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De la norme (mode d’emploi du dictionnaire, deuxi?me partie)

Le concept de norme est, par d?finition, un concept auquel on pense rarement. Une norme, c’est un concensus social. C’est une convention. Ce sont les r?gles pr??tablies qui nous permettent d’?voluer en soci?t? sans trop de heurts. Certaines de ces r?gles nous sont inculqu?es d?s notre plus tendre enfance. Dire s’il-vous-pla?t quand on demande quelque chose et dire merci quand on l’a re?u, par exemple.

Beaucoup de conflits prennent leurs racines dans les diff?rentes mani?res possibles d’interpr?ter les normes. Un bon exemple serait celui des conflits entre les g?n?rations. Car les normes ?voluent. Il n’est plus n?cessaire aujourd’hui, par exemple, qu’un homme tienne la porte ? une femme. Mais cela a d?j? ?t? le cas. Il est donc commpr?hensible que les personnes plus ?g?es qui auraient connu le temps o? ce comportement faisait partie de la norme s’offusquent quand un plus jeune faille ? s’y conformer. Un temps d’adaptation est donc n?cessaire, car les moeurs ?voluent souvent plus rapidement que les normes sociales qui les symbolisent.

Les normes ont l’avantage d’?tre presque inconscientes. Elle sont faites de mani?re telle qu’on les applique sans avoir ? y r?fl?chir, comme un automatisme. Cette propri?t? peut toutefois aussi ?tre un inconv?nient, dans la mesure ou elle fait oublier le caract?re arbitraire et subjectif des normes. On les a tellement bien int?gr?es au syst?me qu’on oublie qu’elles ne sont pas vraiment des r?gles sine qua non, mais bien le r?sultat d’un concensus social. On confond le symbole avec la chose qu’il symbolise. Par exemple, le vouvoiement est dans notre soci?t? symbole de respect. Constatant que les jeunes manquaient de plus en plus de respect envers leurs a?n?s, on a donc au Qu?bec r?introduit le vouvoiement dans les ?coles. Mais ce n’est l? que le symbole. Si, d’apr?s la d?finition des plus vieux, les jeunes manquent de respect, c’est que c’est le respect lui-m?me que ces jeunes n’ont pas int?gr? dans leur syst?me de normes. Le simple fait de leur imposer le symbole de respect ne rend pas les jeunes plus respectueux pour autant… !

Mais je m’?gare. Le but de ce long pr?ambule ?tait d’introduire la notion d’arbitraire dans la norme, pour en arriver ? la norme linguistique. La norme linguistique est une des plus complexe, avec ses diff?rents paliers, ses diff?rents registres. Mais elle est tout autant arbitraire que les autres. C’est ?galement un concensus social, une convention. Objectivement, il n’y absolument rien dans le mot christ qui le rendrait plus « mauvais » que le mot maudit. C’est le concensus social qui fait que ce soit ainsi. La preuve, la soci?t? fran?aise (de France) n’a pas cette convention, les mots n’ont donc pas la m?me connotation. C’est donc dire que la norme linguistique n’est en rien « naturelle ». Aucune forme, aucun mot, aucun signe n’est, intrins?quement, meilleur qu’un autre. Ce n’est que la soci?t? qui lui attribut sa valeur p?jorative ou m?liorative.

Le fait de prononcer le mot moi comme mo? est au Qu?bec consid?r? comme appartenant au registre familier, voire populaire. Pourtant, c’?tait la fa?on dont on devait prononcer le mot ? la cours du Roi-Soleil. On lira par ailleurs dans Vaugelas, grand grammairien du dix-septi?me si?cle, ? quel point il trouvait que la prononciation du mot sarge [sic] en serge pouvait ?tre « basse ». Arbitraire, disions-nous ?

Constater que la norme linguistique est arbitraire n’est en aucun cas en nier l’importance. Toute langue employ?e en soci?t? doit poss?der un registre soign? et un registre familier. Le registre familier est celui que l’on emploie dans la vie de tous les jours, quand on parle ? ses proches. Le registre soign? est celui que l’on emploie dans les situations formelles, lorsque l’on veut « bien parler ». Si le registre familier est plus libre, le registre soign? est beaucoup plus fixe, beaucoup plus rigide. Il doit ?tre consign? dans un ouvrage, qui servirait de base de r?f?rence. Au Qu?bec, on a manifestement un probl?me en ce qui concerne cette r?f?rence. Personne ne sait vraiment ce qu’est la norme du registre soign? qu?b?cois. Bien qu’il soit g?n?ralement admis que le registre soign? est au Qu?bec diff?rent de celui que l’on peut retrouver en France (d’o? proviennent la majorit? des ouvrages de r?f?rence), les messages des sp?cialistes sont contradictoires, parfois m?me illogiques. Si, par exemple, le mot bumper n’est pas consid?r? comme « bon » parce que c’est un anglicisme, pourquoi le mot weekend le serait-il ? Quelle est la d?finition d’anglicisme ? Faut-il condamner le nom des points cardinaux, qui viennent eux aussi de l’anglais ? Ces questions sont donn?es en exemple pour illustrer ? quel point il est temps que les sp?cialistes adoptent une terminologie et s’y tiennent. Si on condamne les anglicismes, on condamne les anglicismes. Si certains angliscismes sont « bons » et d’autres non, ce n’est donc pas sur le caract?re « anglicisme » qu’il faut se baser. Dans les faits, le mot bumper passe mal en registre soign? parce qu’il appartient au registre familier, non pas parce qu’il est un anglicisme.

