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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
5 juin 2006 |
2 commentaire(s) |
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Le concept de norme est, par définition, un concept auquel on pense rarement. Une norme, c’est un concensus social. C’est une convention. Ce sont les règles préétablies qui nous permettent d’évoluer en société sans trop de heurts. Certaines de ces règles nous sont inculquées dès notre plus tendre enfance. Dire s’il-vous-plaît quand on demande quelque chose et dire merci quand on l’a reçu, par exemple.
Beaucoup de conflits prennent leurs racines dans les différentes manières possibles d’interpréter les normes. Un bon exemple serait celui des conflits entre les générations. Car les normes évoluent. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui, par exemple, qu’un homme tienne la porte à une femme. Mais cela a déjà été le cas. Il est donc commpréhensible que les personnes plus âgées qui auraient connu le temps où ce comportement faisait partie de la norme s’offusquent quand un plus jeune faille à s’y conformer. Un temps d’adaptation est donc nécessaire, car les moeurs évoluent souvent plus rapidement que les normes sociales qui les symbolisent.
Les normes ont l’avantage d’être presque inconscientes. Elle sont faites de manière telle qu’on les applique sans avoir à y réfléchir, comme un automatisme. Cette propriété peut toutefois aussi être un inconvénient, dans la mesure ou elle fait oublier le caractère arbitraire et subjectif des normes. On les a tellement bien intégrées au système qu’on oublie qu’elles ne sont pas vraiment des règles sine qua non, mais bien le résultat d’un concensus social. On confond le symbole avec la chose qu’il symbolise. Par exemple, le vouvoiement est dans notre société symbole de respect. Constatant que les jeunes manquaient de plus en plus de respect envers leurs aînés, on a donc au Québec réintroduit le vouvoiement dans les écoles. Mais ce n’est là que le symbole. Si, d’après la définition des plus vieux, les jeunes manquent de respect, c’est que c’est le respect lui-même que ces jeunes n’ont pas intégré dans leur système de normes. Le simple fait de leur imposer le symbole de respect ne rend pas les jeunes plus respectueux pour autant… !
Mais je m’égare. Le but de ce long préambule était d’introduire la notion d’arbitraire dans la norme, pour en arriver à la norme linguistique. La norme linguistique est une des plus complexe, avec ses différents paliers, ses différents registres. Mais elle est tout autant arbitraire que les autres. C’est également un concensus social, une convention. Objectivement, il n’y absolument rien dans le mot christ qui le rendrait plus « mauvais » que le mot maudit. C’est le concensus social qui fait que ce soit ainsi. La preuve, la société française (de France) n’a pas cette convention, les mots n’ont donc pas la même connotation. C’est donc dire que la norme linguistique n’est en rien « naturelle ». Aucune forme, aucun mot, aucun signe n’est, intrinsèquement, meilleur qu’un autre. Ce n’est que la société qui lui attribut sa valeur péjorative ou méliorative.
Le fait de prononcer le mot moi comme moé est au Québec considéré comme appartenant au registre familier, voire populaire. Pourtant, c’était la façon dont on devait prononcer le mot à la cours du Roi-Soleil. On lira par ailleurs dans Vaugelas, grand grammairien du dix-septième siècle, à quel point il trouvait que la prononciation du mot sarge [sic] en serge pouvait être « basse ». Arbitraire, disions-nous ?
Constater que la norme linguistique est arbitraire n’est en aucun cas en nier l’importance. Toute langue employée en société doit posséder un registre soigné et un registre familier. Le registre familier est celui que l’on emploie dans la vie de tous les jours, quand on parle à ses proches. Le registre soigné est celui que l’on emploie dans les situations formelles, lorsque l’on veut « bien parler ». Si le registre familier est plus libre, le registre soigné est beaucoup plus fixe, beaucoup plus rigide. Il doit être consigné dans un ouvrage, qui servirait de base de référence. Au Québec, on a manifestement un problème en ce qui concerne cette référence. Personne ne sait vraiment ce qu’est la norme du registre soigné québécois. Bien qu’il soit généralement admis que le registre soigné est au Québec différent de celui que l’on peut retrouver en France (d’où proviennent la majorité des ouvrages de référence), les messages des spécialistes sont contradictoires, parfois même illogiques. Si, par exemple, le mot bumper n’est pas considéré comme « bon » parce que c’est un anglicisme, pourquoi le mot weekend le serait-il ? Quelle est la définition d’anglicisme ? Faut-il condamner le nom des points cardinaux, qui viennent eux aussi de l’anglais ? Ces questions sont données en exemple pour illustrer à quel point il est temps que les spécialistes adoptent une terminologie et s’y tiennent. Si on condamne les anglicismes, on condamne les anglicismes. Si certains angliscismes sont « bons » et d’autres non, ce n’est donc pas sur le caractère « anglicisme » qu’il faut se baser. Dans les faits, le mot bumper passe mal en registre soigné parce qu’il appartient au registre familier, non pas parce qu’il est un anglicisme.
