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Dernier discours de Jean Jaur?s contre la guerre

Fleur au fusil

Discours prononc?
? Lyon-Vaise
le 25 Juillet 1914
(six jours avant son assassinat)
par?Jean Jaur?s (1859-1914)

Citoyens,

Je veux vous dire ce soir que jamais nous n?avons ?t?, que jamais depuis quarante ans l?Europe n?a ?t? dans une situation plus mena?ante et plus tragique que celle o? nous sommes ? l?heure o? j?ai la responsabilit? de vous adresser la parole.

Ah! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demi-heure, entre l?Autriche et la Serbie, signifie n?cessairement qu?une guerre entre l?Autriche et la Serbie va ?clater et je ne dis pas que si la guerre ?clate entre la Serbie et l?Autriche le conflit s??tendra n?cessairement au reste de l?Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes ? l?heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prol?taires de l?Europe tentent les efforts de solidarit? supr?me qu?ils pourront tenter.

Citoyens, la note que l?Autriche a adress?e ? la Serbie est pleine de menaces et si l?Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d?Autriche fait violence ? ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie ?prouvent une sympathie profonde, il y a ? craindre et ? pr?voir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour d?fendre la Serbie, l?Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le trait? d?alliance qui l?unit ? l?Allemagne et l?Allemagne fait savoir qu?elle se solidarisera avec l?Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l?Autriche et la Serbie, si la Russie s?en m?lait, l?Autriche verrait l?Allemagne prendre place sur les champs de bataille ? ses c?t?s.

Mais alors, ce n?est plus seulement le trait? d?alliance entre l?Autriche et l?Allemagne qui entre en jeu, c?est le trait? secret mais dont on conna?t les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira ? la France : ??J?ai contre moi deux adversaires, l?Allemagne et l?Autriche, j?ai le droit d?invoquer le trait? qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place ? mes c?t?s.?? A l?heure actuelle, nous sommes peut-?tre ? la veille du jour o? l?Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l?Autriche et l?Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c?est l?Europe en feu, c?est le monde en feu.

Dans une heure aussi grave, aussi pleine de p?rils pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m?attarder ? chercher longuement les responsabilit?s. Nous avons les n?tres, Moutet l?a dit et j?atteste devant l?Histoire que nous les avions pr?vues, que nous les avions annonc?es ; lorsque nous avons dit que p?n?trer par la force, par les armes au Maroc, c??tait ouvrir l??re des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a d?nonc?s comme de mauvais Fran?ais et c?est nous qui avions le souci de la France.

Voil?, h?las! notre part de responsabilit?s. Et elle se pr?cise, si vous voulez bien songer que c?est la question de la Bosnie-Herz?govine qui est l?occasion de la lutte entre l?Autriche et la Serbie et que nous, Fran?ais, quand l?Autriche annexait la Bosnie-Herz?govine, nous n?avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous ?tions engag?s au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre p?ch? en pardonnant les p?ch?s des autres.

Et alors notre ministre des Affaires ?trang?res disait ? l?Autriche : ??Nous vous passons la Bosnie-Herz?govine, ? condition que vous nous passiez le Maroc?? et nous promenions nos offres de p?nitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions ? l?Italie : ??Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler ? l?autre bout de la rue, puisque moi j?ai vol? ? l?extr?mit?.??

Chaque peuple para?t ? travers les rues de l?Europe avec sa petite torche ? la main et maintenant voil? l?incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilit?, mais elle ne cache pas la responsabilit? des autres et nous avons le droit et le devoir de d?noncer, d?une part, la sournoiserie et la brutalit? de la diplomatie allemande, et, d?autre part, la duplicit? de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-?tre prendre parti pour les Serbes contre l?Autriche et qui vont dire : ??Mon c?ur de grand peuple slave ne supporte pas qu?on fasse violence au petit peuple slave de Serbie.?? Oui, mais qui est-ce qui a frapp? la Serbie au c?ur ? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a cr?? une Bulgarie, soi-disant ind?pendante, avec la pens?e de mettre la main sur elle, elle a dit ? l?Autriche : ??Laisse-moi faire et je te confierai l?administration de la Bosnie-Herz?govine.?? L?administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour o? l?Autriche-Hongrie a re?u l?ordre d?administrer la Bosnie-Herz?govine, elle n?a eu qu?une pens?e, c?est de l?administrer au mieux de ses int?r?ts.

