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Des algériennes en politique : Nouria Benghabrit ou la victoire du clan Bouteflika contre Amira Bouraoui (I)

1- Amira Bouraoui, figure emblématique de la lutte contre le 4° mandat.

Très peu d’algériens se sont opposés au Président Bouteflika et au régime qu’il a fait régner sur l’Algérie, aussi frontalement et aussi courageusement que Mme Amira Bouraoui. Elle a compté parmi les principaux opposants au 4° mandat, contre lequel, d’ailleurs, elle a contribué à lancer tout un mouvement, celui nommé « Barakat » et qui, traduit, se nomme : « Ça suffit », opposé à un Président et à un système de gouvernance qui étaient au pouvoir depuis, déjà, trois quinquennats successifs.

L’opposition exprimée par la jeune Dame est d’autant plus radicale qu’elle ne s’est pas contentée, en termes d’arguments, du principe de l’alternance au pouvoir et de son statut de principe incontournable dans le cadre de la démocratie en République. Elle ne s’est pas contentée, non plus, ni de l’Accident vasculaire cardiaque (AVC) d’avril 2013 ni du fait que le Président –sentant le poids de l’âge, manifestement- ne s’était plus adressé à la nation depuis mai 2012. Alors que ces trois arguments sont déjà plus qu’énormes, la gynécologue-obstétricienne aura la perspicacité de juger que le 3° mandat lui-même, malgré la prétendue révision de la loi (supposée) fondamentale, n’a pu avoir lieu qu’une fois assis sur « un viol de la constitution ». Allant encore beaucoup plus loin, elle ne mâchera pas ses mots quand elle s’écriera publiquement, au lendemain de l’annonce de l’historique 4° candidature, que les dernières années, celles durant lesquelles Bouteflika avait dirigé le pays, représentaient, surtout, quinze années de corruption pour l’Algérie : « Barakat, c’est un sentiment de haut-le-cœur. On est là pour dire ça suffit, ça suffit cette dictature, […], ça suffit ces 15 ans de corruption ».

Arrivé ici, il nous faut insister sur un fait : Pour parler de la militante Amira Bouraoui, aujourd’hui, il est essentiel de ne pas oublier que cinq ans se sont écoulés déjà –soit la durée de tout un quinquennat présidentiel- depuis le temps où elle défiait en ces termes les maîtres du régime d’Alger, d’alors et actuel. Car, désormais, on ne réussira à en remarquer la criante singularité, ou à en mesurer la grandeur, que si l’on réussit à prendre conscience de la puissance avec laquelle les marcheurs du 22 février ont libéré la parole.

En lançant le mouvement Barakat, Amira Bouraoui et un groupe d’autres jeunes –sublime image d’une jeunesse généreuse et passionnée- avaient rêvé la marche du 22 février 2019 …et, ceci étant, ont cherché à donner corps à leur rêve dès mars-avril 2014. Qu’ils n’y soient absolument pas parvenus, non seulement ils n’en portent point la responsabilité, mais ils méritent d’être salués par les centaines de milliers de marcheurs de cette fin de l’hiver 2019. Enfin, n’allons pas plus loin sans relever que Bouraoui, après un découragement qui a fini, peut-être et malheureusement, par avoir raison de ses camarades de Barakat, n’a pas tardé à revenir pour reprendre, à travers la lutte contre le 5° mandat et avec le mouvement Mouwatana, son opposition au système (plus qu’à la personne du Président).

2- L’un des événements les plus inattendus de tout le 4° mandat.

Malgré Amira Bouraoui, malgré le groupe de jeunes dont elle a été la figure emblématique, et malgré –on n’a pas le droit de l’oublier- certaines personnalités indépendantes et des militants comme Soufiane Djilali, le Président du parti Jil Jadid, l’élection du 18 avril a eu lieu sans retrait du Président sortant et ce dernier en est sorti triomphant avec plus de 80 % des voix exprimées -abstraction faite, naturellement, de tout ce qui a été dit à propos de l’intégrité des urnes. Qu’il n’en ait pas été autrement, est ce qu’il y avait de plus prévisible –pour ne pas oser dire : de plus certain- dès l’annonce de la candidature du Président ; et même si on fait totale abstraction de toutes les autres conditions (causes), Barakat n’avait plus le temps, de la fin février au 18 avril, de peser sur la balance.

