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Dernières de cordée

 

Nous devons absolument continuer d’être les pires chieuses de l’univers, parce que chaque fois que nous faisons mine de prendre des vacances, nous nous retrouvons immédiatement en fin de liste des combats sociétaux, quand nous n’en sommes pas tranquillement éjectées. Nous n’avons pas d’autres choix possibles que de remettre le couvert, jour après jour, sur la question de nos droits élémentaires si nous ne voulons pas être niées, invisibilisées, oubliées. On peut retourner le problème dans tous les sens, c’est toujours la même évidence qui s’impose à nous : il y a toujours mieux à faire, d’autres combats à mener, que de ce soucier de la simple question de l’égalité réelle pour (un peu moins de) la moitié de l’humanité.

 

Comment comprendre cet acharnement à ne jamais nous prendre en compte, à toujours vouloir reporter à demain les accomplissements féministes, si ce n’est qu’en admettant que la domination (et grâce à elle, l’exploitation) des femmes est probablement la mère de toutes les dominations et exploitations de notre espèce, que c’est la pierre angulaire de toutes les injustices contre lesquelles la plupart prétend à aspirer à les combattre et pourtant renouvèle chaque jour les conditions nécessaires à leur perpétuation.

… l’éviction des femmes des corps de métier fournissait la base nécessaire à leur assignation au travail reproductif et leur emploi comme travailleurs à bas salaire dans l’industrie artisanale.

… une nouvelle division sexuelle du travail […] fut établie, définissant les femmes en des termes (mères, épouses, filles, veuves) qui dissimulaient leur statut de travailleuses, tout en donnant aux hommes libre accès au corps des femmes, à leur travail, au corps et au travail de leurs enfants. […]

… dans la nouvelle organisation du travail, chaque femme (à part celles qui étaient privatisées par les bourgeois) devenait un bien commun, dans la mesure où, dès lors que les activités des femmes étaient définies comme du non-travail, leur travail commençait à apparaitre comme une ressource naturelle, disponible à tous, tout comme l’air que l’on respire ou l’eau que l’on boit.

Ce fut pour les femmes une défaite historique. Avec leur expulsion des corporations et la dévalorisation du travail reproductif, la pauvreté se féminisa, et pour mettre en œuvre « l’appropriation primitive » du travail des femmes par les hommes, un nouvel ordre patriarcal fut instauré, soumettant les femmes à une double dépendance : vis-à-vis des patrons et des hommes.

Caliban et la sorcière, Silvia Federici, Entremonde, octobre 2017, pp 167-170

 

Quand les femmes voulaient bruler leurs chaines, 1935

Ce qui est intéressant dans le travail de Silvia Federici sur la fin du Moyen-Âge, c’est qu’il met en évidence que l’aliénation brutale des femmes a permis l’essor irrépressible du capitalisme. Exproprier les masses paysannes, privatiser les communs était les préalables nécessaires pour priver l’essentiel de la population de tout accès à la subsistance et les contraindre ainsi à vendre leur force de travail, ce qui est la condition première de la phase d’accumulation primitive du capital. Mais cette spoliation immense (priver les gens des possibilités de subvenir eux-mêmes à leurs besoins vitaux) ne pouvait se réaliser sans qu’on leur offre une compensation, un lot de consolation un peu plus consistant qu’un salaire. Et ce lot de consolation fut les femmes. Les bordels se sont développés dans l’Europe de la fin du Moyen-Âge au même rythme que les paysans étaient privés de leurs terres et les femmes de tout moyen de subsistance.

Seule cette OPA sur les femmes a rendu le capitalisme possible, on peut même dire que la domination des femmes lui est consubstantielle. L’exploitation du travail des hommes ne pouvait se réaliser qu’en contraignant les femmes à faire gratuitement tout le travail très lourd (et couteux) de l’entretien et de la reproduction de la force de travail. Autrement dit, l’un des piliers concrets du capitalisme, c’est l’appropriation gratuite du travail de la moitié de la population.
De surcroit, en transformant le corps des femmes en communs à la place des espaces naturels autrefois partagés, on détruit tout esprit de communauté et d’entraide, toute la solidarité de la classe ouvrière émergente est dynamitée dans l’œuf. Les hommes finissent par accepter de se soumettre au salariat, parce qu’en échange, ils disposent eux-mêmes de la propriété pleine et entière de leur femme et de leurs enfants et de leurs productions : dominés à l’extérieur, mais tyran à la maison, avec la bénédiction de la société, de la loi et même de l’Église.