L’existence des deux factions dont j’ai parlé dans mon article précédent (Mode d’emploi du dictionnaire, première partie), l’une souhaitant un dictionnaire qui rendrait compte de la norme québécoise (mais qui manque de moyens pour faire passer adéquatement son message), l’autre souhaitant que l’on s’aligne sur la France (mais qui présente souvent la situation de manière illogique), a pour effet de faire stagner le débat. Car en attendant, l’ « honnête homme » perd confiance en ces spécialistes qui sont supposés être les responsables de la norme linguistiques, mais qui sont incapables d’expliquer clairement ce qui est « bon » et ce qui ne « l’est pas ». Sans s’en rendre compte, ces spécialistes sont en train de créer l’effet inverse de ce qu’ils souhaitent faire. Au lieu d’informer la population, on lui donne l’envie de tout envoyer valser (une autre expression me vient à l’esprit, mais je reste polie, je suis en registre soigné…).
Témoin cet espèce de pseudo-registre soigné qu’on rencontre maintenant un peu partout. La télévision est encore dans la société québécoise le symbole du « bien parler » (encore un exemple du délai entre évolution des moeurs et évolution des normes). On y entend pourtant de plus en plus, dans des situations qui appellent le registre soigné, des formes qui sont considérées comme fautives dans ce registre. Définitivement n’a pas le sens de l’anglais definitly. Il veut dire en français « à tout jamais », non pas « sans aucun doute » (n’est-il par formé à partir de l’adjectif définitif ?). Au niveau de ne s’emploie que dans les opposition… de niveaux. Le niveau collégial opposé au niveau universitaire. Le niveau fédéral opposé au niveau provincial. Problématique n’est pas synonyme de problème. Si on y réfléchit plus en profondeur, il serait bien surprenant que la langue française conserve deux mots de même racine qui auraient le même sens. Certains amèneront l’argument que la norme est le reflet de l’usage et que si tout le monde décide de faire l’usage de ces formes dans ces sens en registre soigné, elles font partie de la norme. Soit. C’est donc qu’on décide de changer la norme, de se doter au Québec d’une nouvelle norme. Mais alors, faisons-le, pour vrai !
Ce que l’on doit retenir dans la définition de norme comme concensus social, c’est le mot concensus. S’il n’y a pas consensus, il n’y a pas de norme. En fait, il y a plusieurs petites normes qui, ne formant pas un tout conséquent, ne font que complexifier la situation. Le registre soigné est, par définition, le registre le plus stricte, pour lequel il y a le plus de règles. Il a une valeur sociale très importante. Il possède une connotation méliorative très forte. Si on se targue d’employer ce registre, si on lui accorde cette valeur sociale, on doit obéir à toutes ses règles. Le fait d’employer des adverbes en -ment, par exemple, symbolise le registre soigné. Mais définitivement, au sens de « sans aucun doute », n’appartient pas au registre soigné tel qu’on le définit actuellement. Ceux qui emploient ce mot dans ce sens sont soit des marginaux qui désirent eux-mêmes changer la norme (ils doivent donc avoir une connaissance aiguë des rouages de la norme actuelle), soit des gens qui ignorent simplement cette règle, parce qu’ils auront envoyé valser les puristes avec leurs illogismes. Je crois que la seconde hypothèse est plus probable.
Il y a à mon avis deux solutions pour sortir de cette impasse. La première serait que les spécialistes cessent de se battre pour des questions idéologiques. Ils pourraient ainsi décrire la norme de manière à permettre à la société québécoise de faire les modifications nécessaires dans son concensus (c’est possible, témoin le mot courriel, qui répond aux besoins et qui est entré dans la norme soignée). L’autre solution serait que l’ « honnête homme » fasse abstraction des illogismes véhiculés par les spécialistes, les accepte, apprenne les règles actuelles, qui sont le symbole du registre soigné duquel il se réclame, et s’y conforme (entre ici le rôle de l’enseignant en français, mais je ne me risquerai pas sur ce terrain glissant…). À la campagne, on dit souvent aux enfants de ne pas rester dans l’entrée en laissant la porte ouverte, pour éviter que moustiques ou autres bestioles sympathiques n’envahissent la maison. Rentre ou ben sort, mais reste pas dans le milieu ! On en est là.
C’est exactement ce à quoi sert CentPapiers ! Sortez donc du cadre de porte qu’on avance un peu !
21:52, le Lundi 5 juin 2006Pour ce qui est, en ce qui a trait, à propos de, « au niveau de », je l’entends plusieurs fois par jour, alors qu’il existe plusieurs alternatives. Et ça ne vient pas toujours des moins lettrés. C’est dire qu’ils ne savent tout simplement pas qu’ils ne l’utilisent pas à bon escient, je suppose.
D’autre part, il y avait hier un intéressant texte sur le mémoire qu’a fait un type sur les écrits de Jean Dion du Devoir et ses écarts par rapport à la norme…
08:44, le Mardi 6 juin 2006Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
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