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De la marchandisation des droits


R?sistances
MONOLECTE

Il y a ce que l?on appelle commun?ment des droits acquis. C?est un peu un abus de langage parce que chacun sait bien que depuis le r?gne de Laurence Parisot et avant elle, celui de Madame Thatcher, que tout est pr?caire, surtout quand il s?agit pr?cis?ment des droits des plus fragiles et que donc, rien ne doit jamais ?tre tenu pour acquis.

Prenons la retraite, comme ?a, totalement au hasard.

Personne ne se pointera jamais en balan?ant tout de go?: ??dans notre mod?le ?conomique actuel, il est impossible de continuer ? d?penser des ressources forc?ment limit?es pour des ?l?ments parasitaires parce que n??tant plus productifs.?? Non, c?est impensable de dire des choses pareilles, c?est un coup ? d?clencher une flash mob… voire, pire?: une p?tition en ligne.

Au contraire, il faut s?afficher d?lib?r?ment en train de sauver ce fameux droit acquis ? la retraite?: ??parce que nous voulons sauvegarder le r?gime de retraite par r?partition, nous allons juste faire en sorte que plus personne n?y acc?de et que tout le monde cr?ve avant. Comme ?a, il y aura plein d?argent dans les caisses et le r?gime des retraites par r?partition sera sauv?… des retrait?s.??

?a non plus, personne ne le dira clairement. ? la place, on va sauver le droit ? la retraite en le rendant juste… absolument impossible ? r?aliser. C?est tout le principe de la conditionnalit?. En fait, d?s qu?un droit s?assortit de conditions d?acc?s, il devient plus difficile ? r?aliser pour une partie de la population… tout en restant un droit.

Ainsi, on ne supprime pas le droit ? la retraite, on se contente de durcir les conditions d?acc?s. En allongeant le temps de cotisation obligatoire, par exemple. C?est l? un tr?s bon moyen de virtualiser la retraite en faisant en sorte que la majorit? des ayants droit d?c?dent avant de le faire valoir. Pour les gens de ma g?n?ration, on se propose de le reculer ? 43 ou 44 ans de cotisation. Tout en sachant pertinemment que cette m?me g?n?ration est entr?e plus tardivement sur le march? du travail pour cause d?allongement du temps de formation initiale. Apr?s, on peut encore ergoter en rappelant que ma g?n?ration a ?t? marqu?e par des acc?s plus difficiles ? l?emploi, sur fond de baisse des r?mun?rations (un jeune dipl?m? touche moins qu?un insider senior moins form?), de ch?mage et d?emploi pr?caire. Ainsi, beaucoup d?entre nous ont commenc? ? travailler aux alentours de 25 ans. Ce qui nous fait d?j? un ?ge th?orique d?acc?s au droit de la retraite ? 69 ans.

69 ans… je veux que vous visualisiez bien ce chiffre et que vous vous projetiez dans un univers d?hyper-productivit? ? cet ?ge.

Mais ?a, c?est pour les veinards qui ont trouv? un boulot directement en sortant du syst?me ?ducatif et sans ne plus jamais en changer.

Dans la vraie vie, beaucoup d?entre nous ont navigu? entre des stages non r?mun?r?s et des petits boulots sans lendemain, le tout entrecoup? de va-et-vient ? P?le Emploi, pas toujours comptabilis?s ou m?me indemnis?s. Et je ne parle m?me pas de ceux qui ont r?ussi ? survivre ? l?ombre du salariat en s?improvisant autoentrepreneurs et ? qui on n?a jamais clairement expliqu? que la plupart de ces ann?es de travail en pointill?s comptent pour du beurre.

Par jeu, en tenant compte de la n?cessit? d?augmenter encore la dur?e minimale de cotisation pour obtenir le droit ? une retraite pleine et enti?re, j?ai calcul? qu?il me faudrait probablement vivoter jusqu?? mes 78 ans pour esp?rer palper royalement le minimum vieillesse… s?il existe toujours.

Autrement dit, m?me si le droit ? la retraite est maintenu, pour beaucoup d?entre nous, dans les faits, il n?est plus r?alisable. C’est devenu un droit virtuel.

C’est tendance, le virtuel.

Ce qui vaut pour la retraite vaut pour de plus en plus de nos droits. Nous avons acquis le droit au logement, mais en l?absence d?une politique r?elle et volontariste d?adaptation du parc immobilier aux besoins et aux moyens r?els de la population, ce droit est juste un droit pour rire… mais surtout pour pleurer.

Nous avons le droit ? l?information, mais il nous manque en face un financement p?renne et efficace qui garantisse une v?ritable libert? de la presse et son ind?pendance tant du pouvoir r?galien que du pouvoir de l?argent.

Nous avons le droit de vote, mais dans les faits nous n?avons le choix qu?entre diff?rentes personnalit?s toutes issues du m?me s?rail politique et dont la vision du monde et les options politiques sont strictement identiques, ce qui nous ?te, de fait, tout contr?le d?mocratique du fonctionnement de notre soci?t?.

Nous avons le droit ? la sant?, mais de d?remboursements en franchises, en passant par le non-renouvellement des praticiens dans une population qui continue de cro?tre, sans compter les d?passements d?honoraires raisonnables ? 150?% du tarif de la S?cu, les fermetures de lits, d?h?pitaux, etc., beaucoup d?entre nous ont d?j? renonc? ? pleinement exercer ce droit, faute de moyens ou m?me juste d?un rendez-vous ? moins de 12 mois pour une sp?cialit? en voie de disparition comme la gyn?cologie ou l?ophtalmologie.

Nous avons le droit ? l??ducation, mais on continue ? r?duire le nombre des profs, ? fermer des classes, puis des ?coles, ? all?ger les programmes, ? vider de sa substance toute l?architecture complexe de l??ducation Nationale sous pr?texte de d?graisser le mammouth et au final, on s??tonne que tout cela ne soit plus qu?une grande machine folle ? trier les enfants et ? reproduire les in?galit?s sociales en les creusant.

Il y a 20 ans, j?ai eu le droit d?acc?der ? un enseignement sup?rieur, ? pr?sent je doute d?avoir les moyens financiers de rendre la pareille ? ma fille.

Nous avons donc des droits, mais des droits de papier, des droits conditionnels, des droits inaccessibles, des droits virutels… pour amuser la galerie.

En fait, on nous a surtout laiss? le choix de mettre le prix n?cessaire pour continuer ? jouir de nos droits

On nous laisse donc ce choix de l’argent, en nous expliquant qu?avoir le choix, c?est la libert?.

Nous avions donc des droits universels et nous voil? avec le choix de payer pour continuer ? jouir pleinement de nos droits les plus ?l?mentaires… et un droit qui s?ach?te, ce n?est plus un droit, tout au plus un produit.

MONOLECTE

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