Kathrine Switzer, molestée parce qu’elle est une femme au marathon de Boston de 1967

Car la soumission des femmes jusque dans leur ventre ne s’est pas réalisée facilement et spontanément, il a fallu plusieurs générations d’un terrorisme d’État sans merci pour soumettre les femelles et leurs utérus aux besoins supérieurs du Marché. Après leur avoir interdit de travailler, puis de garder leur propre rémunération, puis même de décider de l’usage de leur propre corps, plusieurs siècles d’un féminicide d’une absolue cruauté ont été nécessaires pour enfin mettre le fameux sexe faible au pas et le convaincre de la nécessité de sa soumission pleine et entière.

Repriser les chaussettes de l’humanité

Les thèses de Silvia Federici mettent en perspective l’historicité de la domination masculineet ont l’avantage de rendre enfin compréhensible le fait que cette situation perdure dans le temps, malgré des décennies de luttes acharnées, de dénonciations et de prises de conscience de la nature parfaitement non naturelle des dominations auxquels sont toujours soumises les femmes, aujourd’hui, en 2018.

Comment comprendre autrement cette incroyable résistance à l’égalité salariale, à la juste répartition des tâches, à l’accès aux postes de pouvoir, à la maitrise de la fécondité (sans cesse menacée de régression) ou même à la très simple et évidente liberté de déambuler tranquillement dans l’espace public qui n’a pourtant jamais été aussi sûr que nos jours… excepté pour les femmes.

Là aussi, l’Histoire racontée par Silvia Federici vient au secours de notre incompréhension : les femmes ont été volontairement effacées, non seulement du droit à la subsistance, du droit à disposer d’elles-mêmes, mais carrément du droit à exister, y compris dans l’espace public.

La perte du pouvoir social des femmes s’exprimait aussi par une nouvelle différentiation de l’espace. Dans les pays méditerranéens les femmes furent évincées non seulement de nombreux emplois salariés, mais aussi des rues, où une femme seule risquait d’être le sujet de railleries ou d’agression sexuelles. En Angleterre aussi (« un paradis pour les femmes », aux yeux de certains visiteurs italiens) la présence des femmes dans l’espace public commençait à être mal vue. On déconseillait aux Anglaises de s’assoir devant chez elles ou de rester près des fenêtres.
Idem, p. 176

Rappelons que Silvia Federici décrit la situation européenne aux XVIe et XVIIe siècles, il y a donc plus de 500 ans.

Notre insécurité dans les rues, le métro, le bureau et même dans nos maisons n’est pas une fatalité, une malédiction, c’est un fait social construit par des siècles d’exclusion et de persécution contre la classe d’exploitation de base du capitalisme moderne : les femmes. Et les hommes continuent à participer activement à cette persécution, parce que c’est d’elle qu’en grande partie naissent leurs nombreuses prérogatives et privilèges, même chez les hommes les plus dominés parmi les hommes : le dernier des grouillots sait à quel point il est bon de pouvoir se défouler régulièrement sur plus dominé⋅e que soi. Et c’est de ce seul ruissèlement réellement efficace du système capitalisme (le ruissèlement de la domination), que naissent ces cavaliers de l’apocalypse humaine que sont les dominations discriminantes : racisme, sexisme, classisme, validisme, homophobie, grossophobie, etc. comme autant de comportements qui rassurent chacun sur sa place réelle et concrète dans la hiérarchie de fer du capitalisme, lequel se repait concrètement de toutes les inégalités.

Marie Laguerre, frappée en plein visage le 24 juillet 2018, pour avoir oser répondre à un homme qui la harcelait dans la rue.

La lutte des places, la compétition de tout le monde contre tout le monde et en permanence, ne confortent pas seulement les hiérarchies, mais interdisent toute prise de conscience, toute solidarité intersectionnelle qui nous permettrait enfin de sortir de cette unique loi de la jungle existante : celle qui a été créée de toutes pièces par les nantis pour nous maintenir méfiants, divisés et incapables de les renverser.

Et c’est grâce à cette perspective précise et particulière qu’est l’historicité de la domination des femmes qu’il devient enfin aisé de comprendre pour quelles raisons les luttes égalitaristes provoquent des résistances et des violences de plus en plus marquées et pourquoi chaque aspiration à une meilleure société, chaque tentative de faire advenir une civilisation plus évoluée et inclusive est aussi difficile et chaque progrès aussi dérisoire.
Voilà pourquoi la cause des femmes avance si peu : elle est la pierre angulaire du système qui nous domine pratiquement tous et qui est actuellement dans une telle phase d’accélération qu’il menace jusqu’à la biosphère dans son ensemble.

Voilà pourquoi, finalement, les femmes sont bien l’avenir de l’humain.

 

Monolecte

 

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