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De l’absolue nécessité d’un revenu universel

Comme dirait Coluche?: il parait qu?il y a cinq-millions de personnes qui veulent du travail. C?est pas vrai, de l?argent leur suffirait!

 

Fin de manif'Je crois bien, mais je ne suis pas sure, que nous n?avons jamais ?t? aussi riches qu?en ce moment. Collectivement riches. Nous n?avons jamais autant produit de richesses qu?en ce moment. Et elles sont de plus en plus mal r?parties. Il y a deux nouvelles qui tombent comme la pluie sur nos t?tes, cet ?t??: le fait qu?il y a de plus en plus de riches, ici et ailleurs, et celui qu?il y a aussi de plus en plus de ch?meurs. Comme une marabunta de d?sint?gration sociale. Et il y a de plus en plus de ch?meurs parce qu?il y a de moins en moins de travail.

Ce qui devrait ?tre une foutue bonne nouvelle, non??

Que l?on puisse satisfaire de plus en plus de besoins en mobilisant de moins en moins d?efforts, c?est quand m?me une tr?s bonne nouvelle, non?? N?est-ce pas ce apr?s quoi notre esp?ce court depuis le premier gars qui a invent? la roue pour transporter plus en se fatiguant moins??

??En RFA, le volume annuel du travail a diminu? de 30?% depuis 1955. En France, il a baiss? de 15?% en trente ans, de 10?% en six ans. Les cons?quences de ces gains de productivit? sont ainsi r?sum?es par M.?Jacques Delors?: en 1946, un salari? ?g? de vingt ans devait s?attendre ? passer au travail un tiers de sa vie ?veill?e?; en 1975, un quart seulement?; aujourd?hui, moins d?un cinqui?me. Et encore ce dernier chiffre n?int?gre-t-il pas les gains de productivit? ? venir et ne prend-il en consid?ration que les salari?s employ?s ? plein temps, toute l?ann?e durant. Toujours selon M.?Delors, les Fran?ais ?g?s aujourd?hui de plus de quinze ans passeront moins de temps au travail qu?ils n?en passent ? regarder la t?l?vision.??

Andr? Gorz dans Le Monde Diplomatique, juin 1990

Mais en fait ce n?est pas tant le travail qui manque que l?emploi. Du travail, il en reste encore pas mal, mais ce n?est pas forc?ment ce qui permet d?acc?der ? un salaire et donc des moyens de subsistance suffisants. Et dans notre soci?t?, beaucoup de gens prennent grand soin de ne pas distinguer les deux, du fait qu?il y a encore beaucoup de travail cr?? par des besoins non solvables ou abattu par des personnes dont on estime naturel qu?elles le fassent gratuitement, des personnes comme? les femmes, au hasard.

Dans le monde, les femmes effectuent les 2/3 du nombre d?heures de travail et produisent plus de la moiti? des aliments, mais elles ne gagnent que 10?% du revenu total, poss?dent moins de 2?% des terres, re?oivent moins de 5?% des pr?ts bancaires. Dans les r?gions les plus pauvres et de forte ?migration, jusqu?? 70?% des femmes travaillent dans l?agriculture.

Les femmes effectuent la majeure partie du travail domestique et de soins non comptabilis? dans l??conomie. En Afrique subsaharienne, elles passent 40 milliards d?heures par an ? l?approvisionnement en eau de la famille, ce qui ?quivaut ? une ann?e enti?re de travail de toute la population active de la France.

Lors des 30 derni?res ann?es 552 millions de femmes sont entr?es sur le march? du travail et 4 travailleurs sur 10 sont des femmes mais elles gagnent en moyenne 80 centimes contre 1 euros pour les hommes (Rapport Banque mondiale 2012).

218 millions d?enfants travaillent dans le monde, parmi eux, plus de 100 millions de fillettes. Parmi les enfants de moins de 12 ans qui travaillent, les filles (54 millions, dont 20 millions affect?es ? des t?ches dangereuses) sont plus nombreuses que les gar?ons (OIT). La situation est en aggravation dans le contexte de la crise ?conomique actuelle.