Par contre, ou à l’extrême opposé, si la question est de désigner l’événement le moins prévisible de toute cette période, il serait, pour le moins, irréfléchi, inconsistant, de penser à autre chose qu’à l’entrée de Mme Benghabrit au Gouvernement formé aux lendemains de ce 18 avril (05 mai 2014). De façon plus explicite, cette entrée, ou cette nomination, constitue, à notre sens, le fait le plus marquant, le plus distinctif et le plus inattendu, de tout ce par quoi l’Algérie est entrée dans l’ère du 4° mandat. Plus radicalement encore, exception faite de la marche du 22 février dernier et de la situation qui est entrain d’en résulter sous nos yeux, il nous faut nous retenir pour ne pas soutenir que cette entrée de Mme Benghabrit représente l’événement le plus surprenant de tous ceux survenus durant le quinquennat qui arrive à sa fin.

3- Nouria Benghabrit ou l’anti-Bouraoui au service du 4° mandat.

De tous les Ministres qui ont exercé sous Bouteflika, il en existe certainement qui pourront, avec sincérité et légitimement, expliquer –dans leurs mémoires ou ailleurs- qu’ils ne savaient pas, qu’ils se sont trompés (par naïveté ou autre), qu’ils ont cru en Bouteflika, qu’ils ont cru œuvrer pour l’Algérie… Mais aucun d’entre eux ne peut avoir prouvé son soutien au véritable Bouteflika, et son adhésion à la véritable façon avec laquelle ce dernier dirige le pays, plus totalement que ceux qui ont fait leur toute 1° entrée au Gouvernement, au lendemain de la ‘’victoire’’ du 18 avril 2014 (Sellal III). Il en est ainsi, d’abord et essentiellement, parce que ces tout nouveaux ministres avaient eu quinze longues années pour découvrir le système Bouteflika et pour contempler ce qui en avait déjà résulté pour l’Algérie, en termes de délabrement des institutions de l’Etat, d’une part, et de propagation de la corruption, d’autre part. Il en est ainsi, ensuite, car ces nouveaux promus n’ont accédé au très haut statut de Ministre que suite à la mascarade qu’il a fallu faire triompher afin de placer le pays, pour tout un quinquennat, entre les mains d’un Président qui -manifestement et outre le fait qu’il n’avait plus réussi à s’adresser directement à la nation depuis presque deux ans- n’avait même plus toutes les capacités (cognitives) pour prendre en charge sa propre personne.

De la première des deux causes qui viennent d’être résumées, il découle que très peu de citoyens, dans le monde, sont devenus Ministres et ont accepté de le devenir …pour des raisons aussi faiblement liées au sens des responsabilités, à l’appel du devoir et à l’amour de la « patrie », que les quelques algériens qui l’ont été, pour la toute 1° fois de leur vie, en entrant au Gouvernement formé suite aux présidentielles de 2014. De la seconde, quant à elle, il découle que les concernés ont accédé aux honneurs liés au statut de ministre en sachant, on ne peut plus parfaitement, qu’ils allaient devoir se soumettre –bien plus qu’à un Président qui a exercé une domination, rarement égalée, sur l’Exécutif (donc sur les ministres)- à un simple très proche du Chef de l’Etat, un peu comme au temps, très ancien, des pires monarchies absolues.

A notre grand regret, Mme Benghabrit fait partie de ce tout petit groupe, et elle en représente -ce qui ajoute à notre regret- le cas le plus extrême puisqu’aucun des ministres concernés n’était, autant qu’elle, prédisposé à avoir conscience de tout ce que nous venons de dire à propos du système Bouteflika. En effet, d’abord, en plus d’être une chercheure en sciences sociales, ce que Mme Bouraoui n’est point, Mme Benghabrit a dirigé durant un quart de siècle l’un des très rares centres (algériens) de recherches dans lesdites sciences (1). Ensuite, son nom a été associé à un parti politique qui, à une certaine époque, ou, plus précisément, à sa plus importante époque (2), s’est opposé, avec la plus nette radicalité, au Régime dont elle est une représentante depuis presque cinq ans. Enfin, aucun Ministre de Bouteflika, à notre connaissance, n’a été aussi fortement présenté, opposé et défendu –par la presse, y compris- comme, plus qu’un simple anti-Bouteflika, un champion et une conscience de l’opposition au système instauré par ce dernier.

En guise de conclusion: Somme toute, la véritable victoire remportée par le clan Bouteflika, contre la militante Amira Bouraoui, n’est pas la concrétisation du 4° mandat, et, encore moins, l’apparent score électoral qui y a conduit, mais, plutôt, la nomination de Mme Benghabrit à un poste de Ministre, et à l’un des plus importants -le tout dès l’entrée dans ledit mandat. Que la nommée y soit restée durant toute la durée de ce dernier, ou quasiment, n’est pas sans renforcer le statut de victoire.

 

Remaoun

Notes:
1. Comprendre le système Bouteflika est, sans nul doute, beaucoup plus à la portée du chercheur en sciences sociales qu’à celle du gynécologue-obstétricien.
2. Du moins, si on se limite à l’ère Bouteflika.

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