Dans l?entrevue que le ministre des Affaires ?trang?res russe a eu avec le ministre des Affaires ?trang?res de l?Autriche, la Russie a dit ? l?Autriche : ??Je t?autoriserai ? annexer la Bosnie-Herz?govine ? condition que tu me permettes d??tablir un d?bouch? sur la mer Noire, ? proximit? de Constantinople.?? M. d??renthal a fait un signe que la Russie a interpr?t? comme un oui, et elle a autoris? l?Autriche ? prendre la Bosnie-Herz?govine, puis quand la Bosnie-Herz?govine est entr?e dans les poches de l?Autriche, elle a dit ? l?Autriche : ??C?est mon tour pour la mer Noire.?? ? ??Quoi ? Qu?est-ce que je vous ai dit ? Rien du tout !??, et depuis c?est la brouille avec la Russie et l?Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires ?trang?res de la Russie, et M. d??renthal, ministre des Affaires ?trang?res de l?Autriche ; mais la Russie avait ?t? la complice de l?Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herz?govine ? l?Autriche-Hongrie et pour blesser au c?ur les Slaves de Serbie. C?est ce qui l?engage dans les voies o? elle est maintenant.

Si depuis trente ans, si depuis que l?Autriche a l?administration de la Bosnie-Herz?govine, elle avait fait du bien ? ces peuples, il n?y aurait pas aujourd?hui de difficult?s en Europe ; mais la cl?ricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herz?govine ; elle a voulu la convertir par force au catholicisme ; en la pers?cutant dans ses croyances, elle a soulev? le m?contentement de ces peuples.

La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volont? brutale de l?Autriche ont contribu? ? cr?er l??tat de choses horrible o? nous sommes. L?Europe se d?bat comme dans un cauchemar.

Eh bien ! citoyens, dans l?obscurit? qui nous environne, dans l?incertitude profonde o? nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole t?m?raire, j?esp?re encore malgr? tout qu?en raison m?me de l??normit? du d?sastre dont nous sommes menac?s, ? la derni?re minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n?aurons pas ? fr?mir d?horreur ? la pens?e du cataclysme qu?entra?nerait aujourd?hui pour les hommes une guerre europ?enne.

Vous avez vu la guerre des Balkans ; une arm?e presque enti?re a succomb? soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d?h?pitaux, une arm?e est partie ? un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les foss?s des chemins ou dans les lits d?h?pitaux infect?s par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.

Songez ? ce que serait le d?sastre pour l?Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une arm?e de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six arm?es de deux millions d?hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voil? pourquoi, quand la nu?e de l?orage est d?j? sur nous, voil? pourquoi je veux esp?rer encore que le crime ne sera pas consomm?.

Citoyens, si la temp?te ?clatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus t?t possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s?il nous reste quelque chose, s?il nous reste quelques heures, nous redoublerons d?efforts pour pr?venir la catastrophe. D?j?, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d?Allemagne s??l?vent avec indignation contre la note de l?Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqu?.

Quoi qu?il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de d?sespoir, il n?y a plus, au moment o? nous sommes menac?s de meurtre et, de sauvagerie, qu?une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c?est que le prol?tariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de fr?res, Fran?ais, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions ? ces milliers d?hommes de s?unir pour que le battement unanime de leurs c?urs ?carte l?horrible cauchemar.

J?aurais honte de moi-m?me, citoyens, s?il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche ? tourner au profit d?une victoire ?lectorale, si pr?cieuse qu?elle puisse ?tre, le drame des ?v?nements. Mais j?ai le droit de vous dire que c?est notre devoir ? nous, ? vous tous, de ne pas n?gliger une seule occasion de montrer que vous ?tes avec ce parti socialiste international qui repr?sente ? cette heure, sous l?orage, la seule promesse d?une possibilit? de paix ou d?un r?tablissement de la paix.

 

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