Les femmes constituent 70?% des 1,2 milliard de personnes vivant avec moins de 1 dollar/jour. L??galit? salariale n?existe dans aucun pays. Ainsi, dans l?Union europ?enne, les femmes gagnent en moyenne 17?% de moins que les hommes. Partout le ch?mage, la pr?carit?, le travail non qualifi? et ? temps partiel touchent en premier lieu les femmes. Dans le secteur formel, en moyenne 1 homme sur 8 occupe un poste de haute direction, pour une femme sur 40.

Chiffres et donn?es sur les in?galit?s femmes-hommes

Donc, nous avons toujours beaucoup de travail disponible, mais de moins en moins d?emplois pour r?partir le revenu. Nous n?avons donc pas tant un probl?me de ch?mage qu?un probl?me de revenu. Et l?automatisation grandissante de la plupart des postes de travail devrait amplifier le probl?me.

Jusqu?alors, les entreprises supprimaient des emplois ici pour en cr?er d?autres, nettement moins bien pay?s, ailleurs. Maintenant, les d?localisations sont ? destination de? machines.

Je suis all?e r?cemment ? c?t? de l?usine Renault de Tanger. Pas d?hommes en vue. ?a n?a m?me pas cr?? d?emplois au Maroc, c?est tout automatis? (ou presque). Et entour? de barri?res avec barbel?s.

Au sujet de la crise de l?industrie automobile, discussion sur Seenthis

Remplacer les gens par des robots n?est pas un probl?me en soi. Ce n?est pas grave que l?on passe d?une soci?t? du travail ? une soci?t? du temps lib?r?. Le probl?me, c?est comment g?rer des droits de tirage sur les richesses cr??es par les machines, comment redistribuer le revenu, puisque la condition de sa production passe de moins en moins par la contrainte du travail??

Et l?, curieusement, nous manquons cruellement d?imagination!

La cr?ation des imaginaires

??Les usines silencieuses et sans d?chets fabriquaient tout ce dont les hommes avaient besoin. La cl? ?tait la base du syst?me de distribution.

Chaque vivant de Gondawa recevait chaque ann?e une partie ?gale de cr?dit, calcul?e d?apr?s la production totale des usines silencieuses. Ce cr?dit ?tait inscrit ? son compte g?r? par l?ordinateur central. Il ?tait largement suffisant pour lui permettre de vivre et de profiter de tout ce que la soci?t? pouvait lui offrir. Chaque fois qu?un Gonda d?sirait quelque chose de nouveau, des v?tements, un voyage, des objets, il payait avec sa cl?. Il pliait le majeur, enfon?ait sa cl? dans un emplacement pr?vu ? cet effet et son compte, ? l?ordinateur central, ?tait aussit?t diminu? de la valeur de la marchandise ou du service demand?s.

Certains citoyens, d?une qualit? exceptionnelle, tel Coban, directeur de l?Universit?, recevaient un cr?dit suppl?mentaire. Mais il ne leur servait pratiquement ? rien, un tr?s petit nombre de Gondas parvenant ? ?puiser leur cr?dit annuel. Pour ?viter l?accumulation des possibilit?s de paiement entre les m?mes mains, ce qui restait des cr?dits ?tait automatiquement annul? ? la fin de chaque ann?e. Il n?y avait pas de pauvres, il n?y avait pas de riches, il n?y avait que des citoyens qui pouvaient obtenir tous les biens qu?ils d?siraient. Le syst?me de la cl? permettait de distribuer la richesse nationale en respectant ? la fois l??galit? des droits des Gondas, et l?in?galit? de leurs natures, chacun d?pensant son cr?dit selon ses go?ts et ses besoins.??

