des sols, de la faim et de la perte des semences paysannes. Ce qui pourrait conduire à une famine globale, d’une gravité inconnue. L’agriculture productiviste est aussi responsable de la perte d’autonomie alimentaire des peuples, de la disparition des petits paysans, des savoir-faire pour la préparation des aliments à la maison. Elle est en plus une cause de la dégradation de la santé publique et des déficits des systèmes de sécurité sociale.

Les producteurs de pesticides sont des pollueurs payés indirectement par les subventions de la PAC qui alourdissent la dette publique. De plus les déficits causés par les maladies contraignent la sécurité sociale publique à emprunter sur le marché des capitaux privés. Dans les pays industrialisés, les maladies sont à 80 % des affections de longues durées. D’origines environnementales elles ont pour principale cause les pesticides et autres pollutions. La surproduction agricole a créé une abondance d’aliments de mauvaise qualité et de la malnutrition pour tous. Un tiers de la population mondiale est en surpoids ou obèse tandis qu’un autre tiers ne mange pas suffisamment pour avoir une vie active.

Cette agriculture ne peut fonctionner qu’en extrayant de la potasse, du phosphate et du pétrole, en utilisant 70 % de l’eau douce qu’elle rejette polluée et en extrayant la MOS, la matière organique des sols, jusqu’à générer des désertifications. Elle est aussi responsable d’une part importante du chômage. En France, depuis 1945, près de 10 millions d’emplois agricoles ont disparu. Selon l’association GRAIN, l’accaparement des terres, par la finance spéculative internationale, représente environ 200 millions d’hectares. Les terres accaparées, dans les pays en développement ou dans les pays de l’Europe de l’Est, ont été soumises à une production industrielle d’agrocarburants et d’aliments pour le bétail exportés vers les pays industrialisés.

En plus de l’annulation des dettes illégitimes, une diminution conséquente de la consommation de viande et l’abandon de l’agriculture industrielle et chimique sont les décroissances les plus importantes à réaliser car leur impact sur le climat, la santé et la faim seront considérables.

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Atelier international sur la décroissance – BUDAPEST, janvier 2015Après Ljubljana en 2013, Zagreb en mars, Sofia en mai et Leipzig en septembre 2014, Budapest a accueilli un atelier de 2 jours sur la décroissance dans les pays posts-socialistes les 24 et 25 janvier 2015.Une centaine de personnes, provenant de près de 20 pays différents ont participé aux deux journées d’activité. Au programme : plusieurs ateliers, des discussions, des séances de brainstorming… Les sujets abordés allaient des inégalités à l’économie du don, ou encore le revenu de base, la décroissance comme outil de provocation, la décroissance en pratique, notamment dans les économies post-socialistes, les relations Est-Ouest, etc…Les alternatives concrètes et leur mise en pratique étaient aussi au rendez-vous : nourriture bio, locale et de saison (of course !), cuisine auto-gérée, visite de marchés de producteurs locaux, de boutiques « low tech », d’ateliers de réparations de vélo « do it yourself »…

Ces 2 jours ont été un beau moment de rencontre entre des gens aux parcours et aux origines différentes, qui cherchent à partager leurs expériences, et à les connecter à des alternatives et des initiatives locales.

Rendez-vous dans un an à Budapest pour un grand festival de la décroissance !

 

Source: http://cadtm.org/Dette-pillage-et-decroissance

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     » Pour la décroissance, une question très importante est celle de l’alimentation et de l’agriculture productiviste. Cette dernière est un crime contre l’humanité et tous les êtres vivants… »

    Le constat que j’ai fait il y a plus de dix ans lorsque je voyais des régions entières soumises à la culture de canola…. On abattait les arbres pour produire toujours plus de canola. Des champs de pétrole végétal. Non seulement ces régions ont subi un appauvrissement de productivité agro-alimentaire, mais le type de culture et l’adaptation qui fut faite pour la permettre ont fait en sorte que le climat a changé dans ces endroits. Peu à peu s’est installé une sécheresse et l’eau des rivières de mon enfance arrive à peine à couler par endroit en plein été, tant les rivières sont asséchées.

    Je nomme ces régions des déserts maintenant et c’est exactement ce que je dénonce depuis comme étant un crime contre l’humanité. Les pays ont abandonné le défi alimentaire depuis des années, s’en remettant au libre-échange. Tout allait être produit ailleurs… pourquoi s’inquiéter… Il y a de moins en moins de ces ailleurs en surproduction et lorsque ces ailleurs exportent, ils le font trop souvent au détriment de la population qui y vit, créant une rareté et une inflation.

    Politiques insensées. Crime contre l’humanité. La pollution et l’état récurrent de l’économie constituent des facteurs aggravants mais ne sont rien de plus que les conséquences de politiques tournées vers des enjeux autres que la survie de l’espèce humaine, animale et végétale. L’accaparement des terres par le secteur privé ajoute à ce crime contre l’humanité. La terre valeur boursière au même rang que les métaux bruts.

    Une ou deux générations, guère plus, se sont élevées financièrement en bradant la terre et en renonçant à l’exploiter de façon à assurer sa valeur nourricière. Cela a suffit à ce qu’aujourd’hui l’humain en général ait très peu de liens avec la terre qui le nourrit et perde le sens même de la survie, de l’autonomie et donc de la liberté. Au-delà de cette survie, de cette autonomie et de cette liberté, le reste est illusion. Sans les conditions nécessaires favorables, on ne peut prétendre être autre chose qu’un esclave soumis. Nous payons cher et tous les jours le prix de notre soumission. Tant que nous sommes en mesure de payer pour une condition de vie imposée et défavorable, nous bénéficions d’un sursis d’exécution.

    Les effets de l’esclavage ne situent pas seulement au niveau de la contrainte et de la soumission, mais de la nécessité d’être maintenu dans cet état. Avouons qu’un maître d’esclaves ne peut rêver meilleur scénario.

    Il faut voir toute la différence que fait un champs de blé. Maintenant comment mettre un frein à la spirale qui aspire la liberté, contrevient à la vie et compromet la survie? Nous savons les réponses mais sommes-nous prêts à prendre les moyens qu’elles impliquent?