L’existence des deux factions dont j’ai parl? dans mon article pr?c?dent (Mode d’emploi du dictionnaire, premi?re partie), l’une souhaitant un dictionnaire qui rendrait compte de la norme qu?b?coise (mais qui manque de moyens pour faire passer ad?quatement son message), l’autre souhaitant que l’on s’aligne sur la France (mais qui pr?sente souvent la situation de mani?re illogique), a pour effet de faire stagner le d?bat. Car en attendant, l’ « honn?te homme » perd confiance en ces sp?cialistes qui sont suppos?s ?tre les responsables de la norme linguistiques, mais qui sont incapables d’expliquer clairement ce qui est « bon » et ce qui ne « l’est pas ». Sans s’en rendre compte, ces sp?cialistes sont en train de cr?er l’effet inverse de ce qu’ils souhaitent faire. Au lieu d’informer la population, on lui donne l’envie de tout envoyer valser (une autre expression me vient ? l’esprit, mais je reste polie, je suis en registre soign?…).

T?moin cet esp?ce de pseudo-registre soign? qu’on rencontre maintenant un peu partout. La t?l?vision est encore dans la soci?t? qu?b?coise le symbole du « bien parler » (encore un exemple du d?lai entre ?volution des moeurs et ?volution des normes). On y entend pourtant de plus en plus, dans des situations qui appellent le registre soign?, des formes qui sont consid?r?es comme fautives dans ce registre. D?finitivement n’a pas le sens de l’anglais definitly. Il veut dire en fran?ais « ? tout jamais », non pas « sans aucun doute » (n’est-il par form? ? partir de l’adjectif d?finitif ?). Au niveau de ne s’emploie que dans les opposition… de niveaux. Le niveau coll?gial oppos? au niveau universitaire. Le niveau f?d?ral oppos? au niveau provincial. Probl?matique n’est pas synonyme de probl?me. Si on y r?fl?chit plus en profondeur, il serait bien surprenant que la langue fran?aise conserve deux mots de m?me racine qui auraient le m?me sens. Certains am?neront l’argument que la norme est le reflet de l’usage et que si tout le monde d?cide de faire l’usage de ces formes dans ces sens en registre soign?, elles font partie de la norme. Soit. C’est donc qu’on d?cide de changer la norme, de se doter au Qu?bec d’une nouvelle norme. Mais alors, faisons-le, pour vrai !

Ce que l’on doit retenir dans la d?finition de norme comme concensus social, c’est le mot concensus. S’il n’y a pas consensus, il n’y a pas de norme. En fait, il y a plusieurs petites normes qui, ne formant pas un tout cons?quent, ne font que complexifier la situation. Le registre soign? est, par d?finition, le registre le plus stricte, pour lequel il y a le plus de r?gles. Il a une valeur sociale tr?s importante. Il poss?de une connotation m?liorative tr?s forte. Si on se targue d’employer ce registre, si on lui accorde cette valeur sociale, on doit ob?ir ? toutes ses r?gles. Le fait d’employer des adverbes en -ment, par exemple, symbolise le registre soign?. Mais d?finitivement, au sens de « sans aucun doute », n’appartient pas au registre soign? tel qu’on le d?finit actuellement. Ceux qui emploient ce mot dans ce sens sont soit des marginaux qui d?sirent eux-m?mes changer la norme (ils doivent donc avoir une connaissance aigu? des rouages de la norme actuelle), soit des gens qui ignorent simplement cette r?gle, parce qu’ils auront envoy? valser les puristes avec leurs illogismes. Je crois que la seconde hypoth?se est plus probable.

Il y a ? mon avis deux solutions pour sortir de cette impasse. La premi?re serait que les sp?cialistes cessent de se battre pour des questions id?ologiques. Ils pourraient ainsi d?crire la norme de mani?re ? permettre ? la soci?t? qu?b?coise de faire les modifications n?cessaires dans son concensus (c’est possible, t?moin le mot courriel, qui r?pond aux besoins et qui est entr? dans la norme soign?e). L’autre solution serait que l’ « honn?te homme » fasse abstraction des illogismes v?hicul?s par les sp?cialistes, les accepte, apprenne les r?gles actuelles, qui sont le symbole du registre soign? duquel il se r?clame, et s’y conforme (entre ici le r?le de l’enseignant en fran?ais, mais je ne me risquerai pas sur ce terrain glissant…). ? la campagne, on dit souvent aux enfants de ne pas rester dans l’entr?e en laissant la porte ouverte, pour ?viter que moustiques ou autres bestioles sympathiques n’envahissent la maison. Rentre ou ben sort, mais reste pas dans le milieu ! On en est l?.

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2 Commentaire

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    Jean-Philippe Wauthier

    C’est exactement ce à quoi sert CentPapiers ! Sortez donc du cadre de porte qu’on avance un peu !

  2. avatar

    Pour ce qui est, en ce qui a trait, à propos de, « au niveau de », je l’entends plusieurs fois par jour, alors qu’il existe plusieurs alternatives. Et ça ne vient pas toujours des moins lettrés. C’est dire qu’ils ne savent tout simplement pas qu’ils ne l’utilisent pas à bon escient, je suppose.

    D’autre part, il y avait hier un intéressant texte sur le mémoire qu’a fait un type sur les écrits de Jean Dion du Devoir et ses écarts par rapport à la norme…