??Une fois construites et mises en marche, les usines fonctionnaient sans main-d??uvre et avec leur propre cerveau. Elles ne dispensaient pas les hommes de tout travail, car si elles assuraient la production, il restait ? accomplir les t?ches de la main et de l?intelligence. Chaque Gonda devait au travail la moiti? d?une journ?e tous les cinq jours, ce temps pouvant ?tre r?parti par fragments. Il pouvait, s?il le d?sirait, travailler davantage. Il pouvait, s?il voulait, travailler moins ou pas du tout. Le travail n??tait pas r?tribu?. Celui qui choisissait de moins travailler voyait son cr?dit diminu? d?autant. A celui qui choisissait de ne pas travailler du tout, il restait de quoi subsister et s?offrir un minimum de superflu.??

La nuit des temps, Ren? Barjavel.

J?ai lu La nuit des temps alors que je n??tais gu?re plus vieille que ma fille aujourd?hui et j?ai ?t? marqu?e profond?ment par ce roman. Il y avait bien s?r la dimension romantique de cet amour perdu dans les glaces, ce parfum d??ternit?, l?appel, d?j?, de la science-fiction qui encore et toujours mon imaginaire, mais il avait surtout ces deux paragraphes que j?ai retrouv?s sans difficult? d?s qu?on m?a demand? de r?fl?chir ? la question du revenu de base.

Il y a l? la description d?une soci?t? ?minemment d?sirable, aux antipodes de la n?tre. Il y a l? un r?ve anarchiste dans le sens plein du terme. Il y a l? une utopie qui a durablement chang? mon regard sur le monde et ma d?finition du possible.

En deux petits paragraphes pondus en 1968, en des temps o? l?on pouvait esp?rer changer le monde dans le sens d?une perp?tuelle am?lioration, Barjavel d?crit le fonctionnement du revenu de base, il le rend palpable et presque concret, il en fait une ?vidence ind?passable pour ses personnages, mais aussi pour ses lecteurs.

Bien s?r, on peut noter qu?il ?vacue habillement la question de la limitation (de plus en plus forte pour nous) des ressources par l?invention d?une source d??nergie renouvelable ? l?infini, alors que notre soci?t? carbod?pendante s?use et s?asphyxie ? vouloir exploiter jusqu?? la derni?re goutte une ressource dont nous savons depuis le d?but qu?elle n?existe qu?en quantit? hautement finie. On note aussi qu?il ne s?affranchit pas totalement des vieilles hi?rarchies, puisqu?il pense quand m?me que certains hommes sont l?g?rement plus m?ritants que d?autres. Mais pour l?essentiel, il d?crit un monde affranchi de la n?cessit? de la survie et donc des rapports de domination qui en d?coulent, entre ceux qui doivent travailler pour survivre et ceux qui jouissent de l?accumulation des g?n?rations pr?c?dentes pour conserver, augmenter et transmettre leur pouvoir.

Nous ne pouvons d?ailleurs qu?appr?cier la mani?re radicale avec laquelle Barjavel se propose d?en finir avec l?essence du capitalisme, en rendant l?accumulation impossible par un revenu universel en monnaie fondante.

L?abolition de la n?cessit?

Dans un monde marchandis? comme le n?tre, il n?existe pas de possibilit? de seulement survivre sans argent. Aucun de nos besoins fondamentaux n?est aujourd?hui accessible sans argent : un abri, de la nourriture ou m?me de l?eau.

Devenu leader sur le march? de l?eau min?rale, Nestl? a vu son chiffre d?affaires d?passer les 80 milliards d?euros. Et, tandis que 900 millions de personnes n?ont pas acc?s ? l?eau potable, le g?ant suisse poss?de aujourd?hui au moins une usine d?embouteillage dans chaque pays.

Interrog? ? cette ?poque, M.?Brabeck-Letmathe estimait que la question de la privatisation de l?eau pouvait ?tre abord?e de deux mani?res?: ??L?une est extr?miste, d?fendue par quelques ONG qui consid?rent que l?eau est un bien public.?? Balayant cette th?se, il insiste?: ??L?eau est une denr?e alimentaire comme les autres et doit avoir une valeur marchande.?? Emprunt?e au documentaire We Feed the World, cette profession de foi trouve une place centrale dans l?enqu?te r?alis?e par Urs Schnell et Res Gehriger.

Nestl? et le business de l?eau en bouteille, cit? sur Seenthis

Pour une ?crasante majorit? de personnes, l?acc?s ? l?argent passe forc?ment par un emploi : un travail dont on peut esp?rer tirer un revenu. Or, nous vivons actuellement une r?volution industrielle qui d?truit l?emploi et le rend inaccessible ? des centaines de millions de personnes dans le monde. Quel mod?le politique proposons-nous concr?tement dans un monde o? de plus en plus de gens sont consid?r?s comme surnum?raires?? Comment peut-on penser l?id?al d?mocratique quand nous soumettons de plus en plus de personnes au stress de la survie imm?diate??

?tait-il plus honorable de crever de faim que de voler?? Beaucoup de gens le disaient, mais rarement ceux qui savaient vraiment ce que c??tait que d?avoir le ventre creux, ou de voir un enfant g?mir de faim. ?tait-il plus honorable de mourir de faim que de voler quand d?autres avaient les moyens de vous nourrir mais d?cidaient de ne pas le faire, ? moins d??tre pay?s avec de l?argent que vous n?aviez pas?? Pour sa part, il pensait que non. En choisissant de mourir de faim, on devenait son propre oppresseur, on s?obligeait ? rester dans le rang, on se punissait soi-m?me d?avoir la t?m?rit? d??tre pauvre, alors que normalement ?a devrait ?tre le boulot d?un policier. D?s qu?on faisait preuve d?un peu d?initiative ou d?imagination, on se faisait aussit?t traiter de paresseux, de combinard, de coquin, d?incorrigible. Il avait donc laiss? de c?t? toutes ces histoires d?honneur qui n??taient bonnes qu?? permettre aux riches de se sentir mieux et aux pauvres de se sentir encore plus mal.

(?)

Une fois lib?r? de la peur, quand on n?avait plus ? se demander comment se procurer son prochain repas ou combien de bouches on aura ? nourrir l?an prochain, et si on va se faire virer par son employeur ou flanquer en prison pour une peccadille, on ?tait effectivement libre de faire un choix. On pouvait choisir une vie paisible, douillette, confortable, banale, et mourir en chemise de nuit pendant que votre famille s?agitait impatiemment autour de vous? Ou on pouvait se retrouver ? faire quelque chose comme en ce moment, et m?me si votre corps tremblait de tous ses membres, votre cerveau savourait plut?t l?exp?rience.

Trames, Iain M. Banks

Si l?on admet qu?il n?est plus possible de vivre dans notre soci?t? sans argent, on peut plaider pour la suppression de la monnaie? ou sa redistribution ?gale et suffisante. Pour nous affranchir de la peur et nous rendre la libert? de choix du citoyen.

Et c?est l? que nous devons faire travailler nos imaginaires : construire par la pens?e un monde lib?r? du manque pour le rendre possible, tout simplement. Se projeter, chacun, dans les choix qu?un revenu de base nous ouvrirait et la mani?re dont il transformerait l?ensemble du corps social.

Combien d?entre nous continuerait ? se tuer la sant? dans des boulots non gratifiants et mal pay?s?? Combien continueraient ? trimer comme des fous pour payer la voiture? qui leur permet d?aller trimer?? Combien de prostitu?es continueraient ? vendre leur corps, lib?r?es de la n?cessit??? Combien de femmes supporteraient encore les coups d?un conjoint violent si elles ?taient certaines de pouvoir continuer ? nourrir leurs enfants ?tant seules?? Combien de patrons maltraitants, de vies bris?es, d?exploitants cyniques, de frustrations mortif?res pourrions-nous nous ?pargner??

Demain peut commencer maintenant ? de mani?re bien plus efficace que les voitures volantes ? si l?on d?cide tout simplement de croire que c?est possible.

Rendez-vous du 21 au 23 ao?t 2014 pour la premi?re universit? d??t? du Revenu de base.

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